« Mépris. » Le mot est omniprésent : sur les banderoles déployées dans le cortège, sur les cartons brandis, dans les témoignages des lycéens venus manifester.

« On nous fait passer pour des casseurs, des idiots ou des enfants pourris gâtés » : au sein de la jeunesse mobilisée, le sentiment d’être méprisé

Le mouvement lycéen et la façon dont il est accueilli par une partie des responsables politiques sont révélateurs du manque de considération dont pâtit la jeunesse en France. 

Par Charlotte Bozonnet et Myriam Mernissi

Publié aujourd’hui à 13h00, modifié à 14h40 https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/10/09/on-nous-fait-passer-pour-des-casseurs-des-idiots-ou-des-enfants-pourris-gates-au-sein-de-la-jeunesse-le-sentiment-d-etre-meprise_6790559_4401467.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=larevuedumonde&lmd_send_date=20261009&lmd_email_link=la-revue-du-monde_les-essentiels_btn-lire&M_BT=53496897516380

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Etudiants, lycéens et enseignants, avant le départ d’une manifestation à Bron (Métropole de Lyon), le 8 octobre 2026.
Etudiants, lycéens et enseignants, avant le départ d’une manifestation à Bron (Métropole de Lyon), le 8 octobre 2026.  BRUNO AMSELLEM/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

« Mépris. » Le mot est omniprésent : sur les banderoles déployées dans le cortège, sur les cartons brandis, dans les témoignages des lycéens venus manifester comme dans ceux des étudiants solidaires du mouvement. « Voilà le résultat de la façon dont on traite la jeunesse, le bilan Macron dans toute sa splendeur », lancent Aurore et Nesta, 27 ans, toutes les deux en thèse à l’université Paris Cité, en désignant le flot de manifestants.

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Si elles se sont jointes au mouvement, place de la République, mardi 6 octobre, c’est en réponse « à la répression brutale » des blocages de lycées, pour « encadrer, protéger les jeunes » et « défendre le service public ». Elles savent pourtant que cette solidarité ne fait pas l’unanimité : « Parmi nos collègues profs, on entend que ces jeunes sont des guignols, seulement bons à bloquer avec des poubelles. »

Les propos sont durs mais pas exceptionnels. Sur les réseaux sociaux, dans les médias, les discours méprisants à l’égard du mouvement sont nombreux. Pour le chroniqueur Eric Naulleau, « ces petits voyous sont de vulgaires émeutiers, fin de la blague ». Mac Lesggy, animateur télé, écrit : « “On ne peut pas faire 8 heures-17 h 30 en étant mineur”… En y repensant, je me demande comment notre génération a survécu. Tout ça sent vraiment la fin. #Génération Z. » « Les lycéens ont un droit, c’est d’être en classe, de se taire et d’écouter le professeur », indiquait Pierre-Henri Dumont, secrétaire général adjoint du parti Les Républicains (LR) sur BFM-TV, tandis que, dans un autre registre, l’ancien président de la République socialiste François Hollande, déclarait au Figaro : « Quand les jeunes sont dans la rue, c’est comme le dentifrice qui sort du tube, pour le faire rentrer c’est très compliqué. »

« Il y a même un député qui nous a comparés aux Chinois qui bossent, eux ! », s’énerve Maya, 17 ans, en terminale au lycée Jean-Macé de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), en référence au député LR Philippe Juvin qui appelait les jeunes à retourner « travailler dur », comme « leurs petits copains chinois ». La jeune fille est venue manifester avec Melina, 18 ans, étudiante infirmière, ancienne élève à Vitry.

« Regard critique »

La première manifestation de ce mépris, les jeunes mobilisés la voient dans les conditions matérielles dans lesquelles ils étudient : établissements délabrés, manque de professeurs et de personnel en général. « Les toilettes sont dégueulasses, certaines sont même fermées, il n’y a pas de portes chez les garçons, l’eau est marron. Nos journées c’est 8 heures-18 heures avec des trous de quatre heures », raconte Maya. « Quand j’étais au lycée, certains profs nous disaient même qu’ils n’avaient plus envie de venir, tellement ils étaient mal considérés, mal payés. En fait, ce sont plein de métiers qui sont impactés par ce manque de moyens », ajoute Melina. L’étudiante a vraiment « l’impression d’être méprisée, pas écoutée ». Un sentiment partagé par l’ensemble des jeunes interrogés, quels que soient leur âge ou leur établissement d’origine.

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« Le mépris vis-à-vis de la jeunesse s’exprime déjà dans la manière dont la mobilisation a été accueillie, souligne la sociologue Valérie Becquet, professeure à Cergy Paris Université et coautrice de Géopolitique de la jeunesse. Engagement et (dé)mobilisations (Le Cavalier bleu, 2021). On observe différentes formes de disqualification ou encore l’expression d’un soupçon : ils veulent sécher les cours ; ils veulent s’amuser, faire les imbéciles. »

La disqualification vise également l’organisation de la contestation. Celle-ci serait brouillonne, désordonnée, anecdotique. « Comme ce n’est pas structuré selon un cadre précis, on soupçonne que ça n’a pas de légitimité. Or aujourd’hui, les mobilisations naissent par le bas. Elles surgissent d’un établissement puis il y a un effet d’entraînement »,rétorque Valérie Becquet, qui rejette aussi le reproche de non-politisation fait à cette jeune génération. « Ils vont filmer, montrer dans quel état réel est leur établissement. Parler des frites à la cantine n’a pas moins de valeur que parler de la réforme du bac. Introduire le quotidien dans les revendications, cela relève du politique ! »

« La politisation, aujourd’hui, se fait en dehors des organisations. Les jeunes sont informés. Ils ont un regard critique sur le monde. Ils sont conscients des inégalités », poursuit la sociologue. Ainsi, devant le très privilégié lycée privé Massillon, à Paris, Louise, 15 ans, en classe de 2de, assise sur le trottoir avec ses deux copines, Constance et Amandine, se dit solidaire des lycéens de banlieue : « Ce qu’ils demandent, c’est ce qu’on a, et ce qu’on a, c’est ce que tout le monde devrait avoir. »

Mathilde, la trentaine, est assistante d’éducation (AED) dans un lycée du 9e arrondissement de Paris. En théorie, ces membres du personnel de la vie scolaire sont là pour encadrer les élèves, gérer les absences mais, face au manque de moyens, ils se retrouvent à faire beaucoup plus, pour des salaires très bas. Mathilde explique toucher 900 euros pour un temps partiel à 60 %. « On est tous sous le seuil de pauvreté », souligne-t-elle en désignant le petit groupe d’AED qui l’accompagne : l’une est en doctorat, deux sont en master et une est en licence. « La façon dont ils nous traitent montre le peu d’importance accordée à la santé physique et mentale des enfants, estime Judith, 26 ans, assistante d’éducation dans le 20e arrondissement. La priorité est ailleurs : qu’ils soient performants ! »

« Beaucoup de doutes »

Sociologue des mobilisations collectives et auteur avec Valérie Becquet du livre Géopolitique de la jeunesse, Paolo Stuppia rappelle que tout cela n’a rien de nouveau : « Souvenons-nous des trois mouvements qui ont précédé et sont eux aussi nés dans les lycées, plus particulièrement de Seine-Saint-Denis. » Le premier, en 1978, parti d’Aubervilliers et de Saint-Denis, exigeait déjà de meilleures conditions matérielles. En 1990, la révolte vient cette fois d’un lycée de Saint-Ouen, où le viol d’une élève à l’intérieur d’un établissement sert de révélateur aux problèmes du sous-effectif du personnel, du délabrement des locaux et de l’insécurité. Le dernier, en 1998, à la suite de la réforme du ministre Claude Allègre, destinée à « dégraisser le mammouth », dénonce encore des conditions d’études dégradées. « A chaque fois, les lycées de banlieue étaient en première ligne et on dénonçait déjà ce mépris. »

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Les jeunes pointent du doigt le rôle des chaînes d’information en continu qui ont diffusé en boucle les images de poubelles enflammées et des affrontements. « Les médias nous font passer pour des casseurs, des idiots ou des enfants pourris gâtés », estime Colombe, en classe de 1ʳᵉ au lycée Montaigne, dans le 6e arrondissement de Paris. Tout comme Louise, élève de 2de, au lycée privé Massillon : « Les médias ne montrent que l’aspect négatif des mobilisations, c’est dommage parce que ça monte l’opinion publique contre le mouvement alors que les revendications sont justes. »

Celles-ci dépassent largement la situation des lycées. Noé, 21 ans, en première année de master à l’université Gustave-Eiffel, et Lou, 19 ans, en deuxième année de licence, disent être là « en solidarité » mais aussi pour défendre leurs propres droits. « Au fil des années, les maquettes pédagogiques des diplômes se réduisent à cause du manque de profs », avance Noé, qui liste bien d’autres sujets de préoccupation : l’avenir du repas à 1 euro, la menace de gel des aides au logement, l’augmentation des frais de scolarité pour les étudiants. « Il y a beaucoup de colère et de doutes en l’avenir à cause du climat, de l’emploi, des études sans débouchés. On se sent autant méprisés par les mesures que les responsables politiques ne prennent pas ! », précise l’étudiant qui parle d’une rupture de confiance entre les jeunes et le gouvernement.« Le ministre dit qu’il comprend mais on nous envoie les flics ! On nous prend pour des enfants ou pour des cons. »

Pour les plus âgés, la génération actuellement dans la rue est arrivée à la politique au moment du mouvement des « gilets jaunes ». « On sait très bien qu’on ne sera pas écoutés. Moi j’étais au lycée quand il y a eu les “gilets jaunes”, puis il y a eu le Covid et les réformes des retraites. Les gens demandent mais ne sont jamais écoutés », explique Tiana, 22 ans, étudiante en deuxième année de master à Paris Cité, qui se définit comme la « génération 49.3 », en référence à l’article de la Constitution qui permet au premier ministre de légiférer sans vote à l’Assemblée nationale et qui a été largement utilisé depuis 2022.

Charlotte Bozonnet et  Myriam Mernissi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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