Les grenades assourdissantes « ASSD » ne seraient plus utilisées « provisoirement » dans le cadre des mobilisations lycéennes.

Mouvement lycéen : la suspension en trompe-l’œil d’un modèle de grenade

Après la mutilation d’un adolescent de 15 ans à Lens, le ministre de l’intérieur a annoncé que les grenades assourdissantes « ASSD » ne seraient plus utilisées dans le cadre des mobilisations lycéennes. En omettant quelques précisions.

Camille Polloni

7 octobre 2026 à 11h49

7 octobre 2026 à 11h49 https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=amE76K9Sz9KQ2TArryEPmmV-iHv_FjKH_DQ0VoT8miVAQ5nRpcRtH-iSm8EGc5UJZZVJfLV0mlyx95SHBkE

Evan S., 15 ans, a perdu sa main gauche, lundi 5 octobre, après le tir d’une grenade assourdissante par les forces de l’ordre à Lens. 

En réaction à cette blessure particulièrement grave, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé sur RTL, mercredi 7 octobre, qu’il avait « demandé dès hier que cette grenade ne soit plus utilisée dans le cadre du mouvement lycéen, provisoirement », invoquant le « besoin de comprendre exactement ce qu’il s’est passé ». 

« Il y a une action de police qui nous interroge tous au sein du ministère de l’intérieur, à commencer par le ministre de l’intérieur lui-même : ce qu’il s’est passé à Lens, avec une possibilité forte que ce soit une grenade assourdissante », a justifié le ministre. Mais, dans cette interview, Laurent Nuñez se garde bien de préciser le périmètre de cette suspension. 

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Un CRS lance une grenade le 11 septembre, à Paris.  © Photo Martin Barzilai / HAYTHAM-REA

Celui-ci figure dans un télégramme daté du mardi 6 octobre, adressé par le directeur général de la police nationale à l’ensemble des directions sous son autorité.« Dans le cadre du mouvement lycéen », Louis Laugier y annonce la « suspension à titre conservatoire de la grenade ASSD (marque Alsetex) projetée par lanceur, le temps que les circonstances de la blessure du jeune homme à Lens soient établies ».

Ce télégramme atténue largement le propos de l’annonce faite par le ministre : c’est uniquement l’usage « par lanceur » de ce modèle de grenade qui est désormais suspendu. Or, la grenade ASSD a été créée pour être lancée à la main. C’est même sa raison d’être dans l’arsenal du maintien de l’ordre.

La remplaçante de la GM2L 

La grenade ASSD, fabriquée par Alsetex, a été mise en service à partir de 2022 pour combler un manque : à cette date, hormis les grenades de désencerclement réservées à certains usages, les policiers et gendarmes ne disposaient plus de grenades à main. 

En effet, une instruction du 7 juillet 2021 avait interdit le lancer à la main les grenades GM2L, responsables d’au moins deux mains arrachées en décembre 2020 à Paris et en juin 2021 lors d’une rave party à Redon.

Les GM2L succédaient elles-mêmes aux grenades GLI-F4, pour les mêmes raisons : au moins cinq personnes avaient eu une main arrachée pendant le mouvement des Gilets jaunes. 

Chaque génération d’armes est présentée comme moins vulnérante que la précédente, ce qui n’élimine pas tous les risques.

Si le lancer à la main des anciennes GM2L est désormais exclu, elles peuvent toujours être utilisées viaun lance-grenades, comme cela a été le cas à Sainte-Soline le 25 mars 2023 : l’usage de 1 375 GM2L avait fait de nombreux blessés. 

Comme l’a écrit Politis en 2022, un document du ministère de l’intérieur insistait à l’époque sur la « nécessité de disposer de grenades pouvant être lancées à la main lors d’épisodes de violences de haute intensité ». C’est « la grenade à effet sonore à main de la marque Alsetex et de type ASSD » qui a été choisie, parce qu’elle « minimise les dommages aux tiers (absence d’éclat ou projection d’éléments résiduels au moment de l’explosion) ». 

Des documents internes à la gendarmerie, consultés par Mediapart, confirment que la grenade ASSD est considérée comme une grenade à main uniquement. L’un d’entre eux indique que le lancer doit « impérativement » se faire « au ras du sol », à plus de six mètres de la ligne de gendarmes, et « le lancement à la main en tir courbe est strictement interdit ».

« Elle ne doit pas être employée à partir d’un lanceur », précise encore le texte, qui détaille ensuite point par point comment le tireur doit utiliser la grenade, allant jusqu’à préciser quelle position il doit adopter pour son pouce et son index.

Ce document explique que la grenade ASSD « est une munition utilisée à courte distance dans le cadre du rétablissement de l’ordre ou lors de tout événement occasionnant un trouble à la sécurité publique », pour « stabiliser un ou plusieurs groupes violents et/ou armés en générant un effet sonore intense, les obligeant au repli ou à la dispersion ».

Par principe non létale, cette grenade reste dangereuse et son emploi nécessite le respect des mesures de sécurité.

Extrait d’un document interne à la gendarmerie

Combinant « un effet de souffle et un effet assourdissant » (160 décibels), elle peut être employée soit « dans des situations où l’emploi de l’arme à feu potentiellement létale est légalement justifié », soit « dans des situations intermédiaires, quand cette grenade est un moyen de répondre de manière nécessaire ».

« Par principe non létale, cette grenade reste dangereuse et son emploi nécessite le respect des mesures de sécurité », précise ce document, qui évoque notamment « son emploi sous la responsabilité d’un superviseur » et l’importance de « prévenir tous dommages collatéraux ». Le 1er mai 2023, à Paris, un gendarme a été grièvement blessé par la grenade ASSD lancée par un de ses collègues.

Depuis 2025, deux autres modèles de grenade assourdissante sont en expérimentation : l’EF-SON (du fabriquant français Alsetex), qui peut être utilisée à la main ou via un lanceur Cobra, et la GL-304 (de l’entreprise brésilienne Condor). Le dernier rapport de l’Inspection générale de la police nationale mentionne qu’« une personne a été blessée » en 2025, « suite à l’utilisation d’une grenade “Condor” ».  

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Sollicité pour connaître le nombre de grenades ASSD, EF-SON et GL-304 tirées depuis leur mise en service, la proportion de celles-ci qui aurait été tirée à l’aide d’un lance-grenade et les blessures occasionnées par ces armes, le ministère de l’intérieur n’a pas donné suite à l’heure de publier cet article. 

Le syndicat Un1té a répondu à l’annonce du ministre par l’ironie, proposant, « dans un souci évident de sécurité », « le retrait à titre conservatoire de l’ensemble des pavés des rues de toutes les villes », « de l’ensemble des mortiers d’artifice » et de « tout objet pouvant être lancé, jeté, cassé ou transformé en projectile ». Avant de conclure, sur un ton plus revendicatif : « Retirer des moyens aux policiers, c’est les exposer davantage. »

Mardi 6 octobre, le chef des député·es socialistes à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, a annoncé que son groupe allait déposer une proposition de loi pour demander l’interdiction des armes mutilantes (grenades de désencerclement, LBD) et les « pratiques brutales » (comme l’étranglement) dans les manifestations comprenant « une majorité de mineurs ». 

Camille Polloni

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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