En avril 2026, Alex Karp – directeur et cofondateur avec Peter Thiel de Palantir Technologies (technos de surveillance) publiait un manifeste politique.

Ne plus penser, accélérer sans fin : la philosophie antidémocratique de la Big Tech 

En avril 2026, le PDG de Palantir Alex Karp publie un manifeste antidémocratique en 22 thèses.

Loin d’un cas isolé, ce texte prolonge une généalogie de la pensée fasciste, qui oppose l’action à la réflexion, du futuriste Marinetti à l’accélérationniste Nick Land.

publié le 04/10/2026  https://elucid.media/democratie/ne-plus-penser-accelerer-sans-fin-la-philosophie-antidemocratique-de-la-big-tech

Par Mikaël Faujour

En avril 2026, Alex Karp – directeur et cofondateur avec Peter Thiel de Palantir Technologies, entreprise spécialisée dans les technologies de surveillance – publiait un manifeste politique.

Ce texte en 22 thèses, brillamment analysé par Arnaud Miranda et Gilles Gressani pour Le Grand Continent (mais aussi par Élucid), exprime l’ambition politique et la vision du monde décomplexées des secteurs les plus réactionnaires de la Silicon Valley. Un projet ouvertement antidémocratique s’y déploie, qui repose sur l’idée que toute intervention de l’État est un obstacle au développement du capitalisme et des technologies (1) considérées comme nécessaires, sous la conduite d’individus dont l’intelligence supérieure les rendrait légitimes à gouverner le destin du monde.

Cette vision du monde s’articule en effet à une certaine idée de l’être humain, de sa psyché, de son rapport à l’intériorité et à l’action. La thèse n°10 d’Alex Karp – dont il faut signaler qu’il est docteur en philosophie – mérite d’être citée :

« La psychologisation de la politique moderne nous égare. Ceux qui se tournent vers l’arène politique pour nourrir leur âme et leur sens de soi, qui comptent trop lourdement sur leur vie intérieure, trouvant son expression chez des personnes qu’ils pourraient ne jamais rencontrer, seront laissés déçus. »

Dans leur article, Miranda et Gressani en expliquent aussitôt le sous-texte et le contexte :

« Cette critique de la psychologie et de l’introspection, conçues comme des formes faibles et décadentes, est devenue un topos de la droite Tech américaine. En mars dernier, Marc Andreessen affirmait avec fierté qu’il ne pratiquait aucune introspection, pour ne pas être tourné vers le passé, mais vers l’action. En 2024, critiquant la contre-culture hippie dans le podcast de Joe Rogan, Thiel allait aussi dans ce sens : “Nous avons cessé de nous projeter vers l’espace lointain parce que nous avons commencé à nous tourner vers l’espace intérieur”. »

En somme, les cadors de la Big Tech qui se piquent de théorie politique ne s’opposent pas seulement aux régulations politiques, institutionnelles, démocratiques – mais y compris aux régulations psychiques (l’introspection, la réflexivité, c’est-à-dire l’examen de ses actes, la réflexion sur la responsabilité individuelle : en somme, la connaissance de soi) et sociales (le débat contradictoire dans les sciences ou dans la vie politique, mais aussi bien les régulations plus communes de la vie sociale ordinaire telles que la honte, la repentance, le doute).

L’action pour l’action

À la vérité, ils ne font que reformuler une idée clé de l’extrême droite : la préférence de l’action sur la pensée, le mépris de la vie intérieure. Dans la liste des quatorze « caractéristiques typiques » de ce qu’il nomme « l’Ur-fascisme, c’est-à-dire le fascisme primitif et éternel », l’intellectuel italien Umberto Eco écrit ainsi dans Reconnaître le fascisme (1997, 2010 dans la version française) :

« L’irrationalisme dépend aussi du culte de l’action pour l’action. L’action est belle en soi, on doit donc la mettre en œuvre avant – et sans – la moindre réflexion. Penser est une forme d’émasculation. Ainsi, la culture est suspecte, puisqu’on l’identifie à une attitude critique. »

Il n’est pas inutile de rappeler d’ailleurs que le futurisme, courant artistique d’avant-garde, avait déjà, il y a un siècle, anticipé à grands traits la sensibilité du fascisme – plusieurs de ses membres le rejoindront d’ailleurs. En 1909, dans le Manifeste du futurisme, publié à la une du Figaro, Filippo Tommaso Marinetti écrivait notamment :

« La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing. […]

Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

Admirer un vieux tableau, c’est verser notre sensibilité dans une urne funéraire au lieu de la lancer en avant par jets violents de création et d’action. Voulez-vous donc gâcher ainsi vos meilleures forces dans une admiration inutile du passé, dont vous sortez forcément épuisés, amoindris, piétinés ?

Viennent donc les bons incendiaires aux doigts carbonisés !… Les voici ! Les voici !… Et boutez donc le feu aux rayons des bibliothèques ! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées !… Oh ! qu’elles nagent à la dérive, les toiles glorieuses ! À vous les pioches et les marteaux !… Sapez les fondements des villes vénérables. »

Le fascisme historique visait la fusion du sujet dans une communauté organique et un État total ; le projet de Karp et Thiel vise sa dissolution dans l’efficacité algorithmique d’entreprises privées échappant au contrôle politique. Cette différence de forme n’annule pas la parenté du geste : dans les deux cas, la vie intérieure est déclarée obstacle et l’action brute érigée en seule valeur – ce qui conduit d’ailleurs Miranda et Gressani eux-mêmes à signaler que le projet de Karp est « accueilli par des idéologues néo-réactionnaires comme “le plan pour forger un Occident techno-fasciste” ».

La démocratie, obstacle à détruire

Philosophe de la « néo-réaction », le Britannique Nick Land fournit le concept qui éclaire le mieux la spécificité de cette pensée réactionnaire : l’accélérationnisme. Comme l’explique Arnaud Miranda, dans le chapitre qu’il consacre à l’auteur dans Les Lumières sombres (2026), « il s’agit d’accélérer le déploiement du capitalisme ». Si, pour une tendance de gauche de l’accélérationnisme, en ceci héritier du marxisme, l’enjeu était de précipiter l’effondrement du capitalisme et de conduire à son dépassement, pour Land, au contraire, « il n’y a rien au-delà du capitalisme : le capitalisme n’est rien d’autre que sa propre autodestruction frénétique ».

Pour lui, le capitalisme « plus qu’un système économique […] est un phénomène de libération frénétique des flux », raison pour laquelle il y est favorable et « défend un annihiliationnisme, qui doit conduire à la destruction de tout ordre : territorial, biologique, politique, social et sexuel. Land revendique une véritable “soif d’effondrement”. » De là découle « une critique virulente de la démocratie, présentée comme un décélérateur. Elle n’est pas un simple régime politique, mais une idéologie égalitaire qui repose sur l’expansion de l’État et freine de la sorte le développement du capitalisme. »

La pensée dite des « Lumières sombres » – expression tirée de l’essai de Nick Land The Dark Enlightenment –, qui unifie les pensées réactionnaires ou fascistes ennemies des Lumières, ne fait en vérité qu’exiger le parachèvement de l’érosion de la démocratie par le capitalisme. La mondialisation financière et la prétendue « démocratie de marché », du Fonds monétaire international à l’Organisation mondiale du commerce, en passant par l’Union européenne ou les tribunaux privés d’arbitrage dans le cadre des traités dits de « libre-échange » ont borné la politique à un encadrement sans cesse moindre de l’économie.

Et c’est ainsi que des générations de personnels politiques et médiatiques ont œuvré, sans en avoir une conscience nette, à affaiblir la politique même. Car la délibération, l’examen de choix de société et d’orientations technologiques ou économiques sont incompatibles avec le marché. En laissant croître le marché et ses acteurs jusqu’à la démesure – et tel est le moment que nous vivons avec la puissance sans précédent historique de quelques individus tels que Peter Thiel ou Elon Musk –, c’est la prérogative de contrôle et de décision des peuples qui a été négligée.

Eux, dont le pouvoir financier et désormais politique a atteint une disproportion hors de contrôle, exigent à présent l’abandon de ce qu’il reste de souveraineté aux peuples déjà largement dépossédés du contrôle de leur destin. Au point que les institutions mêmes s’en trouvent frappées d’inutilité, d’obsolescence et d’autant délégitimées qu’elles justifient leur abolition de la part de ceux qui estiment que ce qui subsiste de démocratie mérite d’être aboli pour de bon, comme le résume Arnaud Miranda au sujet de Nick Land :

« L’enjeu de la néoréaction n’est pas d’aboutir à un gouvernement stable […], mais de libérer l’Occident des freins moraux qui l’empêchent de relancer l’accélération technocapitaliste. Il s’agit avant tout de réaccélérer le capitalisme. »

Et il y a une cohérence profonde entre ce parti pris anti-étatiste, qu’il se prétende libéral ou libertarien, et la haine de la pensée et de l’introspection : car il ne s’agit pas seulement d’abolir des institutions démocratiques, mais les fondements mêmes de la pensée démocratique.

Dans LTI, la langue du IIIe Reich (1947), le philologue allemand Victor Klemperer observait comment la langue du IIIe Reich détruisait la pensée indépendante par la saturation et l’urgence, analysant que « réfléchir signifie à chaque fois s’arrêter, être freiné, cela pourrait même conduire à critiquer et, finalement, à refuser d’obéir. » 

Le mépris de « l’espace intérieur » et de « l’introspection », affiché par ceux qui ne cessent de se proclamer champions de la liberté, doit se lire comme une haine résolue de la souveraineté de l’individu sur lui-même – valeur pourtant associée au libéralisme classique. L’accélération généralisée des flux (information, capitaux, réseaux [anti] sociaux, économie financière, données…) en est l’instrument : un agent de destruction de toute possibilité de délibérer, de faire l’expérience individuelle et collective de la liberté et de la responsabilité. En empêchant l’exercice de la pensée, le retour sur soi, le remords, le doute, la compassion, elle s’attaque ainsi aux fondements mêmes de l’esprit émancipateur des Lumières et de 1789.

Devant cette avancée si méthodique qu’elle en semble parfois inexorable, il est difficile de ne pas parler d’une irresponsabilité politique à ne pas stopper et sanctionner les acteurs de ce recul immense, à ne pas interdire tout simplement les technologies qui œuvrent à cette destruction de laquelle les parlementaires les plus benêts participent. Il n’est plus improbable que l’amalgame d’ignorance, d’incompétence et d’idiotie pure de trop d’élus mette en péril la démocratie, l’esprit démocratique et les instances de délibération – aussi dysfonctionnelles et contestables soient-elles pourtant. Ni, d’ailleurs, que nous assistions à une pure et simple faute historique.

Notes

(1) Une position qui ne manque pas d’ironie tant la réussite de l’entreprise doit aux contrats avec… les États et aux faveurs fiscales qui ont pu lui être accordées.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Votre commentaire