En France, la sécheresse se poursuit et met à l’épreuve de nombreux réseaux d’eau potable
De l’Ille-et-Vilaine à la Creuse, de la Mayenne à la Haute-Saône, les réserves en eau alimentant les réseaux de distribution sont toujours sous tension en raison du déficit pluviométrique.
Par Léa Sanchez
Publié hier à 05h20, modifié à 01h33

Un œil sur les rivières et les nappes, l’autre sur Météo-France. En ce début d’octobre marqué par une sécheresse historique, les services d’eau potable du pays guettent chaque bulletin météorologique. Avec une obsession : quand les prochaines précipitations arriveront-elles ? Il n’a plu que 21 millimètres en septembre, 70 % de moins que la normale mensuelle. « Nous n’avons plus que soixante jours [de stock] devant nous », relève Jean-Francis Richeux, président (sans étiquette) d’Eau du pays de Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine.
Les quatre barrages de son syndicat s’épuisent – l’un d’eux est à sec depuis trois semaines. Leurs réserves, très sollicitées durant les épisodes caniculaires du fait de pics de consommation d’eau, ont fondu au cours de l’été. « On attend la pluie. On espère des nuages nourriciers », résume Jean-Francis Richeux. De nombreux élus partagent son inquiétude. Si l’épisode méditerranéen survenu mercredi 30 septembre a entraîné des crues dans le sud-est de la France, les tensions hydrologiques sont en effet loin d’être résorbées à l’échelle du pays.
L’approvisionnement en eau potable d’1 million de personnes reste considéré comme en tension, notamment au regard de la faiblesse des volumes ou des débits disponibles, selon le décompte communiqué par le ministère de la santé au Monde, daté du 23 septembre. Plus de 83 000 habitants dépendent de mesures d’urgence, 30 % de plus qu’au début du mois. Il s’agit essentiellement de ravitaillements par camions-citernes ou de mise à disposition de bouteilles d’eau. Les coupures nocturnes ou l’organisation de tours d’eau – des interruptions de la distribution par secteur ou plage horaire – touchent environ 3 500 personnes.
Les difficultés tiennent en particulier à l’état des rivières, éreintées par le manque de pluies et les fortes températures estivales. Un cours d’eau fictif imaginé par l’hydrologue Vazken Andréassian, de l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture, témoigne de cette sécheresse généralisée : le « fleuve Hexagone ». Son débit a été estimé à partir des données, bien réelles celles-ci, d’une cinquantaine de stations de mesures hydrométriques.
Débit du fleuve Hexagone
Débit journalier moyen en mètre cube par seconde (m³/s)
Echelle logarithmique
Le fleuve Hexagone est un cours d’eau fictif, dont le débit a été estimé à partir d’une cinquantaine de stations de mesures placées à l’aval de grands fleuves, mais aussi de fleuves côtiers et de cours d’eau transfrontaliers

Source : Inrae (Vazken Andréassian et François Tilmant).
Données arrêtées au 29 septembre 2026, avant la survenue de l’épisode méditerranéen du 30 septembre.
Cet indicateur, passé d’un extrême humide de 30 000 mètres cubes par jour à la mi-février à un extrême sec de moins de 1 200 mètres cubes à la fin septembre, reflète le revirement hydrologique généralisé subi par la France après les intempéries de février. Au regard de ces étiages, pourquoi davantage de communes ne sont-elles pas en difficulté ? De nombreux syndicats d’eau potable ont pu tenir bon grâce à la recharge hivernale de leurs nappes souterraines : deux tiers des volumes d’eau potable proviennent de ces masses d’eau du sous-sol.
Pompages de secours
Des leçons ont aussi été tirées de précédentes pénuries. Si les transformations à engager pour adapter le pays aux extrêmes hydrologiques restent nombreuses, « la sécheresse de 2022 a servi d’électrochoc et a entraîné des investissements dans les interconnexions entre les réseaux d’eau et l’amélioration de leur gestion : fuites, nouveaux captages… », analyse Simon Porcher, professeur en sciences de gestion à l’université Paris-Dauphine. Le chercheur signale également des progrès dans la mise en place des arrêtés préfectoraux de restrictions des usages de l’eau, pour préserver les écoulements.
La crise pourrait toutefois se prolonger. Les niveaux des nappes s’amenuisent : à la mi-septembre, 62 % des points de suivi du Bureau de recherches géologiques et minières se trouvaient au-dessous des normales mensuelles. « Croisons les doigts pour que ça se finisse bien », confie Michel Claudel, président (sans étiquette) du Syndicat des eaux de Champagney, en Haute-Saône, où le niveau d’eau des puits continue de baisser. « Tous les usages non essentiels sont encore à proscrire », insiste Hortense Bret, directrice générale des services du syndicat Eau 17, en Charente-Maritime. Dans ce département, les masses d’eau ne se trouvent plus que dans un état « moyen », malgré le très bon niveau de remplissage de l’hiver. Le débit de la Charente, dans laquelle puise aussi Eau 17, demeure critique.


Face à la chute des réserves, des services d’eau ont décidé de réduire la pression dans leurs réseaux – ou y songent, comme à Laval, en Mayenne. « Ce sont des questions qui se posent, assure Patrick Eisenbeis, directeur eau et assainissement de l’agglomération. C’est la première fois qu’on réfléchit à quoi mettre en place en cas de problème. »
Certaines structures préparent des pompages de secours. Dans la Creuse, la ville de Guéret a ainsi reçu l’autorisation de prélever, au besoin, dans son plan d’eau, l’étang de Courtille. L’est de la communauté d’agglomération du Grand Guéret se trouve aussi sous tension, et des camions-citernes approvisionnent déjà le réservoir d’un village. « Nous marchons sur des œufs », confie Laurent Rivière, vice-président (sans étiquette) de la collectivité. Pendant la nuit du 30 septembre au 1er octobre, un épisode pluvieux a toutefois accordé un peu de répit à l’élu creusois.
Dans le Sud-Ouest aussi, les ondées apportent un peu de soutien à la Garonne. « Au vu de l’arrêt du tarissement lié aux petites pluies et afin de préserver les stocks », l’établissement public Garonne Gascogne et affluents pyrénéens réduit ses lâchers dans ce fleuve dont dépendent les Toulousains pour leur eau potable. De nouvelles précipitations sont attendues en France, notamment la semaine du 5 octobre. Elles ne devraient toutefois pas suffire à résorber tous les déficits accumulés. Les sols vont sans doute « rester au global à des niveaux [de sécheresse] record pour un mois d’octobre », avertit Simon Mittelberger, climatologue à Météo-France.
De nouvelles tensions pourraient émerger autour du partage du précieux liquide, à mesure que le changement climatique bouleverse le cycle de l’eau. Se pose, en creux, la question du modèle de société souhaité dans chaque bassin versant. Par exemple, au sein de la communauté d’agglomération du Boulonnais, dans le Pas-de-Calais, les activités de transformation de produits de la mer sont gourmandes en eau potable. « La seule zone d’activité halieutique, donc 5 000 emplois, représente 13 % de la consommation globale », précise Frédéric Cuvillier, président socialiste de la collectivité. Les élus misent entre autres sur la solidarité entre territoires. Une interconnexion avec le réseau de la communauté d’agglomération voisine a ainsi été créée le 10 août. « Nous avions engagé toutes les réflexions en amont, pour pouvoir appuyer sur le bouton au moment nécessaire », raconte Frédéric Cuvillier.
La communauté de communes Rumilly Terre de Savoie compte, elle, se raccorder à trois structures, dont le Grand Annecy (Haute-Savoie). Le projet a été lancé officiellement au début du mois de juillet. « Le but n’est pas de consommer plus d’eau demain, mais de pouvoir mieux consommer l’eau, de la prendre aux endroits où les prélèvements nuisent le moins possible au milieu naturel », plaide Yohann Tranchant, le président (sans étiquette) de Rumilly Terre de Savoie. Les enjeux hydroclimatiques s’y entremêlent avec les problèmes de pollution de l’eau : une unité de traitement a dû être mise en service en 2023 après la découverte de substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) dans deux captages. Les élus entendent la pérenniser. « La ressource quantitative de cette nappe est stratégique pour le territoire », appuie Yohann Tranchant.
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