« Une jeunesse qui ne se tient plus sage »
FRÉDÉRIC PIERRU
il y a 45 minutes 05/10/26 https://www.gaucherepublicaine.org/editorial/une-jeunesse-qui-ne-se-tient-plus-sage/7440924?amp=1

Après avoir beaucoup supporté pendant les deux mandats de Macron, la jeunesse lycéenne et estudiantine, à partir des établissements franciliens, semble se mobiliser massivement face à l’extrême centre et sa propension à la violence. L’austérité en haut de l’agenda politique est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, tant l’enseignement public est à l’os. Il serait bienvenu que les partis de gauche dans leur diversité et les forces syndicales investissent ce mouvement pour éviter des drames et, de surcroît, défendre le service public de l’enseignement contre les velléités austéritaires du gouvernement Lecornu.
Brutalisation avec un usage disproportionné des forces de l’ordre
La décennie Macron aura été une succession de crises, faisant de ce dernier l’un des pires présidents de la République. Souvenons-nous : affaire Benalla, gilets jaunes, mobilisations contre la réforme des retraites, gestion désastreuse et autoritaire de la pandémie de Covid-19, re-mobilisation contre les retraites, mobilisations hospitalières, dissolution ratée conduisant aux blocages des institutions et, aujourd’hui, à sept mois de la Présidentielle, révolte lycéenne et estudiantine.
Brutalisation dans les mots, mais aussi et surtout dans les actes avec la militarisation des forces de l’ordre et un goût immodéré de l’usage de la force pour le maintien de l’ordre.
Avec un point commun : la brutalisation du pouvoir ; brutalisation dans les mots, mais aussi et surtout dans les actes avec la militarisation des forces de l’ordre et un goût immodéré de l’usage de la force pour le maintien de l’ordre. Les tensions et les dégradations qui accompagnent la mobilisation lycéenne en cours ne doivent dès lors pas être considérées comme une anomalie, en dehors des petits groupes ultraviolents qui y voient un effet d’aubaine. Et pourtant, elles ulcèrent les médiacrates qui ne font que cadrer encore et encore la mobilisation avec les débordements et les violences gratuites (à cet égard, la scène choquante d’une policière courant pour échapper à la vindicte de jeunes encagoulés décidés à en découdre passe en boucle sur les chaînes d’information continue). Pour le pouvoir, la mobilisation serait passée de légitimes revendications (que ne les ont-ils anticipées !) à des « émeutes urbaines » que la subtilité d’un Laurent Nunez ou d’un Gérald Darmanin appelle à réprimer, avec force LBD et interpellations.
Quand le dentifrice est sorti, difficile de le faire rentrer dans le tube
Il est vrai que la mobilisation de la jeunesse est redoutée par tous les gouvernements, tant « la dimension d’idéalisme, d’excitation, d’effet de groupe, particulièrement marquée chez la jeunesse », « qui confond politique et morale de façon très systématique », selon le politiste Xavier Crettiez(1), favorise l’escalade.
De même, la faible maîtrise du savoir-faire manifestant suppose que des organisations, politiques et syndicales, s’investissent dans le mouvement, non pour le récupérer, mais pour l’encadrer et éviter des drames du type Malik Oussekine. Ici, la présence de LFI dans les cortèges est d’emblée disqualifiée comme une tentative de récupération. Pourtant, même si les calculs politiques ne sont pas absents, La « Nouvelle France » supposant la conquête d’un électorat jeune, la présence de militants aguerris n’est pas à déplorer, bien contraire. On a aperçu dans l’étrange lucarne Antoine Léaument, député LFI, déplorer au milieu de la foule des jeunes l’incendie de poubelles. On soulignera, à cet égard, la grande discrétion des autres forces politiques et syndicales de gauche…
Une jeunesse variable d’ajustement budgétaire
Un tel cadrage pourrait faire oublier l’essentiel : l’irruption de la jeunesse sur la scène politique, jeunesse qui aura été sacrifiée sans vergogne au cours des deux mandats Macron. Le délabrement de l’école publique, des conditions d’enseignement indignes avec le manque de professeurs, profession sinistrée tant elle est dévalorisée symboliquement et matériellement, l’enfermement délétère sur la santé mentale pendant le Covid-19, classes surchargées, les ratés de Parcoursup, et, plus globalement, un avenir professionnel et écologique anxiogène avec la certitude de vivre moins bien que les parents, tout cela a généré une colère rentrée qui a fini, de façon spontanée, par s’exprimer de façon désordonnée…
La société gérontocratique interpellée
Le choc des générations se joue autour de l’extrême centre et de sa violence intrinsèque.
Une telle irruption ne peut qu’effrayer une société gérontocratique où les personnes âgées pèsent d’un poids politique disproportionné pour reprendre le mot d’Emmanuel Todd(2), et sont peu disposées à lâcher du lest pour ceux qui viennent. C’est, au fond, le cœur du problème français. Le choc des générations se joue autour de l’extrême centre et de sa violence intrinsèque. Et, derrière l’extrême centre, se profile l’union des droites, soit la main lourde et armée des « séniors » face à une jeunesse qu’ils ne comprennent plus. Mais il semble que cette jeunesse sacrifiée n’accepte plus de se « tenir sage » agenouillée dans une cour d’école sous le regard goguenard et satisfait des CRS fin 2019(3).
Une hiérarchie policière qui n’est plus républicaine
Que l’on ne nous fasse pas le coup du « c’était mieux avant » pour dérouler un agenda nostalgique et conservateur, entendu comme « avant, les jeunes savaient se tenir ». En 1968, aux cris des « CRS SS » », on dépavait le centre de Paris, on élevait des barricades et on affrontait les forces de l’ordre. Il est vrai que le préfet républicain Grimaud d’alors considérait l’usage de la force comme proportionné et à éviter autant que possible : « frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même ».
Dans une société frappée par le déclin économique et démographique qui n’a plus rien à proposer à la jeunesse que des sacrifices, « il n’y a plus de grain à moudre ».
Cette époque-là est révolue. Dans une société frappée par le déclin économique et démographique qui n’a plus rien à proposer à la jeunesse que des sacrifices, « il n’y a plus de grain à moudre », même l’accès gratuit aux BTS et classes préparatoires aux grandes écoles pour les étudiants non boursiers. Les élites et leur progéniture, elles, n’ont pas à s’inquiéter : délaissant l’école publique, celle-ci a la chance de profiter des écoles huppées et privées. Après tout, Macron a fait sa scolarité à La Providence d’Amiens et Gabriel Attal à l’École alsacienne. Dans ces établissements, il nous étonnerait fort que les cafards et les rats prolifèrent dans des passoires thermiques.
Notes de bas de pageNotes de bas de page↑1Le Monde, 2 octobre 2026.↑2La dislocation, Paris, Seuil, 2026.↑3Voir le documentaire de David Dufresne, Un pays qui se tient sage.