L’alternance entre radicalité et respectabilité est consubstantielle à la stratégie du Rassemblement national.

Alexandre Dézé, politiste : « Les propos racistes, xénophobes, antisémites qui sont régulièrement tenus au sein du RN n’ont pas réussi à altérer l’image du parti »

L’alternance entre radicalité et respectabilité est consubstantielle à la stratégie du Rassemblement national, qui dispose désormais d’un socle de soutiens très solide au sein du paysage politique français, rappelle le politiste dans un entretien au « Monde ». 

Propos recueillis par Marion Dupont

Publié le 03 octobre 2026 à 14h00, modifié hier à 03h52 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/03/alexandre-deze-politiste-les-propos-racistes-xenophobes-antisemites-qui-sont-regulierement-tenus-au-sein-du-rn-n-ont-pas-reussi-a-alterer-l-image-du-parti_6787791_3232.html

Temps de Lecture 4 min.

Alexandre Dézé est professeur de science politique à l’université de Montpellier et chercheur au Centre d’études politiques et sociales. Il codirige, avec Safia Dahani, l’ouvrage Idées reçues sur l’extrême droite, à paraître en novembre aux éditions Le Cavalier bleu. Pour Le Monde, il revient sur les conséquences, pour le Rassemblement national (RN), de la publication par Mediapart, lundi 28 septembre, de propos antisémites datant de 2013 attribués à Jordan Bardella.

Les récentes révélations sapent-elles la stratégie de « normalisation » du parti d’extrême droite ?

Ces révélations mettent clairement le RN dans l’embarras. Mais quelles en seront les conséquences, concrètement ? La dynamique sondagière et électorale du parti pourrait ne pas en être affectée : même la condamnation, pourtant lourde, de Marine Le Pen n’a pas eu d’effet sur les niveaux d’intentions de vote élevés qui lui sont prêtés dans les enquêtes des instituts [le 7 juillet, Marine Le Pen a été condamné en appel dans l’affaire des assistants parlementaires européens du parti à trois ans d’emprisonnement, dont deux avec sursis, et à 100 000 euros d’amende].

Le socle formé par les soutiens du RN est en effet l’un des plus solides au sein du paysage politique français, et ces soutiens considéreront probablement les révélations de Mediapart comme relevant avant tout d’une nouvelle attaque à l’égard du parti. Par ailleurs, il faut se souvenir que les enquêtes de la Commission nationale consultative des droits de l’homme montrent que le niveau de préjugés antisémites chez les sympathisants du RN est l’un des plus élevés (55 % en 2024, 48 % en 2025).

Enfin, je ne pense pas que ces révélations modifient la perception, désormais assez largement établie dans l’opinion publique, selon laquelle le RN serait désormais un parti « dédiabolisé ». Car les propos racistes, xénophobes, antisémites qui sont régulièrement tenus au sein parti, et qui font l’objet de fréquentes « révélations » de la part des médias, n’ont pas réussi à altérer son image.

Comment la question de l’antisémitisme est-elle devenue un élément central de cette stratégie ?

Depuis plus d’une dizaine d’années, l’antisémitisme a été pensé par le parti comme le « verrou idéologique » freinant sa normalisation. Dans un entretien accordé en 2013 à l’historienne Valérie Igounet, Louis Aliot, alors vice-président du RN, avait déclaré : « C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. » Il laissait ainsi penser que les autres positions du parti, sur l’immigration, ou sur l’islam, ne poseraient plus problème – « d’autres sont pires que nous sur ces sujets-là », précisait-il. Et, en effet, les vues du RN sur ces thématiques ont été adoptées par plusieurs acteurs politiques, plus particulièrement de droite, qui ont contribué à les rendre d’autant plus acceptables.

Lire aussi |   « Mediapart » publie ses éléments de preuve sur les propos antisémites de Jordan Bardella, mettant à mal la défense du RN

C’est pour faire « sauter » ce dernier obstacle que les dirigeants du parti ont cherché à donner des gages en matière de lutte contre l’antisémitisme. Marine Le Pen s’est ainsi présentée dès 2014, dans un entretien à Valeurs actuelles, comme un « bouclier » pour les juifs en France, et a participé à la marche contre l’antisémitisme de novembre 2023. Ce sont tous ces efforts que viennent aujourd’hui contrarier les révélations de Mediapart.

Pour se défendre, Jordan Bardella a accusé La France insoumise (LFI) d’avoir « glorifié le 7-Octobre comme des actes de résistance » et multiplié « les jeux de mots antisémites » ces derniers mois. Ce retournement de l’accusation en antisémitisme est-il un outil de plus au service de la stratégie de « normalisation » du parti ?

C’est en effet devenu l’un des ressorts de cette stratégie. La « diabolisation » de LFI, expression devenue usuelle dans le commentaire politique, semble ainsi avoir servi la « dédiabolisation » du RN. Ce simple transfert de vocabulaire, autrefois réservé au seul parti d’extrême droite, témoigne d’un déplacement du stigmate politique. Mais le RN n’est pas seul responsable : la construction de LFI comme « ennemi » résulte aussi du discours de plusieurs de ses adversaires politiques.

Enfin, en la matière, le RN a pu également compter sur des soutiens inattendus. Serge Klarsfeld – qui a consacré une grande partie de sa vie à poursuivre les anciens responsables nazis et à documenter la persécution des juifs en France – a ainsi pu déclarer en juin 2024 que, dans l’hypothèse d’un duel entre le RN et LFI au second tour des élections législatives, il voterait « sans hésitation » pour le RN, tout en le qualifiant d’« adversaire politique ».

Lire aussi |  Marine Babonneau, journaliste : « Nous sommes dans un contexte de brutalité inadmissible dirigée contre la liberté d’informer »

Depuis le début de l’entreprise politique qu’est le RN, les phases de radicalisation et de normalisation alternent au gré du contexte politique et électoral. Faut-il s’attendre, si la stratégie de normalisation actuelle du RN achoppait sur la question de l’antisémitisme, à un retour à une stratégie de radicalisation ?

Je ne crois pas que cette stratégie de radicalisation ait jamais été abandonnée. Il y a quelques semaines à peine, Marine Le Pen remettait à l’ordre du jour la question de la pénalisation du voile islamiste dans l’espace public.

La « diabolisation » – c’est-à-dire la stratégie assumée du parti et de ses cadres consistant à mettre en avant les éléments les plus radicaux de son idéologie, ce qui se traduit souvent par des « dérapages » et des provocations – fait partie intégrante du fonctionnement du parti. Elle lui permet d’affirmer et de réaffirmer régulièrement ses fondements identitaires et de conforter le socle de ses soutiens. Il reste que le récit de la « dédiabolisation » – la stratégie inverse, visant à réduire le jugement moral porté sur le parti et à le rendre respectable – s’est désormais imposé comme un récit dominant dès lors qu’il s’agit d’évoquer le RN. De fait, on oublie que la radicalisation continue de relever du répertoire stratégique du parti, et on s’étonne à chaque fois de la redécouvrir.

Marine Le Pen et Jordan Bardella, à Paris, le 29 septembre 2026.
Marine Le Pen et Jordan Bardella, à Paris, le 29 septembre 2026.  JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »

Par ailleurs, la perception du RN au sein de l’opinion a beaucoup évolué et ses idées sont beaucoup moins rejetées. Ce qui fait qu’aujourd’hui, activation de la radicalité (diabolisation) et recherche de légitimité (dédiabolisation) n’agissent plus de manière contradictoire, comme par le passé. Le parti peut en même temps présenter une façade respectable et rassurer ses soutiens les plus radicaux, sans avoir forcément à en subir les coûts. L’acceptabilité croissante du parti semble ainsi avoir neutralisé les effets autrefois négatifs des saillies verbales de ses dirigeants.

Marion Dupont

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire