Vapotage des jeunes : le cœur s’emballe
Pr Jean-Jacques Baudon
25 septembre 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/vapotage-des-jeunes-cœur-semballe-2026a1000zh9?ecd=wnl_all_261004_jim_top-jim_
Chez les adolescents et les jeunes adultes, le vapotage est associé à un risque environ deux fois plus élevé de troubles du rythme cardiaque, selon une large étude rétrospective américaine.
L’utilisation de cigarettes électroniques est répandue parmi les adolescents et jeunes adultes. Les études des conséquences sur la santé de cette pratique sont principalement centrées sur les effets pulmonaires, laissant les effets cardiovasculaires moins bien explorés, en particulier les potentiels troubles du rythme. Les cigarettes électroniques génèrent, par chauffage, un aérosol inhalable de liquides contenant de la nicotine, du propylène glycol, de la glycérine et des agents aromatisants. Les effets de la nicotine sur le rythme cardiaque sont bien démontrés concernant les cigarettes traditionnelles mais les conséquences des aérosols de nicotine, des autres substances et des dérivés résultant du chauffage ne sont pas complètement connues.
Les études précliniques et cliniques ont mis en évidence la possibilité d’arythmies induites par le vapotage. Des études chez les rongeurs ont suggéré des modifications structurelles et électrophysiologiques comprenant une baisse de la variabilité du rythme cardiaque et une augmentation de la capacité d’induction de tachyarythmies ventriculaires. Des études cliniques ont montré un allongement du rapport entre l’intervalle du pic à la fin de l’onde T et l’intervalle QT (rapport Tp-e/QT) qui augmente le risque d’accidents cardiaques, y compris de mort subite. Enfin, des cas cliniques suggèrent une possible association entre vapotage et arythmie, et une analyse rétrospective de la Mayo Clinic a mis en évidence un lien temporel entre vapotage et arrêt cardiaque soudain ou décès, particulièrement parmi les sujets jeunes.
De fait, en raison de la popularité du vapotage, les adolescents et jeunes adultes peuvent être particulièrement vulnérables aux conséquences cardiovasculaires à long terme. Les anomalies du rythme cardiaque, dont la gravité varie de bénignes à menaçantes pour la vie, peuvent résulter d’interactions complexes entre susceptibilité génétique, facteurs environnementaux et mode de vie. Le potentiel de la cigarette électronique à influencer le risque de trouble du rythme cardiaque demeure incertain.
Une cohorte de plus de 9 millions de jeunes issus du réseau TriNetX
Une étude rétrospective a été menée afin d’évaluer la prévalence des diagnostics d’anomalies du rythme cardiaque parmi les sujets jeunes qui vapotent en comparaison des non-vapoteurs. Les données ont été extraites du réseau de recherche fédéral TriNetX qui permet l’accès aux enregistrements de santé dé-identifiés de plus de 150 millions de patients suivis dans 106 institutions sur l’ensemble des Etats-Unis. Cette base de données inclut les résultats de laboratoire et les traitements grâce à des terminologies standardisées et permet de suivre les individus parmi les différentes structures de soins. De ce fait, il est possible d’établir des relations temporelles entre diagnostic, traitement et évolution.
Les adolescents et jeunes adultes (11-24 ans) identifiés entre 2020 et 2025 ont été classés en deux groupes, vapoteurs ou non. Ont été exclus les sujets présentant une dépendance à la nicotine attribuée à la cigarette ou d’autres produits du tabac, ainsi que les troubles liés à d’autres stimulants, le TDAH, les cardiopathies, les hypothyroïdies, les insuffisances rénales, les thyrotoxicoses et certains antihypertenseurs (bêta-bloquants, IEC, inhibiteurs calciques).
Les deux groupes ont été appariés 1 :1 selon les scores de propension, sur la base des données démographiques et la prescription de médicaments. Les caractéristiques initiales ont été évaluées au cours des 6 mois précédant l’évènement index, et le suivi était prévu jusqu’à 5 ans après celui-ci. Le délai d’apparition des troubles a été évalué par l’analyse de Kaplan-Meier.
Un risque de troubles du rythme près de deux fois plus élevé chez les vapoteurs
Parmi 9 261 074 patients, 57 202 étaient des vapoteurs qui ont été appariés à autant de témoins. Les distributions du score de propension ont montré un chevauchement substantiel entre les deux groupes. La médiane de suivi a été de 210 jours (IIQ 0-810) dans le groupe vapoteurs contre 280 (IIQ 0-980) dans le groupe témoin.
Au total, 5 017 troubles du rythme cardiaque ont été identifiés dans le groupe vapoteurs (8,77 %) contre 2 862 dans le groupe témoin (5 %).
Les patients qui vapotaient avaient un risque de diagnostic d’anomalie du rythme près de deux fois supérieur à celui des témoins (OR 1,82 [IC à 95 % 1,74-1,91], p < 0,001). Ce risque s’est même révélé encore plus marqué lorsque le délai de survenue des troubles au cours du suivi a été pris en compte, les vapoteurs étant diagnostiqués plus rapidement malgré une durée de suivi plus courte (HR 1,97 [1,88-2,06], p < 0,001).
Chaque groupe incluait 10 695 jeunes âgés de 11 à 18 ans, avec un suivi médian de 270 jours dans le groupe vapoteurs et de 380 jours dans le groupe témoin. Dans le groupe vapotage 1 027 anomalies de rythme ont été diagnostiquées (9,6 %) contre 531 (4,96 %). L’association était encore plus marquée chez les plus jeunes : un risque de diagnostic doublé (OR 2,03 [1,82-2,26], p < 0,001) et un risque de survenue au cours du suivi plus de deux fois supérieur (HR 2,28 [2,05-2,54], p < 0,001).
Chez les 19-24 ans (47 086 patients dans chaque groupe), le suivi médian a été de 200 jours dans le groupe vapoteurs et de 280 jours dans le groupe témoin. Il y avait 4 047 (8,59 %) anomalies du rythme dans le groupe vapoteurs contre 2227 (4,73 %) dans le groupe comparatif. Le risque de diagnostic trouble du rythme restait supérieur de 89 % (OR 1,89 [1,79-2,00], p < 0,001), et le risque de survenue au cours du suivi doublé (HR 2,00 [1,90-2,11], p < 0,001).
En conclusion, cette vaste enquête épidémiologique reposant sur un réseau de structures de santé montre une association entre vapotage et anomalies du rythme cardiaque. Le codage utilisé ne permet pas d’être plus précis sur la nature des troubles du rythme.
L’impact cardiovasculaire potentiel de la cigarette électronique a déjà fait l’objet d’études qui ont montré une dysfonction endothéliale, une augmentation de l’activité sympathique et des altérations de la variabilité du rythme. L’association peut en partie être attribuée à la nicotine, dont les effets sur le cœur sont bien établis comme la sécrétion de catécholamines, l’allongement de l’intervalle QT, l’altération de l’excitabilité myocardique. Les autres constituants, tels que les aldéhydes dérivés du chauffage et les agents aromatisants, ont par ailleurs été impliqués dans le stress oxydatif et les réponses inflammatoires qui contribuent au remodelage structurel et fonctionnel du myocarde.
Compte tenu de la forte prévalence du vapotage chez les jeunes, l’association observée avec les anomalies du rythme cardiaque met en lumière la nécessité d’actions publiques de prévention et d’études supplémentaires pour évaluer la physiopathologie et les conséquences à long terme.