« Trop jeune pour être écouté, mais assez grand pour se faire gazer », « des moyens pas des moignons », « la police nous prothèse »

Mobilisation lycéenne : les questions soulevées par deux semaines d’interventions policières

Par Arthur Carpentier et Eléa PommiersPublié aujourd’hui à 10h54, modifié à 11h02

Temps de Lecture 6 min.

Décryptage

De plus en plus critiqué, après la diffusion d’images d’actions musclées et d’adolescents blessés, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a multiplié les exercices de communication offensifs. Entre le 28 septembre et le 5 octobre, les forces de sécurité affirment avoir réalisé 6 059 interpellations. Un chiffre inédit.

« Trop jeune pour être écouté, mais assez grand pour se faire gazer », « des moyens pas des moignons », « la police nous prothèse »… Au cœur des manifestations organisées le mardi 6 octobre à travers le pays, rassemblant lycéens, étudiants et syndicats, slogans et pancartes dénonçant l’action policière se sont frayé une place de choix aux côtés des revendications lycéennes, au point de devenir un moteur à part entière de la mobilisation.

Les vidéos d’interventions musclées des forces de l’ordre et les images d’adolescents blessés, virales sur les réseaux sociaux depuis le début du mouvement, ont affermi la détermination des élèves déjà engagés sur les blocages, mais aussi rallié de nouveaux profils de jeunes, ainsi que de nombreux adultes « indignés », voire « révoltés » par la répression de ce mouvement d’adolescents.

Entre le 28 septembre et le 5 octobre, les forces de sécurité affirment avoir procédé à 6 059 interpellations, qui ont mené à 5 060 gardes à vue, dont 87 % de mineurs, selon la chancellerie. Ces chiffres sont inédits. Rien que le jeudi 1er octobre, le ministère de l’intérieur annonçait que 1 949 personnes interpellées. Soit plus que la journée record du mouvement des « gilets jaunes », le 8 décembre 2018, au cours de laquelle avaient eu lieu 1 723 interpellations, notamment préventives.

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Ce choix politique d’apporter une forte réponse policière s’est traduit aussi par de graves blessures. A Lens, le 5 octobre, un élève de 2de, âgé de 15 ans, a eu la main totalement arrachée par une grenade assourdissante, d’un modèle dont l’utilisation a été suspendue temporairement depuis. Le 30 septembre, un lycéen de 16 ans a été éborgné et a perdu l’usage de son œil, la blessure étant jugée compatible avec un tir de lanceur de balles de défense, selon la procureure de la République Catherine Sorita-Minard. Deux jours plus tôt, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), Eden, 14 ans, a eu la mâchoire doublement fracturée, après un tir à bout portant de lance-grenades Cougar. D’autres blessures de gravités diverses ont depuis été recensées, et, au 7 octobre, l’inspection générale de la police nationale s’était vu confier 18 enquêtes, selon le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez.

Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.
Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.  CAMILLE MILLERAND/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

« Le maintien de l’ordre s’est développé avec l’idée d’un degré de désordre toléré, pour ne pas en causer plus par une intervention, observe Cédric Moreau de Bellaing, maître de conférences en sociologie à l’Ecole normale supérieure et auteur de Face-à-face. Maintien de l’ordre et démocratie (PUF, 288 pages, 22 euros). Ces dernières années, il semble se réduire, et on tend à considérer un maintien de l’ordre réussi lorsque les troubles sont réduits, voire totalement prévenus, ce qui rend plus probables des interventions avec usage de la force. »

« Violences urbaines »

Dans un premier temps de la mobilisation pourtant, la réponse policière apportée aux actions lycéennes est essentiellement restée suspendue aux demandes des proviseurs. « Même si ces actions se font hors cadre de manifestation déclarée, tant que c’est calme, tant qu’il n’y a pas de violences, la police va encadrer sans intervenir », assure Frédéric Lauze, secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale.

Les premiers fonctionnaires à entrer en action étaient donc la plupart du temps issus d’unités locales de voie publique. Brigade anticriminalité, brigade territoriale de contact, police secours… Des unités polyvalentes, familières des spécificités du territoire, mais plus habituées à la lutte contre la délinquance qu’au rétablissement de l’ordre. « Ces unités peuvent être moins bien formées au maintien de l’ordre, car ce n’est pas leur mission première, elles en utilisent moins régulièrement les outils, et elles sont dotées de peu d’effectifs, elles peuvent donc parfois être dépassées », explique le général de gendarmerie à la retraite Bertrand Cavallier, spécialiste du maintien de l’ordre.

Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.
Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.
Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.  CAMILLE MILLERAND/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Pour les fonctionnaires eux-mêmes, cela peut mener à des situations dangereuses, par exemple en facilitant les situations d’isolement, comme l’a montré le violent lynchage au sol d’un commandant du renseignement territorial, le 2 octobre, à Belfort.

Cédric Moreau de Bellaing note également que « la capacité à mettre à distance les provocations et les violences est nettement moins forte dans les services non spécialisés, ça devient de l’ordre du rapport interpersonnel ». Aux provocations adolescentes ont ainsi parfois pu répondre la provocation ou l’action violente, plutôt qu’une recherche de la désescalade.

L’intensité de la situation est montée d’un cran au cours de la dernière semaine de septembre, avec l’extension du mouvement. Alors que 180 lycées étaient concernés par des actions, le 28 septembre, ils étaient plus d’un millier le 1er octobre, avec, par endroits, des manifestants capables d’aller plus loin dans les dégradations ou la confrontation, à l’aide de mortiers d’artifice en particulier. Face à cette évolution, la réponse gouvernementale a fait la part belle au ministre de l’intérieur, qui prenait désormais la parole avant le ministre de l’éducation, lors des bilans quotidiens. Le 1er octobre, Laurent Nuñez annonçait la mobilisation de compagnies républicaines de sécurité et de gendarmes mobiles, pour faire face à des situations qu’il qualifiait de « violences urbaines ».

Durcissement de la réponse

Avec cette formule apparaît l’idée qu’il y aurait, parmi les manifestants, deux camps, l’un composé de lycéens pacifiques, l’autre d’émeutiers. Ce basculement a donné l’impression de fermer toute fenêtre de résolution politique, en validant le durcissement de la réponse policière, sans tenir compte du public particulier mobilisé. « On aurait pu imaginer que l’âge des protestataires aurait eu un effet sur le type de technique engagé, mais les méthodes de maintien de l’ordre appliquées ne diffèrent pas fondamentalement des stratégies employées à d’autres moments, avec d’autres publics », relève M. Moreau de Bellaing.

Au cœur de cette stratégie, la notion de « maintien à distance », visant à éviter la confrontation au corps à corps. Mais cette approche ne signifie pas une absence de risques, puisqu’elle implique le recours à des armes dangereuses, telles que des grenades. L’emploi d’unités à effectif faible peut d’ailleurs engendrer un recours plus rapide aux armes, pour compenser la difficulté à réaliser de grandes manœuvres, ou simplement à dissuader des opposants violents de venir au contact.

Lors de la manifestation lycéenne, à Lille, le 6 octobre 2026.
Lors de la manifestation lycéenne, à Lille, le 6 octobre 2026.  AIMEE THIRION POUR « LE MONDE »

Malgré la mise à distance, le très grand nombre d’interpellations a imposé des actions au contact et parfois un recours à la violence physique. Avec, à chaque fois, le risque de coaliser l’ensemble des manifestants et de faire naître un sentiment d’opposition à l’action policière.

D’autant plus que les lycéens, outre leur jeune âge, ne sont la plupart du temps pas familiers des pratiques manifestantes. Le Syndicat des commissaires de la police nationale semble l’avoir lui-même constaté. Il a publié, le 5 octobre, un guide intitulé « Manifester : c’est ton droit, il y a des règles ». Ce document vise à expliquer aux élèves le cadre légal d’une manifestation, et à donner un ensemble de codes à des adolescents qui ne pouvaient raisonnablement pas les maîtriser.

Les lycéens ne perçoivent pas, en outre, l’action policière qu’à travers les actions auxquelles ils participent. Ils sont également exposés aux images restituées sur les réseaux sociaux. Au fil des jours, ni l’institution ni le ministre n’ont formulé de critique ou de réserve vis-à-vis des nombreuses images d’actions des forces de l’ordre, susceptibles de choquer le public, notamment lycéen.

« Aucune consigne de retenue »

Indépendamment des faits les plus graves faisant l’objet d’une enquête, des images ont choqué. Ainsi, à Alençon, un imposant policier a tiré une adolescente de 14 ans avec une clé d’étranglement, malgré les pleurs de la jeune fille criant sa difficulté à respirer. Un commissaire divisionnaire, à Paris, a interpellé deux passants au motif qu’ils filmaient une intervention. Ou, à plusieurs reprises, des fonctionnaires en civil, non identifiés comme policiers, se sont moqués de lycéens.

Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.
Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.
Lors de la manifestation lycéenne, à Paris, le 6 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

M. Nuñez a répété ne pas vouloir se prononcer quand des enquêtes judiciaires étaient diligentées pour établir des responsabilités. Interrogé sur RTL, le 7 octobre, après que le procureur de la République de Pontoise, Guirec Le Bras, a décidé de mettre en examen le policier auteur du tir de lance-grenades à bout portant ayant fracassé la mâchoire du lycéen de 14 ans – utilisation contraire aux règles et jamais vue au cours de la décennie écoulée –, le ministre de l’intérieur a refusé de prendre position, et a simplement souligné le travail effectué par l’institution judiciaire.

Ses prises de parole, loin de chercher à freiner certaines dérives, ont aussi participé à alimenter le sentiment lycéen de l’existence d’une répression policière organisée. Dans un télégramme adressé le 30 septembre aux préfets et responsables policiers, publié sur X, M. Nuñez déclarait ainsi par un oxymore que « l’usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l’action pour rétablir l’ordre ». Le 2 octobre, au journal télévisé de TF1, le ministre a tenu à répéter qu’« il n’y [avait] aucune consigne de retenue » donnée aux forces de l’ordre.

De plus en plus critiqué, le ministre a multiplié ces derniers jours les exercices de communication offensifs, s’exonérant de toute réflexion sur la question des violences policières. Le 6 octobre, au micro de France Inter, il disait ne pas souhaiter « présenter des excuses [aux familles de blessés] », des enquêtes étant en cours. Pour la première fois depuis le début du mouvement, il concédait tout même : « J’ai une pensée pour ce jeune [à la main arrachée à Lens], c’est évidemment un drame assez bouleversant ». Le lendemain, devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, le ministre avait retrouvé sa défense monolithique, sans concession. « J’assume la doctrine d’ordre public, j’assume les instructions que je donne (…), mais je ne suis pas responsable des violences. »Arthur CarpentierEléa Pommiers

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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