Des millions de contraceptifs destinés en grande partie à des pays d’Afrique subsaharienne sont toujours bloqués dans des entrepôts en Belgique. 

Des millions de contraceptifs destinés à des pays africains sont bloqués depuis plus d’un an en Belgique sur décision de l’administration Trump

Financés par l’Usaid, l’agence de développement de Washington, des millions de contraceptifs destinés en grande partie à des pays d’Afrique subsaharienne sont toujours bloqués dans des entrepôts en Belgique. 

Par Alix Le Bourdon (Bruxelles, correspondance)

Publié le 03 octobre 2026 à 18h00, modifié hier à 15h53 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/10/03/des-millions-de-contraceptifs-destines-a-l-afrique-sont-bloques-depuis-plus-d-un-an-en-belgique-sur-decision-des-etats-unis_6787811_3212.html?lmd_medium=lm&lmd_campaign=partager

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Une maquette géante d’un stérilet gonflable, « Freeda Womb », exposée dans le cadre de la tournée européenne « Freeda Europe Tour » sur la place de la République, à Paris, le 18 novembre 2025, pour protester contre le blocage en Belgique des stocks de contraceptifs de l’Usaid.
Une maquette géante d’un stérilet gonflable, « Freeda Womb », exposée dans le cadre de la tournée européenne « Freeda Europe Tour » sur la place de la République, à Paris, le 18 novembre 2025, pour protester contre le blocage en Belgique des stocks de contraceptifs de l’Usaid.  SEBASTIEN DUPUY/AFP

L’affaire avait fait grand bruit : à l’été 2025, le quotidien britannique The Guardian révélait l’intention de l’administration Trump de détruire, au nom de son opposition à l’avortement, des contraceptifs destinés principalement à cinq pays africains – la République démocratique du Congo (RDC), le Kenya, la Tanzanie, la Zambie et le Mali. Le département d’Etat américain avait confirmé ces informations dans la foulée.

On apprenait alors que les stocks, valant un total de 9,7 millions de dollars (8,6 millions d’euros), étaient entreposés en Belgique et que ces fournitures provenaient de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (Usaid), dont le fonctionnement avait été suspendu six mois plus tôt par la Maison Blanche.

Depuis, la situation n’a guère évolué. Les autorités belges assurent avoir multiplié les démarches diplomatiques, sans succès : « La Belgique a notamment proposé de reprendre le stock utilisable sous certaines garanties, notamment en matière de qualité, d’accès à la documentation nécessaire, de transparence ainsi que de transfert effectif des produits vers les pays destinataires, fait savoir le cabinet de Maxime Prévot, ministre des affaires étrangères belge. A ce jour, aucune réponse n’a été reçue des autorités américaines concernant ces propositions. »

« Une décision idéologique »

Ces requêtes officielles s’ajoutent à plusieurs propositions faites par des organisations internationales de santé reproductive, comme MSI Reproductive Choices ou la Fédération internationale pour la planification familiale, de racheter le stock et de le mettre à disposition des populations qui en ont besoin.

« Ça s’apparente à une prise d’otages », lance Heleen Heysse, du Centre flamand d’expertise sur la santé sexuelle (Sensoa). Cette association dénonce depuis un an ce blocage, d’autant que le stockage des contraceptifs coûte chaque mois près de 25 000 dollars au gouvernement américain.

« C’est totalement absurde. C’est une décision idéologique. Lorsque nous avons essayé d’interroger le gouvernement américain à ce sujet, il a clairement fait savoir qu’il se moquait bien de gaspiller cet argent, pourvu que les femmes ne puissent pas décider et ne pas avoir accès à la contraception. Ils sont farouchement opposés à l’autonomie corporelle »,s’insurge Heleen Heysse.

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Pour justifier sa décision, le département d’Etat américain a qualifié ces contraceptifs – pilules, implants et stérilets – d’« abortifs » et invoqué la « politique de Mexico », rétablie par Donald Trump au début de chacun de ses deux mandats. Instaurée sous la présidence de Ronald Reagan, puis cycliquement suspendue par les présidents démocrates et rétablie par les républicains, cette règle interdit le financement d’ONG étrangères conseillant ou pratiquant l’avortement ou militant en sa faveur.

Or, le temps joue contre les contraceptifs bloqués en Belgique car, même si l’on sait que la partie du stock entreposée dans la localité de Kallo, près d’Anvers, est inutilisable depuis longtemps à cause de mauvaises conditions de conservation, quatre conteneurs situés, eux, dans un entrepôt à Geel, plus à l’Est, contiennent en revanche des contraceptifs encore utilisables dont les dates de péremption courent d’avril 2028 à septembre 2031.

Propriété des Etats-Unis

Ces échéances peuvent sembler lointaines, mais l’organisation Sensoa estime que l’on approche dangereusement du moment de bascule : « C’est maintenant ou jamais, car il faut prendre en compte les réglementations d’importation strictes dans certains pays de destination, qui bloquent l’autorisation de médicaments si la durée de conservation est limitée », explique Heleen Heysse.

Les possibilités juridiques sont cependant limitées, côté belge. La loi a certes permis d’éviter la destruction du stock voulue par les Etats-Unis – à l’été 2025, c’est paradoxalement parce que Washington a voulu se débarrasser de ces contraceptifs qu’ils ont été protégés, puisque, en droit européen, un objet dont le propriétaire veut se défaire devient juridiquement un « déchet ». Or, en Flandre, la loi interdit d’incinérer des déchets encore utilisables.

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Malgré tout, ces contraceptifs restent la propriété des Etats-Unis. « Si les biens en question relèvent de l’Usaid (…), on peut en effet considérer qu’ils n’étaient pas destinés à une activité de nature commerciale, mais à une activité souveraine », précise Pierre d’Argent, professeur de droit international à l’Université catholique de Louvain. A ce titre, ils sont protégés contre toute mesure de la part de l’Etat où ils se trouvent – c’est la règle relative à l’immunité des Etats. « On voit mal, très franchement, ce que la Belgique serait en droit de faire, et de faire utilement », résume l’universitaire.

D’autres juristes voient pourtant une étroite marge de manœuvre. Selon Elias Van Gool, spécialiste du droit de l’environnement, les autorités flamandes pourraient s’appuyer sur les règles qui régissent les déchets pour contraindre Kuehne+Nagel, l’entreprise qui garde le stock, à trouver une solution directement avec son client américain. « Il ne fait guère de doute que, si la pression exercée sur Kuehne+Nagel, s’intensifie, le prestataire cherchera à parvenir à un arrangement avec son client, le gouvernement américain », analyse-t-il. Reste à savoir si les autorités belges sont prêtes à assumer le coût diplomatique qu’entraînerait, même indirectement, une telle pression sur Washington.

Pour approfondir  (1 article)

Alix Le Bourdon (Bruxelles, correspondance)

*Comment l’administration Trump mène son offensive diplomatique contre le droit à l’avortement

Depuis le démantèlement brutal de l’Usaid, des accords bilatéraux, répondant aux intérêts américains, ont remplacé l’aide humanitaire. Le refus de subventionner la promotion ou la pratique de l’avortement en est l’une des dispositions, notamment en Afrique. 

Par Coumba Kane

Publié le 03 octobre 2026 à 18h00, modifié hier à 14h32 https://www.lemonde.fr/international/article/2026/10/03/comment-l-administration-trump-mene-son-offensive-diplomatique-contre-le-droit-a-l-avortement_6787812_3210.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20261004&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;tempsforts-title-_titre_3

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Des militants anti-avortement devant la Cour suprême, lors de la Marche pour la vie, à Washington, le 23 janvier 2026.
Des militants anti-avortement devant la Cour suprême, lors de la Marche pour la vie, à Washington, le 23 janvier 2026.  SAUL LOEB/AFP

Le 15 septembre, la Caucus Room, l’une des plus prestigieuses salles du siège du Congrès américain, accueille un déjeuner singulier. Parmi les 180 convives figurent de proches collaborateurs de Donald Trump et des membres de l’aile dure des républicains au Congrès. Une dizaine d’ambassadeurs et d’évangéliques chrétiens sont aussi attablés. L’internationale réactionnaire s’est réunie pour célébrer le 6e anniversaire d’un document majeur.

Rédigée sur trois pages sous l’impulsion de la première administration Trump en octobre 2020 en marge de l’Assemblée de la santé de l’Organisation mondiale de la santé, la Déclaration du consensus de Genève proclame la primauté du « droit à la vie » et affirme « qu’il n’existe pas de droit international à l’avortement ». Vingt-deux pays, dont cinq sponsors – Hongrie, Ouganda, Brésil, Egypte et Indonésie – soutiennent alors l’initiative américaine.

Six ans plus tard, 46 Etats, dont la Russie, l’Arabie saoudite et le Burkina Faso, l’ont rejointe dans un mouvement aussi discret que rapide. Pour Washington, parrain de cette alliance hétérodoxe, l’objectif est de faire entendre la voix des opposants à l’avortement jusqu’au cœur des instances internationales.

« Mon administration défendra toujours la dignité de la vie humaine, la santé et le bien-être des femmes, la force de la famille, a promis Donald Trump dans un message, lu lors du repas commémoratif, par Vince Haley, l’un de ses conseillers politiques. Ensemble, nous ferons progresser ces principes et bâtirons un avenir plus solide, plus sain et plus prospère pour les générations à venir. »

Le tournant « pro-vie » engagé

L’offensive autour de la Déclaration du consensus de Genève répond à la nouvelle stratégie de santé mondiale du gouvernement américain, « America First Global Health ». Depuis le démantèlement brutal de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (Usaid), des accords bilatéraux, répondant aux intérêts américains, ont remplacé l’aide humanitaire. Le refus de subventionner la promotion ou la pratique de l’avortement en est l’une des dispositions.

Même si Washington continue de financer les urgences médicales, comme la riposte à Ebola en République démocratique du Congo, le tournant « pro-vie » est à présent engagé. Désormais, une large part des fonds publics est dirigée vers des organisations humanitaires évangéliques bien implantées en Afrique et en Amérique du Sud.

Le 6 août, le département d’Etat a ainsi annoncé le déblocage de 2 milliards de dollars (environ 1,8 milliard d’euros) destinés exclusivement aux ONG chrétiennes américaines exerçant dans les zones de conflit. Il s’agit de « la plus importante allocation d’aide étrangère allouée à des organisations confessionnelles depuis plus de vingt ans », s’est félicité le gouvernement.

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L’annonce a été critiquée par les associations laïques et inquiète au-delà. « C’est un montant colossal qui va renforcer ces organisations ultraconservatrices en matière de santé sexuelle, déplore Claire Provost, codirectrice de l’Institut pour le journalisme et le changement social, une association à but non lucratif qui traque les flux financiers, toujours plus importants, de la droite chrétienne américaine en Afrique. Entre 2019 et 2022, nous avons estimé que 17 de ces ONG ont déversé 16,5 millions de dollars en Afrique. Injecter 2 milliards de dollars d’argent public, c’est une échelle inédite. L’agenda anti-genre et anti-droits est désormais institutionnalisé aux Etats-Unis. »

Washington a par ailleurs intégré la Déclaration du consensus de Genève à sa diplomatie sanitaire. En août 2026, pour la première fois depuis le lancement du texte, sa promotion a été confiée au service des affaires internationales du département de la santé.

A sa tête, figure la militante anti-avortement Bethany Kozma. Contributrice du « Project 2025 », sorte de feuille de route du mandat de Donald Trump, Mme Kozma multiplie les déplacements à l’international pour promouvoir la charte. En août, elle s’est rendue en Argentine, puis au Honduras. Les deux pays ont rejoint la coalition quelques semaines après.

L’administration Trump compte sur une autre ambassadrice hyperactive, Valerie Huber. Ancienne haute fonctionnaire du département d’Etat à la santé, cette dernière dirige l’Institut pour la santé des femmes, financé en grande partie par des fonds philanthropiques chrétiens américains. Ces derniers mois, elle a sillonné des ambassades sud-américaines et africaines de Washington afin de rallier de nouveaux Etats à la signature de la Déclaration du consensus de Genève, dont elle est l’une des artisanes.

En octobre 2023, Mme Huber s’est rendue au Tchad, où elle a été reçue par le premier ministre, Saleh Kebzabo, et la ministre de la femme, Kitoko Gata Ngoulou. Aux nouveaux adhérents, la VRP de la Déclaration du consensus de Genève propose de signer un protocole d’accord de cinq ans incluant un accès au programme Protego, dispensé par son institut. Celui-ci vise à adapter les lois nationales à l’esprit de la Déclaration.

L’Afrique, terreau favorable

Le lobbying anti-avortement américain s’accompagne d’une politique d’obstruction à l’accès aux contraceptifs. Depuis l’arrêt de l’Usaid – plus grand bailleur de fonds bilatéral – la planification familiale mondiale a été amputée de « 140 millions de dollars », évalue l’ONG MSI Reproductive Choices.

Cet acteur historique constate des déficits d’approvisionnement en contraceptifs de 35 % en moyenne en Afrique. Ce taux est même doublé au Nigeria, géant démographique en pleine expansion. Le blocage de stocks de contraceptifs américains en Belgique sur ordre de Washington a également aggravé la pénurie.

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« Nous craignons une convergence toujours plus forte entre l’agenda nationaliste chrétien et la politique du gouvernement américain, alerte Sarah Shawn, directrice adjointe du plaidoyer chez MSI Reproductive Choices. A terme, le programme d’aide internationale risque d’en être totalement bouleversé. Des milliers de femmes vont devoir arrêter leurs études à cause d’une grossesse non planifiée. Sans oublier celles qui mourront d’avortements non sécurisés. »

Selon une étude du Lancet, le non-remplacement de l’aide américaine en matière de planification familiale entre 2025 et 2030 provoquera entre 40 et 55 millions de grossesses non planifiées et entre 12 à 16 millions d’avortements à risque.

Dans sa croisade, l’administration Trump a pourtant trouvé en Afrique un terreau favorable. Plus de la moitié des pays du continent ont déjà adhéré à la Déclaration du consensus de Genève.

Pour eux comme pour les autres signataires, il s’agit moins de bénéficier de fonds américains que d’intégrer un réseau diplomatique aligné sur les Etats-Unis tout en défendant des valeurs traditionnelles partagées. « En tant que pays en développement, on a tout à gagner à adhérer au consensus, d’autant que l’aide internationale s’est effondrée, explique un diplomate africain. Cela renforce nos relations avec les Etats-Unis, car nous partageons une même vision de la famille. On se sent respectés dans notre souveraineté. »

L’Ouganda, pionnier dans cette alliance entre des organisations de la droite chrétienne et des pouvoirs ultraconservateurs locaux, fait figure de laboratoire. Dans ce pays où l’homophobie d’Etat est antérieure à la création de la Déclaration du consensus de Genève, une charte africaine pour la famille, la souveraineté et les valeurs africaines a été lancée en 2023. Discuté lors de rencontres entre parlementaires africains, ce texte, qui s’attaque à la contraception et à l’avortement, a pour vocation de faire changer les législations nationales. Il a largement été inspiré par la Déclaration du consensus de Genève.

« On constate que, même si la Déclaration du consensus de Genève n’a pas de valeur juridique, elle a une force d’influence car elle émane du pays le plus puissant au monde, observe Mme Shawn. Cette charte a été élaborée par Family Watch International, une organisation qui a ses racines dans l’Eglise mormone aux Etats-Unis. Si elle est adoptée, les droits de millions de femmes mariées ou célibataires et des personnes LGBT seront bafoués au profit des droits de la famille hétérosexuelle. » Après une quatrième conférence organisée à Accra en juin, les promoteurs de la charte espèrent l’adoption du texte à l’Union africaine en février 2027.

Coumba Kane

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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