
La nation, une idée passée à droite que la gauche veut réinvestir
Par Ariane Ferrand
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Enquête
Peu d’idées ont autant enflammé la gauche française que celle de la nation. Si celle-ci est née durant la Révolution, l’extrême droite l’a préemptée depuis la fin du XXᵉ siècle.
Pour autant, le patriotisme n’a jamais été tout à fait abandonné à gauche. La campagne pour l’élection présidentielle de 2027 le prouve.
La gauche semblait l’avoir délaissée mais voilà qu’elle fait son grand retour à l’aube de la campagne électorale en vue de la présidentielle de 2027 : la nation.
Au meeting de Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 7 juin, des drapeaux tricolores ont été distribués et flottent au-dessus de la foule ; entre la basilique et la mairie, des milliers de personnes, militants et sympathisants, entonnent à plusieurs reprises La Marseillaise et scandent « On est chez nous », détournant un slogan d’extrême droite. Quant au leader « insoumis », il vante la « patrie commune » et promet de « proposer une nouvelle structure fédératrice de la nation ».
Même son de cloche chez son concurrent Raphaël Glucksmann (Place publique). Celui-ci en a fait un thème phare avec la publication de son livre Nous avons encore envie. Pour un sursaut patriotique (Allary, 192 pages, 18,90 euros). Lors de son meeting du 13 juin à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), il a promis de « reprendre la flamme nationale » au parti qui « l’usurpe depuis des décennies », assurant ne pas comprendre « la gêne de certains à gauche » avec le patriotisme. L’objectif est clair : ne pas laisser le monopole de la cocarde à Jordan Bardella et à Marine Le Pen (Rassemblement national).
Si Raphaël Glucksmann parle d’« usurpation », c’est parce qu’historiquement, c’est bien la gauche qui, la première, a investi l’idée nationale. L’historien Patrick Cabanel, auteur du chapitre « La gauche et l’idée nationale » au sein de l’ouvrage collectif Histoire des gauches en France (La Découverte, 2004), revient sur ce lien originel : « La nation moderne naît à gauche, sous la Révolution française : “Vive la nation !”, crient les troupes révolutionnaires à Valmy [Marne], le 20 septembre 1792. »
Ce vieux mot, qui renvoyait jusque-là à une origine – l’ensemble des natifs –, se politise et s’impose dans le lexique de la gauche révolutionnaire puis républicaine. C’est l’abbé Sieyès (1748-1836) qui, dans son pamphlet Qu’est-ce que le tiers état ? (1789), la définit en premier comme une communauté politique – « un corps d’associés vivant sous une loi commune et représenté par la même législature ». « National » est, pendant quelques décennies, un adjectif de la gauche.
« Patriote » veut dire, dans les années 1790, que l’on est un partisan de la Révolution.
Face à la Restauration, puis à la monarchie de Juillet, la gauche républicaine garde son monopole. Dans le roman César Birotteau (1837), dont l’action se situe en 1819, Honoré de Balzac écrit : « Les gens de l’opposition voulaient avoir le monopole de l’amour du pays. Permis aux royalistes d’aimer le roi, mais aimer la patrie était le privilège de la gauche : le peuple lui appartenait. »
La définition de l’abbé Sieyès, politique et intérieure, a un pendant militaire et extérieur, explique Patrick Cabanel. Il s’agit en premier lieu de défendre la patrie menacée, comme à Valmy. Un thème qui refait surface en 1870, avec la Commune de Paris, au moment où la capitale est assiégée par les Prussiens. Ou plus tard, dans les années 1940, avec la résistance communiste : le Parti communiste français (PCF) lance alors un mouvement de libération, le Front national… Que s’est-il passé pour que, plus de deux siècles après sa naissance à gauche, la nation cesse d’être l’apanage de ce camp politique ? Plus encore, pour qu’elle y suscite une forme de malaise ?
« Principe ethnique »
Pour comprendre, il faut remonter aux années 1880, lorsque la République s’installe durablement. C’est à ce moment qu’émerge, en face du patriotisme civique et humaniste des républicains, une idéologie concurrente, à l’autre bout du spectre politique : le nationalisme. Dans Vocabulaire des proclamations électorales de 1881, 1885 et 1889 (PUF, 1974), l’historien Antoine Prost identifie la bascule : tandis qu’en 1881, l’adjectif « national » est employé vingt fois, dont huit à gauche et onze à droite, en 1889, l’usage double, vingt-neuf fois à droite contre onze à gauche.
Les mots « patrie », « pays », « France », « drapeau » passent à droite en 1885, bientôt suivis par « Français », et même « peuple » et « nation » en 1889.
Ce faisant, on glisse d’une conception ouverte à une conception fermée de la nation, explique l’historien Jean-Numa Ducange, auteur de Quand la gauche pensait la nation (Fayard, 2021) : « La nouvelle droite récupère l’idée de nation, en la basant non plus sur la citoyenneté mais sur un principe ethnique. Il y a les “vrais” nationaux et les autres : les juifs, les “métèques”, les protestants, les francs-maçons… Les maîtres à penser de cette idéologie – Maurice Barrès [1862-1923] et Charles Maurras [1868-1952] – exaltent l’héritage, le sol, le sang, l’origine. » La formation de la Ligue des patriotes de Paul Déroulède en 1882 et celle de la Ligue de la patrie française en 1898, antisémites et xénophobes, incarnent ce renversement. Le boulangisme (mouvement populiste, 1886-1891) et l’affaire Dreyfus (1894-1906) servent de catalyseurs.
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Une telle évolution lexicale et idéologique a conduit Ferdinand Buisson (1841-1932), père de l’école républicaine et cofondateur de la Ligue des droits de l’homme, à disserter en 1902 sur le thème : Pourquoi nous sommes patriotes et ne sommes pas nationalistes.
Les débats actuels, opposant un nationalisme fermé de droite ou d’extrême droite à un patriotisme ouvert de gauche, font largement écho à ceux de cette période.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : à la fin du XIXe siècle, si elle n’est plus l’apanage de la gauche, l’idée nationale continue d’être investie par celle-ci. Elle fait sienne la définition, passée à la postérité, d’Ernest Renan (1823-1892) – un conservateur, pourtant : le philosophe évoque « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs », mais insiste surtout sur « le désir de vivre ensemble », « un plébiscite de tous les jours ». Et les républicains au pouvoir de promouvoir un imaginaire national – mise en place d’un panthéon historique et de fêtes et commémorations (14-Juillet, centenaire de la Révolution), apprentissage, parfois imposé, de la langue « nationale »…

Cependant, au même moment, la gauche socialiste naissante a un rapport plus ambigu au patriotisme, battu en brèche par l’émergence de l’internationalisme. Celui-ci considère l’Etat et la nation comme des obstacles à l’émancipation du prolétariat. « Les ouvriers n’ont pas de patrie », écrivent Karl Marx et Friedrich Engels dans Manifeste du Parti communiste (1848). Au sein du mouvement ouvrier français, l’hésitation est palpable à la fin du siècle, même si le marxiste Jules Guesde et le socialiste Jean Jaurès appellent à concilier patriotisme et internationalisme – ce dernier écrit ainsi : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. »
Réconcilier « La Marseillaise » et « L’Internationale »
En 1914, la majorité des socialistes rallie l’effort de guerre, mais une partie s’en détache avec la révolution russe d’octobre 1917. Aligné sur Moscou, le PCF, créé en 1920, prône un internationalisme radical – refus de célébrer le 14-Juillet, de chanter La Marseillaise… Face au péril fasciste, le parti opère toutefois un revirement au milieu des années 1930, avec la stratégie du Front populaire, soutenue par Staline. Le 14 juillet 1935, au stade Buffalo, à Montrouge (Hauts-de-Seine), dans un célèbre discours, le dirigeant communiste Jacques Duclos (1896-1975) réconcilie ainsi La Marseillaiseet L’Internationale, le drapeau tricolore et le drapeau rouge.
Patriote, le PCF le restera par la suite : « parti de l’intelligence française », « premier parti de France », « parti des 75 000 fusillés », c’est ainsi qu’il se présente à la Libération, fort de son rôle dans la Résistance. Dans les années 1950, Maurice Thorez soutient encore que la « classe ouvrière » doit se comporter en « classe nationale ».
Le politiste et historien des idées Vincent Martigny, auteur de Dire la France. Culture(s) et identités nationales (1981-1995) (Presses de Sciences Po, 2016), déclare qu’en somme, « à gauche, chez les socialistes comme chez les communistes, depuis les années 1930 et jusqu’aux années 1960, il n’y a eu aucun désintérêt pour la nation ». C’est d’ailleurs au nom de l’idée de nation et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qu’une partie de la gauche soutient la décolonisation.
Il faut attendre le « grand bazar » de Mai 68 pour qu’une première rupture s’opère. Perçue comme coercitive et antilibérale, bourgeoise et conservatrice, cause de toutes les guerres du siècle, la nation est alors particulièrement disqualifiée dans la rhétorique de la jeunesse et de la gauche – à l’exception du PCF.
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Du côté des socialistes, l’élection de 1981 marque ensuite un tournant. Vincent Martigny revient sur ce changement de ton : « La nation, qui était disqualifiée au PS [Parti socialiste] depuis la fin des années 1960 comme un résidu de l’ère industrielle, effectue un retour très marqué durant la campagne présidentielle. Alors que la référence nationale était absente du programme commun de 1972, les socialistes s’affichent désormais comme “le parti de la France” et affirment dès le préambule des “110 propositions pour la France” [1981] : “Nous proclamons notre attachement irréductible à la patrie.” »
La cérémonie d’investiture de François Mitterrand au Panthéon en 1981 illustre la réappropriation de la symbolique nationale par la gauche. L’éditorialiste du Nouvel Observateur Jean Daniel ne s’y est pas trompé à l’époque. Commentant le grand nombre de drapeaux tricolores dans la foule venue fêter l’accession au pouvoir du nouveau président, il écrit :« Avec un président pour qui la révolution, la patrie et la terre ne font qu’un, le peuple de gauche s’est réapproprié les valeurs nationales et s’est installé dans la responsabilité. »
Il faut dire que la patrie est une réalité fondamentale pour François Mitterrand qui, né sous la IIIe République, a été membre dans sa jeunesse des Volontaires nationaux, le mouvement nationaliste associé aux Croix-de-Feu du colonel de La Rocque (1885-1946). Si son rapport à la nation évolue, on ne compte plus ses odes à son pays, lui qui assure « faire partie du paysage de France » et n’hésite pas à déclarer en 1978 : « La France, pour moi, c’est moi. » Pendant son premier septennat (1981-1988), dans ses discours présidentiels, le thème de la nation est omniprésent : « La France, notre patrie !… J’ai prononcé ce mot en 1981, cela a été presque mes premiers mots et l’on m’a dit que ça avait étonné : la patrie, on ne l’avait pas oubliée dans les cœurs, mais on n’en parlait plus… La patrie ! La France, notre patrie ! », s’enflamme-t-il dans son discours-bilan de la législature, le 7 février 1986.
Fait nouveau, dans la campagne de 1981, la notion d’ « identité nationale » est utilisée pour la première fois – elle fera par la suite une longue carrière à droite, mais c’est bien à gauche qu’elle est née, ainsi que l’a démontré Vincent Martigny. Mais alors, pour la gauche, il s’agit de dire que si la France est la France, c’est par sa culture, une culture « enracinée dans un héritage historique mais ouverte à la différence », analyse-t-il. « Les socialistes mènent alors une politique d’ouverture vers les identités minoritaires, jugées complémentaires de la culture majoritaire. » C’est la politique du « droit à la différence », qui permet d’ouvrir davantage la France à sa diversité. Elle s’adresse à la fois aux cultures régionales, aux minorités (juifs, Arméniens, Tsiganes) et aux immigrés – et c’est là que le bât blesse. Face aux attaques de la droite et à la progression de la xénophobie dans l’opinion publique, le pouvoir socialiste finit par changer son fusil d’épaule, précise le professeur de science politique : « L’éloge des différences se transforme en milieu de mandature en incitation à l’intégration dans la culture française pour les immigrés. »
Embarras politique
La nation est moins exaltée durant le deuxième septennat de François Mitterrand (1988-1995). Plus globalement, depuis les années 1990, une partie de la gauche s’est détournée de l’idée nationale. « C’est particulièrement vrai dans la social-démocratie européiste et les courants écologistes, analyse Jean-Numa Ducange. Après l’effondrement de l’URSS,
la construction européenne est apparue comme le cadre naturel pour résoudre les questions économiques, sociales et politiques.
La mondialisation tend à rendre le cadre national moins pertinent. »
Il y a en outre un embarras politique à exploiter le thème du national. Le Front national, qui émerge réellement dans les années 1980, cherche à confisquer l’enjeu aux autres partis, en en promouvant une vision organique.
Evoquer la nation et l’identité nationale, ce serait « faire le jeu du Front national ». Un inconfort redoublé par l’émergence de la question postcoloniale à la fin du siècle, incriminant la nation comme responsable de la colonisation.
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Cette série de facteurs explique que, ces dernières décennies, l’exaltation de la nation braque à gauche. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui neutralisent le mot pour en faire un simple synonyme de « république ». Malgré ce contexte a priori défavorable au patriotisme, on ne cesse d’assister à des « retours du national » dans ce camp politique. Tout se passe comme s’il ne pouvait s’en passer durablement.
Jean-Pierre Chevènement en a fait une priorité en 2002, comme Ségolène Royal, qui appelait, en 2007, les Français à « avoir chez eux le drapeau tricolore ». Des prises de position accueillies au PS par des quolibets et des critiques indignées. « Ils nous disent que la mondialisation a disqualifié la nation. (…) Nous ne sommes pas d’accord ! », tonne-t-elle à Vitrolles (Bouches-du-Rhône), le 29 septembre 2006, tout en remettant au goût du jour la « France métissée ». En 2012, Arnaud Montebourg se portait quant à lui garant du « made in France », tandis que François Hollande, moins proactif sur la question nationale, a tout de même scandé sa campagne d’éloges au drapeau.
Quant à Jean-Luc Mélenchon, sa position a évolué. En 2012, il faisait l’éloge de la « nation républicaine » et de la « nation universaliste », mêlant Internationale et Marseillaise. C’est toutefois en 2017 qu’il mène vraiment une campagne bleu-blanc-rouge, exaltant le drapeau tricolore et la patrie. « Je ne suis pas un nationaliste, je suis un patriote », déclare-t-il alors. Autre changement : à partir de 2018, il donne aux questions identitaires et postcoloniales un rôle accru dans son récit national. C’est ainsi qu’il exalte aujourd’hui la « nouvelle France ».
Lire le décryptage (2025)| Jean-Luc Mélenchon, avec la « nouvelle France », s’empare du terrain de l’identité pour contrer l’extrême droite*
On l’a dit, la cocarde est à nouveau de sortie dans la campagne présidentielle actuelle. De Jean-Luc Mélenchon au très européiste Raphaël Glucksmann, en passant par Fabien Roussel, fidèle à la tradition communiste, ou encore par François Ruffin, qui n’a pas hésité à s’enrouler dans un drapeau tricolore en une de Marianne, en février.
Dans son livre La République, c’est nous ! Pour en finir avec l’indignité (L’Observatoire, 200 pages, 19 euros), le député socialiste et candidat à la primaire à gauche Jérôme Guedj fait, lui, l’éloge d’un « patriotisme républicain » et d’un « patriotisme économique ». Chacun y met sa propre doctrine, plus ou moins théorisée, le rapport de la gauche à la nation étant depuis longtemps complexe et pluriel.
Ce sursaut national peut-il convaincre les électeurs dans un contexte où l’extrême droite nationaliste semble plus que jamais aux portes du pouvoir ?
Et où les impérialismes menacent, qu’ils soient russe, chinois ou américain ? L’avenir le dira.
Jean-Luc Mélenchon, avec la « nouvelle France », s’empare du terrain de l’identité pour contrer l’extrême droite
En vue de la présidentielle de 2027, le probable candidat de LFI tisse un récit national en miroir. Si celui-ci est plus audible dans une gauche qui a déserté la question, il interroge sur son potentiel de fracturation.
Par Julie Carriat et Sandrine Cassini
Publié le 27 décembre 2025 à 06h00, modifié le 27 décembre 2025 à 10h12 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/12/27/comment-jean-luc-melenchon-avec-la-nouvelle-france-s-empare-du-terrain-de-l-identite_6659538_823448.html
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Dimanche 18 novembre 2018, Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Dix-huit mois après l’élection d’Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, qui a raté la marche du second tour à « 600 000 voix près », participe aux premières « rencontres nationales des quartiers populaires ». Aux acteurs de ces quartiers, il proclame : « Je n’ai pas peur, je n’ai pas honte de le dire : ce que vous voyez là, c’est la nouvelle France. » Ce jour-là, le leader de La France insoumise (LFI) vient d’étrenner un nouveau concept politique.
Depuis, le slogan a pris de l’ampleur dans le logiciel idéologique « insoumis ». En 2024, la campagne des européennes, marquée par la dénonciation de la guerre à Gaza par la juriste franco-palestinienne Rima Hassan, se clôt sur ce thème.
« Cette nouvelle France, c’est nous, les bigarrés, les mélangés qui refusons absolument le venin qui leur permet de rester au pouvoir – la division du peuple par le racisme »,
carillonne Jean-Luc Mélenchon, en meeting à Lyon, le 6 juin. Au soir du vote, il précise une géographie, celle des « grands ensembles urbains ».
Cette « nouvelle France », le leader « insoumis » compte en faire une arme dans la bataille contre l’extrême droite lors de l’élection présidentielle de 2027. « Il y a deux visions, celle de la droite et de l’extrême droite, qui conduit droit dans des affrontements ; face à cela, nous offrons une vision optimiste, positive de l’histoire en disant qu’il y a un débouché pacifique », assume l’eurodéputé LFI Younous Omarjee.
Pour Jean-Luc Mélenchon, c’est une manière de s’approprier le thème de l’identité nationale, dans une période où les droites ont accaparé la question en renouant avec l’idée barrésienne d’une France éternelle, attaquée et en déclin.
L’ancien sénateur crée un récit en miroir – antiraciste, décolonial. De la même manière que le concept de créolisation, emprunté au penseur martiniquais Edouard Glissant (1928-2011), lui a permis de faire campagne contre Eric Zemmour et sa reprise, dans son discours, du « grand remplacement », en 2021 et 2022.
Le 30 octobre, après l’adoption à l’Assemblée nationale d’une résolution du Rassemblement national visant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968, cet effet de miroir était particulièrement visible. En disant la douleur de « nous (…) Français nés au Maghreb, que ce soit au Maroc, en Algérie ou en Tunisie et qui y avons encore et des amis et nos tombes », il inversait presque mot pour mot le discours sur l’identité nationale prononcé en 1899 par Maurice Barrès, sur « La terre et les morts ». Et assumait de s’adresser à deux France à réconcilier, « vous la France de toujours et la nouvelle France, pour vous dire à quel point il est urgent de tourner la page de la violence ».
Des défauts symétriques
Jean-Luc Mélenchon, qui, dès sa première campagne de 2012, défend le « métissage » comme une chance, revendique désormais, c’est classique pour un candidat, d’incarner la France, ou plutôt une France. Ce faisant, il porte une partie de l’héritage socialiste autour de l’identité, comme le remarque le politiste Vincent Martigny. « Dans la créolisation, on entend la gauche socialiste des années 1970 et 1980 qui défendait alors le droit à la différence, une sorte de multiculturalisme qui ne dit pas son nom.
En 2007, Ségolène Royal avait elle aussi choisi de s’inscrire dans cette ligne, en faisant campagne sur la France métissée », remarque l’auteur de Dire la France. Culture(s) et identités nationales, 1981-1995 (Presses de Sciences Po, 2016).
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Sévère, le député (Debout !) de la Somme, François Ruffin, voit lui aussi cette parenté dans son livre : « Son mentor, François Mitterrand, avait glissé sans trop de douleur du combat social, économique, vers celui des valeurs. Mélenchon fait de même quarante ans plus tard. »
De son côté, le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, aimerait ne pas laisser au tribun le monopole des discours de gauche sur l’identité. Le PS a longtemps préféré se taire sur ces questions inflammables. Le projet – avorté – de François Hollande d’instaurer la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour terrorisme à la suite des attentats du 13 novembre 2015 a laissé des traces.
« Le piège, c’est d’avoir laissé la droite et la droite extrême s’engouffrer dans une vision identitaire de la France. C’était une erreur de ne pas avoir su répondre à cette question »
, reconnaît Olivier Faure, qui était prêt à participer au débat sur l’identité nationale que voulait lancer François Bayrou en février.
Olivier Faure a demandé à l’ancien député et sénateur Gaëtan Gorce de réfléchir à la question. Ce dernier, s’il juge intéressant l’apport de Jean-Luc Mélenchon, estime que la « nouvelle France » a des défauts symétriques à ceux de la « France éternelle » défendue en face :
« Le récit national, ce n’est pas ressusciter une France passée – comme le font droite et extrême droite – ou inventer une “nouvelle France”, mais parler de la France, ce que la gauche ne faisait plus, en lui faisant prendre conscience d’elle-même, retrouver confiance. »
Un concept et une stratégie
A gauche, le concept de Jean-Luc Mélenchon provoque deux réactions, pas forcément antagonistes. Beaucoup y voient une forme de lieu commun habillé d’un terme un peu pompeux. « Il se borne à constater ce qui est : la France est un pays métissé. Il y a plus d’enfants issus de l’immigration qui vivent en ville », analyse un ancien allié, le député socialiste du Val-d’Oise Emmanuel Maurel. « Le danger est que la France désindustrialisée, des zones rurales, sans immigration, se sente visée… et que, plutôt que de combattre le “grand remplacement”, cela revienne à le nourrir », met en garde le député (L’Après, ex- « insoumis ») de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière, qui pense l’exercice « périlleux ». « Tout cela peut se retourner comme un gant », ajoute-t-il.
En effet, le potentiel de fracturation du concept interroge. Dans son dernier livre, Itinéraire. Ma France en entier, pas à moitié (Les Liens qui libèrent, 2024), François Ruffin estime que cette nouvelle France, « en creux, ça s’oppose à la “vieille France” des campagnes, racistes, colonialistes ».
« Notre gauche rassemblait le peuple sur une base de classe, d’intérêts matériels, les “travailleurs”. Aujourd’hui, lui divise le peuple sur une base géographique », voire « ethno-géographique ».
Pour François Ruffin, Mélenchon fait du « néo-Terra Nova », du nom de ce groupe de réflexion proche du PS qui recommandait de forger une nouvelle coalition à partir de minorités plurielles, en 2011.
Pour Raquel Garrido, ancienne avocate de Jean-Luc Mélenchon, ex-députée LFI désormais en rupture avec lui, ce dernier se fourvoie. « Il n’y a pas de président de la “nouvelle France”. Cette fonction n’existe pas.
Se contenter d’être le porte-voix d’une “nouvelle France” montre que l’objectif de Jean-Luc Mélenchon n’est pas de présider la France, mais de rassembler un secteur électoral, dans la défaite », estime-t-elle.
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La nouvelle France n’est pas qu’un concept, c’est aussi une stratégie, si l’on pense aux propos du fondateur de LFI en marge d’une manifestation, en septembre 2024 à Paris. A une militante, il lançait : « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires, tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps. »
Montée de la religiosité
La « nouvelle France », c’est aussi, pour l’ancien « laïcard », une nouvelle manière d’aborder le fait religieux. Au fil des années, Jean-Luc Mélenchon a amendé sa définition de la laïcité dans un sens plus protecteur des pratiques individuelles, à l’heure où les musulmans sont la cible d’une opération de stigmatisation massive à la droite du champ politique. « J’ai renoncé à une forme d’anticléricalisme grossier duquel je veux m’excuser auprès de ceux que j’ai pu blesser dans le passé », a-t-il affirmé le 6 décembre devant la commission d’enquête parlementaire sur les liens entre partis politiques et islamisme.
Ses détracteurs l’accusent d’accompagner, de manière opportuniste, la montée de la religiosité dans les quartiers et chez les jeunes, à l’heure où l’ancien sénateur défend « le droit pour les parents de transmettre leur foi à leurs enfants », comme il le dit dans un entretien à la plateforme multimédia maison, L’Insoumission.
Au fil des discours et à mesure que l’élection présidentielle se rapproche, le concept a évolué : d’appel aux quartiers, la « nouvelle France » épouse désormais une démographie plus vaste, « un changement démographique, culturel des modes de vie, du rapport au monde et à la mondialisation. C’est aussi un changement sociologique au niveau des forces du travail », comme l’explique Younous Omarjee. Elle compose un nouveau peuple de gauche – féminisé, racisé, précarisé.
Et dans le programme de LFI, au chapitre consacré à la « nouvelle France », on peut lire cet aphorisme, inspiré de Tocqueville : « Chaque génération est un peuple nouveau. » Ou la nouveauté dans ce qu’elle a de plus immuable : le renouvellement des générations. Le concept offre à Jean-Luc Mélenchon un slogan pratique pour la campagne présidentielle, pour élargir à volonté et à partir de sa base son discours et sa cible.