Destruction d’emplois, désindustrialisation, eldorado chinois… quatre idées reçues sur les délocalisations
ENTREPRISE
le 29 septembre 2026
5 min

Les délocalisations font souvent les gros titres de la presse régionale. A juste titre, car elles impactent durement les territoires qui les subissent. Mais à l’échelle de l’Hexagone, le phénomène est sans doute moins impressionnant qu’il n’y paraît. En tout cas, si l’on en croit une récente étude de l’Insee1, qui dégonfle quatre idées reçues sur les délocalisations.
Première idée reçue : les délocalisations pèsent lourd dans l’économie française
Fermeture des usines Michelin de Cholet et de Vannes annoncée fin 2024 ou du site lillois du fabricant de batteries Exide Technologies en 2025, transfert d’une partie de la R&D de Renault vers la Chine annoncé en juin dernier… Les délocalisations reviennent souvent en haut de l’actualité, mais quel poids pèsent-elles dans l’économie ? Réponse de l’Insee : environ 500 entreprises de plus de 50 salariés ont délocalisé au moins une activité à l’étranger entre 2021 et 2023.
Ces boîtes qui transfèrent une partie de leur activité à l’étranger réalisent 7 % du chiffre d’affaires de l’ensemble des entreprises de plus de 50 salariés, soit 200 milliards d’euros en 2023, et emploient 6 % des effectifs totaux, c’est-à-dire 500 000 salariés.
Au final, entre 2021 et 2023, l’Insee estime que le nombre d’emplois détruits par les délocalisations oscille entre 7 500 et 13 000. Soit entre 1,4 % et 2,3 % des effectifs des entreprises ayant délocalisé. Une estimation qui ne comprend pas les potentielles destructions d’emplois indirectes, par exemple chez les fournisseurs de ces entreprises, met cependant en garde l’Institut.
Les entreprises françaises délocalisent moins que la moyenne de leurs homologues européenne
Part des entreprises de 50 salariés ou plus ayant délocalisé au moins une activité entre 2021 et 2023, en %

Source : Eurostat
© Alternatives Economiques
Ces 500 firmes représentent 2 % des entreprises de plus de 50 salariés dans le secteur marchand, une proportion plutôt réduite. Surtout si on la compare à la situation dans d’autres pays de l’Union européenne.
Si les entreprises françaises délocalisent autant que leurs homologues allemandes (2,2 %) ou italiennes (2 %), elles le font en effet moins que la moyenne de l’UE (3,2 %). Et surtout que les entreprises irlandaises (9,9 %) ou slovaques (11,4 %), dont les mères patries sont pourtant considérées en général comme des terres d’élection pour les délocalisations d’entreprises venues d’autres pays européens.
Par ailleurs, les délocalisations doivent être mises en regard des relocalisations, sur lesquelles l’Insee apporte un éclairage bienvenu. 250 entreprises, soit 1 % d’entre elles, déclarent avoir relocalisé une activité entre 2021 et 2023. Pas négligeable, même si leur impact sur l’emploi apparaît moindre que celui des délocalisations. Il n’empêche, le tableau global des délocalisations semble moins noir qu’on aurait pu le craindre.
Deuxième idée reçue : les multinationales françaises délocalisent à tout va
Depuis la malheureuse proclamation de Serge Tchuruk annonçant en 2001 son intention de faire d’Alcatel une « entreprise sans usine », les grands groupes français sont souvent accusés d’abuser des délocalisations. Il est vrai que dans ce domaine, la taille compte : 6,5 % des entreprises employant plus de 500 salariés ont eu recours à la délocalisation entre 2021 et 2023, contre seulement 1,4 % des PME, qui emploient moins de 250 salariés.
Les multinationales étrangères ont dix fois plus de chances de délocaliser qu’un groupe franco-français
Mais la variable clé reste plutôt la nature du contrôle de l’entreprise. Les entreprises pratiquant le moins la délocalisation sont soit des entreprises indépendantes, soit des groupes franco-français, c’est-à-dire ne possédant pas de filiale à l’étranger. A contrario, 4 % des multinationales françaises y ont eu recours, un chiffre qui double à 8 % pour les multinationales étrangères, qui récoltent donc la couronne de mauvais élève dans ce domaine. Ces dernières ont ainsi dix fois plus de chances de délocaliser qu’un groupe franco-français, souligne l’Insee.
Les multinationales étrangères implantées en France délocalisent dix fois plus que les groupes franco-français
Part des entreprises ayant délocalisé entre 2021 et 2023 selon leurs caractéristiques, en %

Source : Insee
Des résultats qui confirment que l’éloignement des centres de décision et l’ouverture de l’actionnariat sont déterminants pour expliquer le comportement des entreprises. Entre les PME à ancrage local et contrôle familial et la grande firme étrangère dont le centre de décision et les actionnaires sont à des milliers de kilomètres, les multinationales tricolores figurent à mi-chemin, avec leurs activités de production très internationalisées et leur actionnariat largement ouvert à des investisseurs non-résidents.
Troisième idée reçue : l’industrie délocalise plus que les services
« Quatre entreprises qui délocalisent sur dix sont des entreprises industrielles », relève l’Insee. C’est beaucoup plus que le poids de ce secteur dans l’économie. Mais en proportion, l’industrie n’est pas le secteur le plus « délocalisateur » : avec 4,2 % d’entreprises ayant délocalisé entre 2021 et 2023, le secteur de l’information-communication se place devant l’industrie (3,5 %), reflétant le choix massif de ces entreprises d’avoir recours à l’externalisation pour leurs services informatiques.
Les services administratifs et financiers, activité la plus délocalisée
Principales activités délocalisées par les entreprises entre 2021 et 2023
https://www.alternatives-economiques.fr/sites/default/files/iframes/38218

© Alternatives Economiques
Surtout, si l’on observe ce phénomène par activité et non plus par entreprise, on s’aperçoit que les activités de services administratifs et financiers, communes à toutes les entreprises contrairement aux activités industrielles, sont les plus fréquemment délocalisées.
En comparaison internationale, il est par ailleurs frappant de constater que les entreprises françaises ne délocalisent pas plus leurs activités industrielles que leurs homologues allemandes (respectivement 3,5 % et 3,7 %).
Enfin, l’industrie pèse très lourd dans les relocalisations : dans sept cas sur dix, elles concernent en effet cette activité.
Quatrième idée reçue : la Chine est l’eldorado des délocalisations
La première destination vers laquelle les entreprises françaises délocalisent n’est pas la Chine, mais bien l’Europe. Près des deux tiers des entreprises qui ont délocalisé y ont transféré au moins une activité.
Et encore ces transferts ont-ils plus souvent lieu vers les pays membres de l’Union européenne de longue date, et non vers les pays l’ayant rejoint après 2004, pour l’essentiel situés à l’Est. Pourtant souvent considérés comme l’usine à bas coût du Vieux Continent, ceux-ci reçoivent en pratique majoritairement des activités de services : plutôt contre-intuitif.
Près des deux tiers des entreprises qui délocalisent choisissent l’Europe pour destination
Principales zones géographiques vers lesquelles les entreprises ont délocalisé entre 2021 et 2023, en %
62 % des entreprises ayant délocalisé entre 2021 et 2023 ont transféré au moins une activité dans un autre pays européen, une même entreprise pouvant délocaliser dans plusieurs zones.

Source : Insee
© Alternatives Economiques
L’Empire du Milieu, quant à lui, n’est une terre d’accueil que pour 7 % des entreprises ayant délocalisé entre 2021 et 2023, loin derrière le Maghreb ou l’Inde. Surtout, son poids est largement supérieur dans les relocalisations sur cette période (22 %).
Parmi les raisons invoquées par les entreprises pour justifier ce retour, dominent le temps de livraison jugé trop long et la qualité insuffisante des biens et services. De quoi attester d’un changement de comportement d’une partie des firmes tricolores, pour qui la proximité de leurs activités semble être redevenue prioritaire dans les années qui ont suivi la crise du Covid.Partager
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