Le malaise des agents de la fonction publique ne vient pas de nulle part !

10 graphiques pour comprendre le malaise des fonctionnaires

Alors que les syndicats appellent à la grève le 29 septembre, Sébastien Lecornu a annoncé un nouveau gel du point d’indice de la fonction publique. Le malaise des agents ne vient pas de nulle part. Retour sur leur situation.

Céline Mouzon,

le 28 septembre 2026 https://www.alternatives-economiques.fr/10-graphiques-pour-comprendre-le-malaise-des-fonctionnaires_28-09-2026?check_logged_in=1

 10 min

Lors d’une manifestation de la fonction publique, en 2024.© ERIC BRONCARD / HANS LUCAS VIA AF

« Les premières annonces budgétaires pour 2027 font planer la menace de nouvelles contraintes sur les services publics ainsi que sur les rémunérations et sur les conditions de travail de leurs agent⋅es », alertent les organisations syndicales de la fonction publique qui appellent à une grève le 29 septembre 2026.

Pourtant, « l’actualité de l’été (canicules à répétition, sécheresse, incendies gigantesques…) a rappelé combien (…) les services publics permettent d’amortir les crises, notamment climatiques, pour l’ensemble de la population », insistent-elles.

C’est à raison qu’elles s’inquiètent. Le Premier ministre a appelé jeudi 17 septembre dans le Figaro à « un effort budgétaire d’environ 54 milliards d’euros »en 2027. Et précisé : « le point d’indice des fonctionnaires, qui concerne également les collectivités territoriales, sera gelé, ce qui nous permettra aussi de dégager 2 milliards d’euros. » 

De son côté, la Cour des comptes a publié le 21 septembre une note sur « la masse salariale de la fonction publique : un enjeu majeur pour le redressement des finances publiques »1, dans une nouvelle série de « notes thématiques par grandes politiques publiques pour éclairer les citoyens » qu’elle inaugure. 

Dans une suite de recommandations extrêmement dures, elle évalue à 17,4 milliards d’euros le montant des économies à faire sur la masse salariale de la fonction publique d’ici 2029, et vraisemblablement plus.

Les agents publics sont pourtant loin de mener la belle vie, comme l’a montré une enquête du collectif Nos services publics, dont nous avons rendu compte, nombre de répondants ont régulièrement la sensation d’être empêchés de mener à bien leur mission. Or, impossible d’avoir des services publics qui fonctionnent correctement sans agents publics qui peuvent faire leur travail dans de bonnes conditions et le voir reconnu.

1/ Près d’un quart des agents publics sont des contractuels

Au 31 décembre 2024, selon les derniers chiffres disponibles, la fonction publique employait 5,88 millions d’agents. Mais qui dit fonction publique ne dit pas toujours fonctionnaire : seuls les deux tiers des agents ont ce statut, une proportion en baisse. Inversement, la proportion de contractuels est en hausse régulière : elle atteint 23,3 % fin 2023, soit près d’un quart.

Les contractuels, près d’un quart des agents publics

Evolution de la part des contractuels dans la fonction publique

Source : Insee, DGAFP

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La même année, les contractuels représentent 77 % des entrées (recrutements, retours de congé maternité ou de disponibilité). Loin, par définition, de « l’emploi à vie », ces contractuels sont le plus souvent dans une situation beaucoup plus précaire : moins bien rémunérés, ils sont pour plus des deux tiers en CDD (69 %), et deux fois plus souvent à temps partiel (30 %) que les agents statutaires (14 %).

2/ Des salaires qui stagnent en euros constants 

La rémunération des agents publics fait l’objet de nombreux discours. Dans sa récente note, la Cour des comptes parle d’une rémunération moyenne nette des personnels en poste (RMPP) qui a augmenté de manière continue depuis 2011. Mais le dernier rapport de la Direction générale de l’administration et de la fonction publique (DGAFP) sur la fonction publique fait état de salaires dont l’évolution est plutôt… constante. Dans les deux cas, l’effet de l’inflation est neutralisé.

Comment expliquer cette différence ? La Cour des comptes s’intéresse à un indicateur de rémunération qui ne considère que les agents en poste deux ans d’affilée. Cet indicateur neutralise les effets de composition et la rotation des effectifs (dont l’effet de noria, c’est-à-dire les agents qui partent à la retraite et sont remplacés par des agents en début de carrière moins bien rémunérés). Or, ces éléments restent déterminants pour expliquer le mécontentement actuel.

Le rapport de la DGAFP ratisse plus large. Que montre-t-il ? Pour la fonction publique d’Etat et la fonction publique territoriale, la rémunération en euros constants n’a pas évolué. La fonction publique hospitalière a, elle, bénéficié du Ségur de la Santé, ce qui explique la pente de la courbe en 2021.

Des salaires qui stagnent

Evolution des salaires dans les trois versants de la fonction publique, en euros constants

Source : DGAFP

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3/ Un point d’indice en chute libre 

Mais il faut aller plus en détail pour comprendre les enjeux et les revendications concernant la rémunération des agents publics.

Cette rémunération se compose d’un traitement de base et un régime indemnitaire plus individualisé, lié à sa fonction et à son mérite. Le traitement de base repose sur le point d’indice de la fonction publique. Le régime indemnitaire comprend les primes et indemnités (de résidence, supplément familial). Au fil des années, la part de la rémunération composée de primes a augmenté. Elle représente désormais près d’un quart de la rémunération des agents publics (24,6 %).

Cette transformation est à l’œuvre depuis les années 1990. Elle permet notamment de limiter la hausse des dépenses publiques. « Gouverner les rémunérations des fonctionnaires par les primes contribue à une économie immédiate en limitant le nombre de bénéficiaires d’augmentation, explique l’historien de la fonction publique Emilien Ruiz dans un chapitre d’ouvrage2. En outre, comme l’indiquait le Conseil d’orientation des retraites en 2023, les primes n’étant pas prises en considération dans le calcul des pensions, l’accroissement de leur poids dans la rémunération entraîne une diminution du niveau des pensions de retraite versées par l’État. »

Malgré cela, le point d’indice reste le principal déterminant de la rémunération, mais aussi le seul point commun entre tous les agents. Or, depuis 2010, il est régulièrement gelé. Les deux dernières augmentations remontent à 2022 et 2023, dans un contexte de très forte inflation.

Mais sur le temps long, c’est bien à une dégringolade qu’on assiste quand on le ramène à l’inflation : – 31 % en 30 ans.

Le point d’indice de la fonction publique en chute libre

Evolution du point d’indice rapport à l’inflation (IPCH) (valeur 100 en 1996)

Source : Insee, Légifrance

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4/ Des évolutions de rémunération contrastées entre agents publics 

Cette différenciation des politiques de rémunération dans la fonction publique n’a pas seulement eu pour effet de permettre aux finances publiques de faire des économies. Elle a aussi créé des inégalités de gain de pouvoir d’achat entre métiers de la fonction publique, comme le montre l’historien Emilien Ruiz à partir de la fonction publique d’Etat.

Que raconte ce graphe qui compare les salaires des cadres non enseignants de l’Etat à ceux des professeurs des écoles et des professeurs certifiés ? Leur rémunération a connu des évolutions différentes. « Tandis que le salaire réel des cadres non enseignants de l’État augmentait de près de 10 %, ceux des professeurs des écoles et des professeurs certifiés diminuaient de 1 % et 10 % », explique-t-il ainsi.

Des inégalités de gain de pouvoir d’achat entre agents publics

Evolution comparée de la valeur du point d’indice et de salaires moyens dans la fonction publique de l’État 1996‑2023

Evolution comparée de la valeur du point d’indice et de salaires moyens dans la fonction publique de l’État 1996‑2023

Source : Emilien Ruiz, « Mal payés puisque trop nombreux ? », in L’Etat des finances publiques en France (t. 2)

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5/ Le problème de l’écrasement des grilles 

Enfin, ce choix politique du gel du point d’indice et d’une augmentation de la part des primes dans la rémunération a aussi eu un autre effet, source de mécontentement et de revendication de la part des organisations syndicales : un tassement des rémunérations en bas de l’échelle.

Avec le gel du point d’indice et les hausses successives du SMIC, de nombreux agents auraient pu se retrouver rémunérés en dessous du SMIC. Pour éviter cela, un mécanisme a été mis en place : l’indemnité différentielle. Elle permet de compenser cet écart, lorsque la rémunération est en deçà du SMIC.

A titre indicatif, au 1er juin 2026, cette indemnité différentielle a concerné 862 000 agents, contre 356 000 au 1er janvier.

Cette indemnité « de secours » a des effets pernicieux pour les agents qui la touchent. Concrètement, leur traitement augmente lorsqu’ils changent d’échelon. Mais tant que leur rémunération reste en dessous du SMIC, l’augmentation se trouve intégralement absorbée par une diminution équivalente de l’indemnité différentielle. Dit autrement, l’avancement statutaire a bien lieu, mais il est invisible financièrement. Ce qui génère un sentiment de manque de reconnaissance et de mécontentement.

6/ Des horaires atypiques

Cela alors que le Covid et les incendies (entre autres) l’ont encore montré : nombre d’agents publics, comme les pompiers ou les soignants, sont en première ligne. Ce qui implique notamment des horaires de travail atypiques, le soir ou le week-end, en particulier dans la fonction publique hospitalière.

Des horaires de travail atypiques

Organisation du temps de travail dans la fonction publique

En 2024, 35 % des agents de la FPE ont déclaré avoir travaillé au moins une fois le dimanche au cours des quatre dernières semaines.
Note : Le soir correspond à la tranche horaire allant de 20 h à minuit ; la nuit, à celle allant de minuit à 5 h

Source : Insee, DGAFP

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7/ Le sentiment de n’être pas écouté 

Parmi les conditions de travail, les agents publics ont aussi des choses à dire sur le rapport au management et à la hiérarchie, comme le montre la récente enquête du collectif Nos services publics.

Plus d’un tiers des agents considère que leur supérieur.e hiérarchique ne donne pas à chacun la possibilité d’exprimer ses opinions, un chiffre qui s’élève à 43 % pour les agents de catégorie C interrogés.

Un manque de considération en catégorie C

Source : Collectif Nos services publics, enquête H&M, 2026

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8/ Un management qui manque de marges de manœuvre 

Du côté du management, les marges de manœuvre ne sont pas non plus toujours au rendez-vous. Là encore, près d’un tiers des encadrants considère qu’ils ne sont pas en mesure de réguler la quantité de travail des agents qu’ils et elles encadrent, un chiffre qui s’élève à plus de 50 % dans la fonction publique hospitalière.

Des encadrants qui manquent de marges de manœuvre

FPE : fonction publique d’Etat
FPT : fonction publique territoriale
FPH : fonction publique hospitalière

Source : Source : Collectif Nos services publics, enquête H&M

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Ces résultats sont concordants avec les premiers éléments de la nouvelle enquête de la Dares sur les conditions de travail dans le public et le privé3.

« Le recul de la pression temporelle sur l’ensemble des catégories est porté par les salariés du privé : sur la période, la part des salariés devant se dépêcher (- 4 points dans l’ensemble) se réduit de 7 points dans le privé alors qu’elle augmente de 3 points dans la fonction publique », indique l’étude.

Les autrices de cette note s’intéressent aussi à l’exposition aux exigences émotionnelles, et concluent : « Des écarts notables d’exposition à ces situations demeurent entre fonction publique et secteur privé, du fait de la nature des emplois occupés : deux tiers des agents publics sont en contact avec des personnes en situation de détresse, contre seulement un tiers des salariés du privé. »

9/ Une perte d’attractivité des métiers 

Ce malaise se traduit depuis plusieurs années déjà par une baisse d’attractivité des métiers qui se voit dans le nombre de candidat.e.s qui se présentent aux concours de la fonction publique, notamment dans la fonction publique d’Etat.

Des concours de moins en moins sélectifs

Evolution de la sélectivité des concours de recrutement externe dans la fonction publique d’Etat depuis 2007, selon la catégorie hiérarchique
 

En 2023, la sélectivité des concours de catégorie A s’établit à 4,3, soit un admis pour 4,3 présents.
Champ : Recrutements externes de fonctionnaires sur concours (externe, unique ou troisième concours) dans la FPE.
Note : À partir de 2017, la sélectivité des concours de catégorie A inclut également les maîtres de conférences et les professeurs des universités.

Source : DGAFP

© Alternatives Economiques

Une tendance relevée aussi par France Stratégie qui y a consacré un rapport en 20244 : « 15 % des postes offerts aux concours de la fonction publique d’État non pourvus en 2022, 21 % des lits de l’AP-HP fermés la même année, dont 70 % par manque de personnel, 64 % des collectivités territoriales indiquant au moins un champ professionnel en tension en 2023. Ces quelques chiffres constituent des signaux d’alerte : la fonction publique semble ne plus attirer suffisamment de vocations pour assurer sur l’ensemble du territoire la qualité et la continuité de tous les services publics », alertait le rapport qui fait remonter cette perte d’attractivité à une dizaine d’années.

Outre la baisse de la sélectivité aux concours, les départs volontaires constituent un signal : « entre 2014 et 2022, les effectifs de fonctionnaires sortant de la fonction publique pour un autre motif qu’un départ en retraite ont augmenté de 47 % », notait le rapport.

Il avançait aussi des pistes pour agir : si la garantie d’emploi ne semble plus être un graal, la rémunération et la qualité de l’emploi paraissent en revanche décisives. De même que la lutte contre la dévalorisation des métiers du service public.

De leur côté, les agents publics restent malgré tout attachés aux métiers qu’ils exercent. C’est ce que montre l’enquête du collectif Nos services publics, mais aussi les baromètres que réalise régulièrement la CFDT : les trois quarts des agents restent attachés au fait de travailler dans la fonction publique.

Près des trois quarts des agents attachés à la fonction publique

Source : CFDT, Fonctions publiques, baromètre travail 2026

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10/ De moins en moins d’emploi public

Il est d’autant plus possible de revitaliser l’emploi public que celui-ci est en chute libre depuis 10 ans dans la part de l’emploi. On est loin, bien loin d’une fonction publique pléthorique…

La part de l’emploi public dans l’emploi dégringole depuis 10 ans

Evolution de la part de l’emploi public dans l’emploi

Source : DGAFP

© Alternatives Economiquese

Article écrit par

Article écrit par

Céline Mouzon

Journaliste

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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