« Si ma situation empire, j’en suis déjà aux deux tiers de mon espérance de vie d’agriculteur » : en Haute-Garonne, les éleveurs condamnés à se séparer d’une partie de leur bétail

Par Etienne de Metz
Publié le 09 octobre 2026 à 05h30, modifié le 09 octobre 2026 à 15h44
Temps de Lecture 5 min.
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La sécheresse, qui a grillé les pâturages, a conduit certains éleveurs, notamment en Haute-Garonne, à se séparer d’une partie de leur cheptel. Beaucoup n’ont pas les moyens d’acheter le fourrage supplémentaire, dont le prix a flambé, pour nourrir toutes leurs bêtes cet hiver.
Les bottes de foin sont sagement empilées sous le hangar, mais une partie de la réserve a déjà été entamée. « J’ai épuisé 20 % de mon stock annuel », désigne en soupirant Patrick Mola, debout dans la cour de sa ferme. Normalement, le costaud aux grands yeux bruns, basé à Estadens (Haute-Garonne), ne sert le fourrage à ses bêtes qu’à partir de la mi-décembre, quand les frimas de l’hiver l’obligent à les rentrer en bâtiment.
Mais, à cause des prés roussis par le soleil, ce représentant du syndicat des Jeunes Agriculteurs a sorti sa fourche dès le mois d’août pour alimenter sa trentaine de vaches avec ses provisions d’herbe séchée. Il a dû faire pareil pour ses 250 tarasconnaises – une race de brebis locale aux cornes en spirale – redescendues plus tôt que prévu d’un été à la montagne, où les pâtures ont elles aussi souffert de la chaleur.
Tout ce beau monde ne pourra pas être nourri correctement jusqu’à la fin de l’hiver sans dilapider les finances de Patrick Mola. L’agriculteur de 35 ans a choisi, par conséquent, de vendre certaines de ses bêtes. Cinq vaches – plus deux autres dans les semaines à venir – au lieu des deux ou trois départs annuels ; et une vingtaine d’ovins, contre une quinzaine habituellement. Une première.

Dans les régions les plus touchées par les conséquences d’une météo estivale hors norme, les chambres d’agriculture commencent à recueillir des histoires similaires. « Avec un dérèglement climatique qui semble s’accélérer, il faut s’attendre dans les prochains mois que les éleveurs les plus vulnérables décapitalisent leurs troupeaux, c’est-à-dire vendent plus de bêtes que prévu », confirme Boris Duflot, le directeur du département économie de l’Institut de l’élevage (Idele).
Des pluies trop tardives
En ce premier jour du mois d’octobre, les stigmates de la sécheresse, qui sévit depuis le printemps dans la région, marquent les pâtures du piémont pyrénéen. Les orages de fin d’été, connus pour déverser leur pluie sur les collines, n’ont pas éclaté. Depuis le 15 juin, le cumul des précipitations de la station météorologique d’Arbas, à 15 kilomètres, s’élève à 136,3 millimètres seulement, selon les données communiquées par Météo France. Faut-il donc compter sur la maigre bruine qui mouchette les prés ce matin ? « Elle arrive trop tard », estime Patrick Mola. Entre les pauvres mottes d’herbe rase, la terre est grise, crevassée, brûlée.
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Au 20 septembre, la pousse cumulée des prairies permanentes présentait en effet un déficit national de 40 % par rapport à la période de référence (1989-2018), selon Agreste, l’outil de statistiques publiques pour l’agriculture. « Le Sud-Ouest est particulièrement exposé étant donné la petite taille de ses exploitations, sa dépendance au pastoralisme et le faible stockage de fourrage en plaine », détaille Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’Institut de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). « Plus vous comptez sur les pâtures, plus vous êtes fragile. »
Raison pour laquelle Philippe Ferran redoute le moment où le gros de son troupeau redescendra des montagnes. Lui a adopté la stratégie inverse de celle de Patrick Mola : laisser le bétail là-haut le plus longtemps possible. Lorsque ses vaches arriveront à la ferme, il n’y aura en effet « pas grand-chose à brouter », précise cet éleveur de 54 ans, debout dans l’un de ses prés jaune savane hérités de son père, sur la commune de Chein-Dessus. « Pour la première fois de [sa] vie »,l’ancien boucher, qui a « toujours trop de peine à vendre [s]es bêtes », a dépensé 1 600 euros en fourrage sur le marché local. Il envisage de vendre plusieurs bovins cet hiver pour rééquilibrer ses finances.
Car le prix des matières alimentaires explose. En réaction au cours du maïs grain, dont la récolte aurait reculé de 35 % sur un an – soit le niveau le plus bas depuis 1980 –, la valeur de 1 tonne est passée de 172 euros en février à 286 euros fin septembre. « On n’avait pas connu de tels niveaux depuis la fin de l’année 2022, quand la guerre en Ukraine avait affolé les marchés », rappelle Boris Duflot.
Le capital génétique du cheptel menacé
Vendre plus de bêtes, plus tôt que prévu, c’est les céder pour moins cher, car elles sont moins girondes au moment de partir à l’abattoir. C’est aussi perdre une partie du capital génétique de son cheptel : « Quand on vend, on diminue ses capacités de réinvestissement, du fait que l’on se sépare d’animaux qui auraient produit du lait ou des veaux », abonde Olivier Blanchard, président de l’antenne mayennaise de l’association Solidarité Paysans, qui lutte contre la précarité des agriculteurs. Les éleveurs financièrement incapables de remplacer les bêtes dont ils se séparent aujourd’hui mettront plusieurs années à s’en remettre, « le temps que les jeunes femelles restées à la ferme soient en âge de se reproduire ».
Le choc climatique est identique pour tous les paysans, mais « les exploitations avec un petit chiffre d’affaires sont celles qui courent le plus de risque, étant donné leur plus faible niveau de revenus et, donc, leur plus grande difficulté à souscrire une assurance », appuie Vincent Chatellier. En 2023, seules 9 % des prairies étaient ainsi couvertes, précise un rapport parlementaire daté de 2024.

Sébastien Gimeno, agriculteur à Saint-Béat-Lez, en Haute-Garonne. GUILLAUME RIVIÈRE POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Celles de Sébastien Gimeno, à Saint Béat-Lez, font partie du contingent des assurées. Lui se dit « moins inquiet que d’autres », mais il n’est pas à l’abri de dépenses supplémentaires cet hiver. Lorsqu’il fait les foins, le preste quadragénaire assemble généralement près de 2 000 ballots. Cette année, il en compte deux fois moins. « J’ai la chance d’avoir un peu de trésorerie pour le moment, je pourrai donc acheter des compléments alimentaires pour mes bêtes. Mais, si la situation est amenée à se répéter d’une année à l’autre, il faudra peut-être que je réduise la taille de mon cheptel », prévient-il après avoir montré l’un des bras à sec de la Garonne, qui coule au fond d’un de ses champs. Ici et là, entre les arbres et dans la poussière, les craquèlements du sol font remonter quelques petits vestiges de ferraille que la terre avait avalés. Tout autour, les collines sont anormalement rousses, du même ton que la robe de ses vaches.
Une enveloppe d’aides insuffisante
Afin de répondre à la crise que posent les prairies grillées, Annie Genevard, la ministre de l’agriculture, a présenté le 4 septembre le plan CASI (pour « climat, adaptation, sécheresse, incendies »). Sur le 1,3 milliard d’euros ainsi débloqué, 235 millions sont dévolus à un « fonds de réarmement ». Loin des chars d’assaut ou des sous-marins militaires, cette enveloppe, confiée aux préfets, devrait, entre autres, permettre aux agriculteurs dans le besoin d’acheter du fourrage. Deux millions d’euros seront alloués à la Haute-Garonne. Au niveau national, les syndicats agricoles jugent le montant insuffisant, la FNSEA estimant que le montant des dégâts climatiques de cet été se chiffre plutôt en « plusieurs milliards d’euros ».
« Sans minimiser le caractère exceptionnel des ventes de bétail précoces de cette année, il faut savoir que la décapitalisation du cheptel français est engagée depuis plusieurs années », relève Vincent Chatellier. La France compte aujourd’hui 1,1 million de vaches de moins qu’en 2015. Sur les 6,4 millions restantes à l’échelle du pays, la Haute-Garonne a perdu près d’un quart de ses vaches à viande et la moitié de ses laitières depuis 2010, selon les données du cheptel de la Statistique agricole de la région Occitanie. La baisse du nombre de paysans n’y est pas pour rien. Départs à la retraite, décès… Et, parfois, suicides : « Si ma situation empire, j’en suis déjà aux deux tiers de mon espérance de vie d’agriculteur », insinue, cynique, Patrick Mola, qui n’a même pas 40 ans. Sculpté à la niaque, il veut tenir bon. « Il faut que je sois un modèle de résilience pour mon fils. »