Budget 2027 : l’extrême centre se prépare à l’affrontement avec les travailleurs
BERNARD TEPER
il y a 60 minutes 05/10/26 https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-economie/budget-2027-lextreme-centre-se-prepare-a-laffrontement-avec-les-travailleurs/7440908?amp=1

Cet article doit être lu attentivement jusqu’au bout, le crayon à la main, tant le moment est crucial.
Le premier jet de dés est lancé par Macron-Lecornu, soutenu par Attal-Philippe-Retailleau, via le dépôt du Projet de loi de finances pour 2027 (PLF 2027) et du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS 2026) du 1er octobre 2026.
Disons clairement que c’est une déclaration de guerre aux travailleurs et à leurs familles. Il prévoit un déficit de 5 % alors que, le 1er octobre au matin, le taux d’emprunts à 10 ans de la France a grimpé à 4,95 %, avec un écart franco-allemand de 130 points (le taux allemand est donc de 3,65 %). La charge de la France pour le remboursement de la dette s’élèvera ainsi à 91 milliards d’euros dans le budget 2027 contre 79 milliards en 2026. Le programme d’austérité pour 2027 représente 54 milliards, dont 11 milliards déjà lancé dès 2026 par des décisions hors Parlement (par décret, par exemple). Les prévisions gouvernementales pour 2027 s’établissent à 1 % de croissance et à 121,7 % de dette.
Comment l’extrême centre favorise uniquement les grandes entreprises, la grande bourgeoisie et le ministère des armées
Les crédits des ministères baissent, car ils ne sont pas revalorisés au regard de l’inflation, sauf le ministère des Armées, qui vit une forte croissance. Gel du point d’indice des fonctionnaires et de certaines prestations sociales (par exemple, des APL). Forte baisse des contributions pour les collectivités locales (5,5 milliards).
L’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (ONDAM) est sous-indexé (2 %, alors que les besoins naturels de la population demanderaient 4 %).
Si les besoins « naturels » augmentent de 4 %, mais que l’ONDAM n’augmente que de 2 %, il faut trouver les deux points ailleurs : baisse des remboursements, baisse des tarifs, économies sur les médicaments, limitation des actes, diminution des arrêts maladie, non revalorisation des salaires hospitaliers, désertification médicale, transferts de la Sécu vers les complémentaires santé (ce qui entrainera une augmentation des cotisations des dites complémentaires santé et sera une forte augmentation car les frais généraux des complémentaires santé sont au moins trois fois plus fortes que ceux de la Sécu), baisse de qualité des soins… Le montant de l’ONDAM ne tient pas compte du vieillissement de la population et de la montée des maladies chroniques en partie dues à l’usage des pesticides.
Nous observons également une perte de pouvoir d’achat des retraités avec la réduction de l’abattement fiscal des 10 % et, concernant les retraites de plus de 1 260 euros (égal à seulement 85 % du SMIC net et proche du seuil de pauvreté), avec une ponction de 5,5 milliards d’euros. C’est une rupture avec le principe de l’indexation des retraites.
Le gouvernement maintient un fort déficit sur le PLF (5 % représentent 180 milliards d’euros) alors qu’il veut diviser le déficit de la Sécu presque de moitié (passage de 22,6 milliards à 12,7 milliards d’euros) sans augmenter les recettes. La légère augmentation des prélèvements obligatoires (de 43,9 % à 44,2 %) est un rideau de fumée (réduction de certains avantages fiscaux, dont ceux des retraités, des locations de type Airbnb, etc.) pour ne pas toucher aux objectifs réels du gouvernement de l’extrême centre.
Pourquoi ? Parce que le gouvernement de l’extrême centre maintient la politique de l’offre pour les entreprises (211 milliards d’euros sans contreparties selon la Commission du Sénat et 270 milliards d’euros selon les auteurs du livre Le grand détournement) et des cadeaux fiscaux pour les ultra-riches et la grande bourgeoisie qui paient proportionnellement beaucoup moins que les catégories populaires et moyennes.
Notre gouvernement d’extrême centre met à mal la France en frappant la consommation populaire et en même temps les investissements nécessaires qui devraient préparer le temps long
Pour faire ses « économies » en protégeant les ultra riches et la grande bourgeoisie, l’extrême centre frappe la consommation des catégories populaires et moyennes (en ciblant principalement la Sécurité sociale et ses services publics), mais aussi l’investissement nécessaire à la lutte contre le dérèglement climatique, à l’écologie et à la transition énergétique, ainsi qu’à un secteur d’instruction digne d’un pays développé et à la réindustrialisation avec un haut niveau de recherche.
S’il décide de frapper aussi fort, c’est qu’il craint d’être obligé soit d’utiliser l’article 49 alinéa 3, soit de légiférer par ordonnances. Et dans ce dernier cas, c’est le projet initial qui devra être utilisé. Comme l’année dernière, les conciliabules entre les néolibéraux de gauche et de droite et le gouvernement d’extrême centre et d’extrême droite vont aller bon train. Espérons que le mouvement syndical et la gauche unie retrouveront force et vigueur.
Pourquoi la taxe de type Zucman est indispensable pour lutter contre la croissance des inégalités sociales ?
Plus on monte dans la hiérarchie des revenus et des patrimoines, moins on paie d’impôts en pourcentage. C’est ce qu’a montré Gabriel Zucman, économiste, professeur à l’École d’économie de Paris (PSE) et à l’École normale supérieure. Il propose, uniquement pour ceux qui ont un patrimoine supérieur à 100 millions d’euros, une taxe différentielle faisant en sorte que ce type de foyer fiscal paie 2 % de la valeur de son patrimoine. Pour calculer les 2 %, on globalise tous les impôts déjà acquittés. Si cela n’atteint pas les 2 %, le foyer fiscal doit payer la différence. Cela pourrait rapporter 15 à 20 milliards d’euros par an. Nous parlons de taxe « de type Zucman » parce qu’il est possible de réaliser le même objectif de justice fiscale avec d’autres variantes.
L’analyse des cas de tous les pays développés révèle un constat commun : les ménages ultra-riches supportent un taux de prélèvement obligatoire inférieur à celui du reste de la population. Et ce, partout pour la même raison : l’impôt sur le revenu, pilier de la progressivité fiscale, échoue à imposer équitablement les grandes fortunes, car celles-ci parviennent à minimiser leur revenu taxable.
En Europe, les milliardaires s’appuient largement sur des holdings personnelles, des sociétés qui détiennent les actions de leurs entreprises et perçoivent les dividendes. Ces derniers échappent ainsi à l’impôt. Les États-Unis ont depuis longtemps identifié ce problème : dès 1937, une loi a taxé la création de holdings personnelles. Ce qui ne signifie pas que les milliardaires américains paient beaucoup d’impôts : certaines entreprises américaines, à l’instar de Berkshire Hathaway, détenue par Warren Buffett, choisissent tout simplement de ne distribuer aucun dividende pour échapper à cette fiscalisation.
L’Institut des politiques publiques a démontré qu’il en allait de même en France. Nous savons qu’il s’agit d’un problème d’ampleur mondiale.
Des pays qui se mobiliseraient en assez grand nombre en faveur de ce type de fiscalisation pourraient pratiquer l’extraterritorialité sur leurs nationaux dans le monde.
Bien évidemment, nous devons insérer tout cela dans une perspective globale
Cela peut conduire à la nécessité de ripostes commerciales ciblées si un pays protège ses oligarques. Mais c’est déjà le cas aujourd’hui sur bien d’autres problèmes.
Il faut bien sûr agir à tous les niveaux – national, européen, mondial – car les dynamiques se renforcent mutuellement.
Agir à l’échelle nationale implique de se doter de dispositifs solides contre l’exil fiscal. C’est pourquoi la proposition de loi française prévoit que l’impôt minimum de 2 % sur le patrimoine reste dû pendant cinq ans après un départ. Jusqu’ici, peu de pays ont instauré ce type de taxation des ex-résidents, car le suivi des personnes délocalisées était difficile. Mais, depuis l’entrée en vigueur, en 2018, de l’échange automatique d’informations bancaires, ce type de bouclier anti-exil devient plus simple à mettre en œuvre.
Les études montrent toutes la même chose : l’exil fiscal existe, mais dans des proportions très limitées. On n’a jamais constaté de fuites massives après une hausse des impôts sur les plus riches. Inutile d’entretenir une peur infondée et de fausser le débat démocratique.
Par contre, taxer les biens professionnels des ultra-riches est essentiel, car ce sont ces biens qui constituent la très grande majorité du patrimoine des ultra-riches.
Si quelques foyers fiscaux n’ont que peu de liquidités, la solution est simple : autoriser le paiement en nature, via des actions de l’entreprise. Celles-ci pourraient ensuite être revendues par l’État en priorité aux salariés.
Gabriel Zucman donne un cas concret. En 2024, Bernard Arnault et sa famille ont touché environ 3 milliards d’euros de dividendes. Ceux-ci n’ont pas été soumis à la « flat tax » de 30 %, car ils sont nichés dans leur holding.
Il donne un autre cas. Entre 2010 et 2024, la fortune des 500 familles les plus riches est passée de 12 % du PIB à 42 % du PIB. C’est une tendance à la hausse qui est spectaculaire.
Cette mesure permettrait simplement de s’assurer que les ultra-riches contribuent aux charges communes à la même hauteur que les autres citoyens : principe fondamental d’égalité devant l’impôt affirmé par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789.
Nous avons besoin de votre sursaut.
Le gouvernement d’extrême centre préfère s’en prendre aux retraités, aux malades, aux familles modestes plutôt que d’abandonner la politique de l’open bar pour les grandes entreprises et la grande bourgeoisie.
L’impôt plancher de 2 % sur les milliardaires est plébiscité par une écrasante majorité de Français (86 %). Pourtant, une majorité de nos représentants néolibéraux fait bloc pour protéger le privilège fiscal des milliardaires.
D’où la nécessité de promouvoir des débats sur ces thèmes, dans vos associations, syndicats ou partis, et de lutter contre la résignation des plus humbles. La colère monte, à nous de montrer le chemin de l’émancipation.
Catégories : Économie
Étiquettes : finances publiques, lettre 1199