Une nouvelle légitimité du pouvoir technologique

Le manifeste de Palantir : sacrifier la démocratie au nom de l’urgence technologique 

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Article élu d’intérêt général

Dans un manifeste en 22 points, l’entreprise américaine Palantir défend bien plus que l’usage militaire de l’intelligence artificielle. Elle propose une nouvelle légitimité du pouvoir technologique : remplacer les lenteurs de la délibération démocratique par l’efficacité supposée de la croissance, de la sécurité et de la puissance armée. Le problème n’est donc pas seulement que Palantir vende des logiciels de renseignement, de coordination opérationnelle ou de gestion de données à des armées, polices, agences de renseignement et administrations publiques ; c’est qu’elle en profite pour imposer sa doctrine de l’État.

Article Démocratie

publié le 02/09/2026  https://elucid.media/democratie/le-manifeste-de-palantir-sacrifier-la-democratie-au-nom-de-l-urgence-technologique

par Jordi Lafon , Édouard Vuiart

On aurait tort de lire le manifeste de Palantir comme une simple provocation de milliardaires de la tech, ou comme un résumé publicitaire de plus dans l’interminable bataille culturelle de la Silicon Valley. Publié le 18 avril 2026 sur X, le texte condense en 22 points The Technological Republic, le livre coécrit par le patron de Palantir, Alex Karp, et Nicholas Zamiska. Le texte dépasse le statut de livre : c’est une feuille de route reprise et assumée par le compte officiel d’une entreprise qui travaille déjà au cœur des fonctions de sécurité, de renseignement et de défense d’États puissants.

Cette signature institutionnelle donne au texte toute sa gravité. Palantir n’y parle pas comme un observateur extérieur du monde, mais comme un fournisseur d’infrastructures critiques qui explique ce que devraient devenir les États : plus armés et moins embarrassés par le débat public, tout en étant davantage structurés autour de la donnée et de l’intelligence artificielle. Au-delà des outils, l’entreprise formule une idée du pouvoir.

Croissance et sécurité : la nouvelle légitimité

Le cœur du manifeste tient en une substitution. À la question démocratique classique – qu’est-ce qui rend un pouvoir légitime ? ‒ Palantir répond par deux critères : la capacité à produire de la croissance économique et celle à garantir la sécurité. Le texte affirme qu’une civilisation, même décadente, pourra être pardonnée si elle livre ces deux résultats. La politique n’est plus d’abord affaire de représentation, de conflit social, de droits ou de délibération ; elle devient une épreuve de performance.

C’est aussi le sens de la charge contre la « tyrannie des applications ». Palantir ne reproche pas à la Silicon Valley d’avoir concentré trop de pouvoir économique ou d’avoir capté trop de données personnelles. Sa critique est inverse : elle lui reproche d’avoir réduit son ambition à des objets de confort, à des plateformes de consommation, à des technologies de distraction. L’iPhone, les applications, l’e-mail gratuit : tout cela aurait changé la vie quotidienne, mais pas suffisamment transformé la puissance des États. Pour Palantir, la technologie véritable n’est pas celle qui divertit ou connecte ; c’est celle qui gouverne et surveille l’action publique.

Sous des airs de critique interne de la tech, le manifeste produit une réhabilitation du pouvoir technologique comme pouvoir politique. La Silicon Valley aurait une «dette morale » envers les États-Unis, parce que c’est ce pays qui a rendu possible son essor. Cette dette ne se paie pas par l’impôt, la redistribution ou la modération des monopoles, mais par la participation directe à la défense nationale. La technologie n’est plus seulement une industrie américaine ; selon Palantir elle se doit d’être le principal atout de la puissance américaine.

La guerre comme horizon de l’IA

La partie militaire du manifeste est la plus explicite. Palantir y explique que le « soft power » ne suffit plus, que la puissance des démocraties doit désormais reposer sur le logiciel, que le débat sur les armes dopées à l’IA est secondaire face à la question de savoir qui les construira, et que l’âge atomique céderait la place à une « nouvelle dissuasion fondée sur l’intelligence artificielle ». Le texte va jusqu’à mettre sur le même plan la demande d’un « meilleur fusil » par un Marine américain et celle d’un meilleur logiciel : dans les deux cas, il faudrait répondre à la demande. L’analogie a cependant une limite : un fusil ne suggère pas ses cibles.

La manœuvre rhétorique est simple : rendre la course aux armes inévitable, puis disqualifier toute discussion sur ses finalités. Si les adversaires des États-Unis ne s’arrêtent pas pour débattre, alors le débat devient une faiblesse, presque une comédie : « Nos adversaires ne s’attarderont pas à débattre de manière théâtrale sur l’intérêt de développer des technologies ayant des applications cruciales pour l’armée et la sécurité nationale. » Ce n’est plus à la société de décider si certaines armes doivent exister ; c’est aux ingénieurs patriotes de s’assurer qu’elles existent du bon côté. Le manifeste ne supprime pas officiellement la question politique, mais il la déplace après coup : on pourra toujours débattre de l’opportunité d’une intervention militaire, dit Palantir, à condition de ne jamais ralentir la construction des outils qui la rendront possible.

Ce discours serait déjà préoccupant s’il venait d’un think tank. Il l’est davantage lorsqu’il vient d’une entreprise dont les logiciels sont installés dans l’appareil militaire américain. En mai 2025, l’armée américaine a accordé à Palantir USG une modification de contrat de 795 millions de dollars pour des licences du Maven Smart System, une plateforme capable d’analyser des données de champ de bataille et d’identifier des cibles potentielles. En mars 2026, Reuters a rapporté que le Pentagone devait faire de Maven un programme officiel de référence, c’est-à-dire un système durablement intégré et financé au sein de l’armée américaine.

Palantir insiste sur le fait que ses logiciels ne prennent pas eux-mêmes les décisions létales et que les humains restent responsables de la validation des cibles. Mais c’est précisément là que se situe la question démocratique : même si l’humain garde la décision formelle, l’IA comprime le temps, hiérarchise les options, suggère les priorités et transforme la manière dont la guerre est pensée. Le risque repose donc sur l’humain qui, dans une chaîne accélérée par la machine, ne ferait plus qu’entériner.

La « dette morale » est aussi un marché

Le manifeste prend soin de présenter cet alignement avec l’État américain comme un devoir patriotique. Or, ce devoir correspond aussi au cœur du modèle économique de Palantir. Dans son rapport annuel 2025, l’entreprise indique avoir réalisé 4,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires, dont 54 % auprès de clients gouvernementaux. Elle précise aussi que 74 % de son chiffre d’affaires provenait de clients situés aux États-Unis.

Autrement dit, la défense de l’État est aussi, très concrètement, un marché. Quand Palantir appelle la Silicon Valley à s’arracher aux applications de confort pour se tourner vers la sécurité, la défense et les infrastructures publiques, l’entreprise décrit aussi les secteurs où elle vend déjà ses services et où elle veut étendre sa position. Son rapport annuel le dit à sa manière : Palantir vise les grands problèmes complexes, difficiles à résoudre, aux coûts d’installation élevés, aux environnements de données compliqués, ceux où les barrières à l’entrée sont fortes. Son modèle repose d’abord sur un État dépendant d’une infrastructure logicielle privée.

Cette logique ne se limite pas au champ militaire. En avril 2025, Business Insider a révélé que l’ICE, la police fédérale américaine chargée de l’immigration, avait signé avec Palantir un contrat de près de 30 millions de dollars pour ImmigrationOS, un système destiné notamment à suivre les auto-expulsions, les dépassements de visa et le processus allant de l’identification à l’éloignement. Le contrat s’inscrit dans une relation ancienne entre Palantir et le Department of Homeland Security.

Palantir conteste l’idée que ses outils serviraient à une logique indiscriminée de chasse de masse et présente son rôle comme un travail d’intégration de données, encadré par les règles d’accès existantes. Cette réponse est certes importante, mais elle ne règle pas la question : même lorsque l’entreprise ne décide pas de la politique migratoire, elle fournit l’architecture qui permet de l’industrialiser. La souveraineté ne disparaît pas ; elle se reconfigure autour de prestataires capables de rendre certaines politiques plus difficiles à contester au moment où elles s’exécutent.

Un État fort pour acheter, faible pour contredire

Le manifeste bute pourtant sur une contradiction. Palantir n’est pas anti-État. Elle veut au contraire un État fort, dépensier, armé, capable de centraliser des données, d’acheter des plateformes et d’agir vite. Ce que Palantir conteste, ce n’est pas la puissance publique comme telle ; c’est la puissance publique lorsqu’elle régule, ralentit, interroge, impose des normes, demande des comptes ou prétend juger la technologie depuis un point de vue extérieur à l’efficacité opérationnelle.

Cette tension traverse les passages sur les fonctionnaires. Le manifeste affirme que les agents publics n’ont pas à « être traités comme des prêtres » et suggère qu’une entreprise « qui rémunérerait ses salariés comme l’administration fédérale aurait du mal à survivre ». La formule vise à ridiculiser l’État bureaucratique, présenté comme coûteux, moraliste et inefficace. Néanmoins, Palantir ne propose pas de réduire la place de l’État dans l’économie ; elle propose de transformer l’État en client et en accélérateur de puissance. L’État doit donc maigrir partout, sauf sur la ligne budgétaire de Palantir.

La cible véritable est donc la délibération. Dans le manifeste, les débats sur les armes assistées par l’IA deviennent des spectacles inutiles ; la prudence en politique devient corrosive ; la critique des milliardaires devient une forme de petitesse culturelle ; l’examen public de la vie des puissants devient un obstacle au recrutement de personnalités fortes. Le texte dessine une République où l’action vaut mieux que la discussion, où l’audace vaut mieux que la transparence, où la capacité à construire l’emporte sur la légitimité à décider collectivement de ce qui doit être construit.

Cet imaginaire trouve un écho dans l’évolution récente de la politique américaine de l’IA. L’ordre exécutif signé par Donald Trump le 2 juin 2026 met en avant une collaboration volontaire avec l’industrie pour sécuriser les systèmes publics et privés, développer des capacités américaines avancées et organiser l’accès du gouvernement à certains modèles de pointe. Reuters précise que les agences américaines pourraient disposer jusqu’à 30 jours pour tester des modèles avant leur diffusion à des organisations extérieures au gouvernement. Ce n’est pas une autorisation préalable générale, mais c’est bien l’institutionnalisation d’un axe État-industrie autour de l’IA stratégique.

De la puissance à la hiérarchie des civilisations

Le manifeste ne s’arrête pas à la guerre et à la sécurité. Il propose aussi une lecture civilisationnelle du monde. Les États-Unis y sont présentés comme la puissance qui aurait « le plus fait avancer les valeurs progressistes » et rendu possible une longue paix mondiale. Dans le même mouvement, Palantir rejette l’idée que toutes les cultures se vaudraient, oppose les sociétés productives aux sociétés dysfonctionnelles ou régressives, et appelle à résister à un pluralisme jugé vide.

Le glissement n’est cependant pas anodin : la technologie n’est plus seulement justifiée par son efficacité militaire ou économique, mais par une prétention à défendre une civilisation supérieure. Dès lors, l’adversaire n’est pas seulement stratégique ; il est culturel. Le pluralisme n’est plus seulement une méthode de coexistence démocratique ; il devient un affaiblissement moral. Le désaccord n’est plus seulement un élément normal de la vie politique ; il peut être requalifié en symptôme de décadence. Qui décide de ce qui est décadent ? Le manifeste ne le dit jamais – et c’est bien le problème.

C’est aussi dans cette logique que s’inscrit l’appel à réarmer l’Allemagne et le Japon, présenté par Palantir comme la correction d’une retenue excessive héritée de l’après-guerre. Le manifeste transforme des limites politiques nées d’une catastrophe mondiale en obstacles archaïques à la puissance occidentale.

La République technologique de Palantir se présente comme démocratique, mais elle supporte mal ce qui fait la démocratie : l’incertitude, la contradiction, le pluralisme, les contre-pouvoirs, les délais, la possibilité de dire non. Elle conserve le mot de République, mais en modifie le centre de gravité. Ce n’est plus le citoyen qui en est la figure principale ; c’est l’ingénieur, le soldat, le fondateur, le décideur opérationnel, celui qui construit plus vite que les autres ne discutent.

La République technologique de Palantir s’est-elle déjà imposée ?

Oui et non. Oui, parce que Palantir est déjà installée au cœur de fonctions régaliennes. Dans l’armée américaine, ses systèmes de ciblage et de commandement ont pris une importance stratégique. Dans l’immigration, ses outils participent à la mise en données de politiques d’éloignement. Dans son propre modèle économique, la frontière entre logiciel privé et puissance publique est devenue structurante. Palantir ne se contente pas de commenter l’État : elle travaille dans ses organes sensibles.

Non, car l’entreprise commence aussi à susciter des résistances. En France, la DGSI doit remplacer progressivement les outils de Palantir par ceux de ChapsVision, une entreprise française, au nom de la souveraineté numérique. Cependant, Reuters rapporte que le contrat de Palantir, renouvelé fin 2025, reste en vigueur pendant plusieurs années et que la transition prendra du temps afin d’éviter une rupture capacitaire. Cette précision est essentielle : sortir de Palantir n’est pas un geste instantané, c’est une opération lourde, parce que la dépendance est déjà installée.

C’est aussi pour cela que le manifeste mérite d’être pris au sérieux. Non pas parce qu’il serait subtil, ni parce qu’il inventerait seul l’avenir de la politique, mais parce qu’il dit à voix haute ce que de nombreuses infrastructures numériques font déjà silencieusement : déplacer la décision publique vers des architectures privées, transformer la sécurité en marché, convertir la guerre en horizon technologique, et présenter la délibération démocratique comme une faiblesse face à l’urgence.

Palantir ne fait pas que vendre des logiciels aux États. Elle vend une certaine idée de l’État : un État client moins soucieux de débattre que d’agir, moins préoccupé par le pluralisme que par la cohérence, moins attaché à la lenteur démocratique qu’à la vitesse opérationnelle. La question n’est donc pas de savoir si les démocraties doivent utiliser des technologies puissantes. Elles le feront. La question est de savoir si elles peuvent les utiliser sans adopter, avec elles, la politique de ceux qui les conçoivent.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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