L’extrême pauvreté et les moyens de la réduire analysés dans une étude, grâce aux données des Restos du cœur
Cinq économistes ont exploité les données recueillies par l’association auprès de ses 5,5 millions de bénéficiaires entre 2018 et 2025. Ils ont notamment pu montrer l’impact du contexte socio-économique local sur le basculement dans l’extrême pauvreté.
Par Claire Ané
Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 09h25 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/05/l-extreme-pauvrete-et-les-moyens-de-la-reduire-analyses-dans-une-etude-grace-aux-donnees-des-restos-du-c-ur_6788467_3224.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20261005&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;tempsforts-title-_titre_5

Si bon nombre d’études se sont penchées sur la meilleure façon de taxer les ultrariches, les travaux de recherche sur comment mieux aider les plus pauvres demeurent plus rares. C’est pour combler ce manque que cinq économistes qui travaillent aux Etats-Unis et en Europe se sont mis en quête de données, dans différents pays, lesquelles font elles aussi défaut.
« Les enquêtes auprès des ménages, comme celles de l’Insee, ont du mal à observer les personnes sans logement personnel, tandis que les données fiscales nous renseignent sur les revenus, mais pas sur la situation concrète et le reste à vivre des personnes », explique Alexandre Gaillard, maître de conférences en économie à l’université Brown (Providence, Rhode Island), qui a fait équipe avec Christophe Bruneel-Zupanc (Université catholique de Louvain, Belgique), Christian Hellwig (Toulouse School of Economics, France), Philipp Wangner (université de Mannheim, Allemagne) et Nicolas Werquin (Réserve fédérale de Chicago, Etats-Unis).
C’est finalement en France, en sollicitant Les Restos du cœur, qu’ils ont eu accès à une vaste base statistique anonymisée, constituée de plus de 5,5 millions d’individus ayant bénéficié d’une aide alimentaire entre 2018 et 2025, après avoir rempli un questionnaire déterminant leur admissibilité. Ils en ont tiré un working paper, rendu public lundi 5 octobre, titré « L’extrême pauvreté dans les pays riches : analyse empirique sur données françaises ».
8 % de la population concernée
Ils ont ainsi pu constater que le nombre de personnes accueillies a progressé de 37 % sur la période, avec une explosion (+ 62 %) de celles en précarité résidentielle, c’est-à-dire sans abri (à la rue ou sans logement personnel) ou logées de façon précaire ou inadéquate. Ils notent que la France fait partie des pays riches membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) parmi les plus touchés par le sans-abrisme, avec environ 0,49 % de la population concernée en 2022, dont l’essentiel est accueilli par Les Restos du cœur.
L’étude va à l’encontre de certaines idées reçues. Ainsi, les personnes âgées sont sous-représentées, tandis que les enfants et adolescents sont très largement surreprésentés : les moins de 10 ans, qui ne constituent qu’un dixième de la population, représentent près d’un quart des personnes accueillies par l’association. « L’exposition démesurée des plus jeunes à la grande pauvreté est un fait particulièrement troublant quand on sait l’importance critique des premières années de la vie dans l’acquisition du capital humain et dans la trajectoire ultérieure de l’individu », alertent les auteurs.
L’image d’une précarité « à vie » est, elle aussi, battue en brèche : la durée moyenne de la précarité résidentielle est de dix-sept mois, celle de la précarité alimentaire de dix-huit mois, et seules 14 % des personnes sont accueillies plus de trois ans aux Restos du cœur. Mais si ces grandes difficultés sont transitoires, elles ont touché une part élevée de la population : 8 % de celle-ci ont eu recours au moins une fois à l’aide de l’association, sur les huit années étudiées.
La seconde partie de l’étude est particulièrement intéressante : elle se focalise sur les déterminants d’entrée et de sortie dans la précarité à l’échelle des bassins de vie, en tirant parti du fait que Les Restos du cœur comptent près de 2 000 centres sur le territoire. Les auteurs ont ainsi constaté qu’une hausse de 10 % du taux de chômage local entraîne, « toutes choses égales par ailleurs », une augmentation d’environ 10 % du nombre de personnes en précarité résidentielle, et de 13 % pour la précarité alimentaire.
Une progression de 10 % des prix des loyers a un impact très élevé : de + 5 % à + 18 % de précarité résidentielle, + 9 % de précarité alimentaire. A l’inverse, une hausse de 10 % du nombre d’entreprises réduit les entrées dans la précarité résidentielle de 20 %, et une progression de 10 % du nombre de logements sociaux par habitant réduit le sans-abrisme de plus de 8 %.
« Il faut agir en amont »
Le constat est tout autre si l’on s’intéresse aux sorties de la précarité : les auteurs montrent qu’elles dépendent très peu des variations socio-économiques : « Les récessions poussent les ménages vers l’extrême pauvreté à des rythmes bien plus élevés que la reprise ultérieure ne les aide à en sortir », met en avant l’étude.
Ainsi, les sorties de l’extrême pauvreté, nombreuses selon les données des Restos, dépendent d’abord de déterminants individuels. L’âge en premier lieu : 32 % des moins de 25 ans quittent Les Restos du cœur à l’issue d’une seule campagne (qui dure six mois), mais c’est le cas de seulement 22 % des 65 ans et plus. La hausse du revenu joue également un rôle majeur. Mais le déterminant le plus important est l’ancienneté au sein des Restos du cœur : plus on reste dans la précarité, et plus il s’avère difficile d’en sortir.
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Ces résultats aident à expliquer l’explosion de l’extrême pauvreté constatée au sein des Restos du cœur depuis 2018 : les auteurs ont calculé que, sans l’inflation des prix et des loyers, le nombre de ménages sans abri accueilli aurait progressé de 29 %, au lieu de 61 %. Et que, sans la baisse du chômage, il y aurait 12 % de personnes sans abri supplémentaires.
« Le message politique est clair : il faut agir en amont, à travers la stabilité du marché du travail et des prix des logements, et l’offre de logements sociaux, conclut Alexandre Gaillard. Et si une personne tombe dans l’extrême pauvreté, ce qui compte est d’agir vite et de façon ciblée/individualisée. » Les cinq économistes vont pouvoir prolonger ces analyses : ils ont obtenu l’accord des caisses d’allocations familiales afin d’étudier les trajectoires des personnes, avant et après qu’elles aient été aidées par Les Restos du cœur.