Le fonctionnement de plus en plus autoritaire des fondateurs ou des dirigeants de groupes américains de la Tech, appelle une régulation.

Dominique Méda, sociologue : « Alors que notre société est de plus en plus régie par la Silicon Valley, l’autoritarisme d’entreprise devient une menace croissante »

Chronique

auteurDominique MédaProfesseure de sociologie à l’Université Paris Dauphine-PSL

Le fonctionnement de plus en plus autoritaire des fondateurs ou des dirigeants de groupes américains de la Tech, comme Elon Musk ou Peter Thiel, appelle une régulation, estime la sociologue dans sa chronique.

Publié hier à 10h00, modifié hier à 17h06  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/10/dominique-meda-sociologue-alors-que-notre-societe-est-de-plus-en-plus-regie-par-la-silicon-valley-l-autoritarisme-d-entreprise-devient-une-menace-croissante_6790972_3232.html

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La démocratie est-elle menacée par le marché ? Alors que les principaux fondateurs des entreprises d’intelligence artificielle (IA) nous annoncent qu’ils sont en train de perdre le contrôle de leur créature, que les entreprises d’énergies fossiles continuent à accélérer le dérèglement climatique et que les Etats semblent dépassés – lorsqu’ils ne sont pas complices –, la question est puissamment d’actualité.

Si la démocratie semble menacée par le marché, c’est d’abord parce que les entreprises ont acquis au cours des derniers siècles des pouvoirs exorbitants, rendus possibles par les montants gigantesques des capitaux qu’elles peuvent rassembler et mettre au service d’objectifs qui peuvent être très éloignés de l’intérêt général.

Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France, il a longtemps été impossible de créer une société anonyme sans obtenir l’autorisation expresse de l’Etat. Parce qu’elle permettait de réunir d’importants capitaux et de limiter la responsabilité des investisseurs, le code de commerce français de 1807 conditionnait la création d’une société anonyme à l’autorisation du gouvernement, accordée si et seulement si celle-ci avait prouvé son utilité publique. La loi de 1867 supprimera cette autorisation gouvernementale, notamment pour faciliter les grands travaux de la fin du XIXe siècle.

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Si les années post-seconde guerre mondiale sont parvenues à canaliser la puissance du marché en donnant de nombreux instruments d’intervention à l’Etat (nationalisations, réglementations…), les années 1970 et 1980 ont vu se développer des idéologies de plus en plus favorables aux apporteurs de capitaux. L’idée selon laquelle l’unique mission du dirigeant d’entreprise doit être de prendre soin de l’intérêt des actionnaires a été théorisée. Parallèlement se sont développées des multinationales surpuissantes, dont le chiffre d’affaires dépassait le produit intérieur brut de certains pays. Aujourd’hui, des entreprises engagent des procédures d’arbitrage contre des Etats ou organisent un chantage à la délocalisation.

Mais les chercheurs attirent désormais l’attention sur le tournant autoritaire de l’entreprise. Dans « Authoritarianism with Silicon Valley Characteristics » (« l’autoritarisme aux couleurs de la Silicon Valley », Journal of Management Inquiry, janvier 2023), [le sociologue américain] Gerald F. Davis soutient ainsi que la propagation de l’autoritarisme dans la sphère politique va de pair avec certaines tendances observées dans le secteur technologique américain, où les PDG exercent de plus en plus leur autorité sans véritable contrôle structurel ni obligation de rendre des comptes. Alors qu’une part toujours plus importante de notre économie et de notre société est régie par des plateformes en ligne issues de la Silicon Valley, l’autoritarisme d’entreprise devient donc une menace croissante pour la démocratie au quotidien.

Sur le campus de Google, à Mountain View, en Californie, le 12 novembre 2015.
Sur le campus de Google, à Mountain View, en Californie, le 12 novembre 2015.  JEFF CHIU/AP

Le chercheur rappelle que Google et Facebook ont été les pionniers de cette tendance, en accordant à leurs fondateurs des actions à droit de vote privilégié qui leur garantissent le contrôle de l’entreprise à perpétuité. Ces dernières années, près de la moitié des start-up technologiques introduites en Bourse auraient adopté des structures similaires, motivées par une théorie de la gouvernance d’entreprise selon laquelle les fondateurs sont des créateurs poursuivant leur vision unique qui ne devraient pas être freinés par des profiteurs et des régulateurs − y compris leurs propres actionnaires.

Il s’agit donc bien de nouveaux principes de gouvernance, qui permettent au créateur de lever des capitaux tout en réduisant très fortement les pouvoirs accordés aux actionnaires et en supprimant tous les contre-pouvoirs. Davis écrit que la Silicon Valley regorge aujourd’hui de « dictatures d’entreprise », puisque en 2021 pas moins de 46 % des entreprises technologiques introduites en Bourse disposaient d’actions à double droit de vote.

Puissance de manipulation gigantesque

Les investisseurs en capital-risque et entrepreneurs qui prônent ces structures autoritaires « favorables aux fondateurs »sont aussi de féroces critiques de l’ESG, c’est-à-dire du mouvement visant à évaluer les entreprises en fonction de leurs impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance, et à récompenser celles qui s’orientent vers la durabilité, l’équité et la responsabilité. Il rappelle qu’en avril 2022 Elon Musk avait tweeté : « Je suis de plus en plus convaincu que l’ESG d’entreprise est le diable incarné. »

Alors que les entreprises technologiques protègent leurs dirigeants de toute responsabilité vis-à-vis de l’extérieur, certaines d’entre elles créent ou déploient des outils de surveillance dans lesquels les actions des employés sont scrutées dans les moindres détails dès l’instant où ils se connectent pour travailler. Et, surtout − pensons à Google, Facebook, X ou TikTok −, les fondateurs de ces entreprises disposent d’une puissance de manipulation de l’opinion gigantesque.

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L’idée que les entreprises n’auraient aucun compte à rendre alors qu’elles exercent aujourd’hui des pouvoirs privés considérables sur leurs salariés, leurs cocontractants, les territoires, l’environnement et les politiques publiques est en réalité de moins en moins défendable. Alors que des idéologues comme [le milliardaire américain, cofondateur de Paypal] Peter Thiel défendent l’idée qu’il faudrait confier le gouvernement des nations aux entreprises, il est urgent, au contraire, de constitutionnaliser les pouvoirs de celles-ci.

C’est ce que propose le juriste Jean-Philippe Robé : de même que les constitutions ont permis d’encadrer le pouvoir absolu de l’Etat, il est désormais nécessaire de définir celles qui encadreront les pouvoirs de l’entreprise, nationale ou multinationale, et permettront de déterminer les devoirs et responsabilités d’une organisation collective dont les décisions affectent de nombreuses personnes et la stabilité du monde dans lequel nous vivons.

Dominique Méda est professeure de sociologie à l’université Paris Dauphine-PSL et présidente de l’Institut Veblen. Elle participera, samedi 10 octobre, à une table ronde sur « la démocratie à l’épreuve du marché », dans le cadre des Rendez-vous de l’histoire de Blois.

Dominique Méda (Professeure de sociologie à l’Université Paris Dauphine-PSL)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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