La France traverse une crise du pouvoir d’achat historique : depuis 2024, les familles ont perdu 1 200 euros en moyenne
Depuis 2019, les salaires réels sont en baisse, un phénomène rare, mais les transferts sociaux et les revenus du patrimoine ont longtemps compensé. En 2025 et 2026, ce n’est plus le cas. Conséquence : le pouvoir d’achat baisse deux années de suite, ce qui n’est arrivé que deux fois depuis 1960.
Par Eric AlbertPublié le 30 septembre 2026 à 05h30, modifié hier à 14h17 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/09/30/la-france-traverse-une-crise-du-pouvoir-d-achat-historique-depuis-2024-les-familles-ont-perdu-1-200-euros-en-moyenne_6785932_3234.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=larevuedumonde&lmd_send_date=20261002&lmd_email_link=la-revue-du-monde_les-essentiels_titre_titre_3&M_BT=53496897516380
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La France entre en campagne électorale alors qu’elle traverse une crise du pouvoir d’achat historique. Ce n’est pas une figure de style, mais une réalité statistique. En 2025, le pouvoir d’achat par « unité de consommation » (un concept proche de celui du foyer, mais qui est pondéré en fonction de la taille des familles) a reculé de 0,7 %. Alors que les neuf premiers mois de l’année se sont déjà écoulés, il est en passe de chuter une deuxième fois de 0,7 %.
Deux reculs du pouvoir d’achat sur deux années consécutives : la situation est exceptionnelle. Depuis 1960, quand l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a inauguré cette série statistique, la France n’a connu jusqu’à présent que deux périodes similaires. La première a été le tournant de la rigueur de 1983-1984, sous François Mitterrand (1981-1995). La seconde correspond aux années qui ont suivi la grande crise financière, de 2010 à 2013, également en période de durcissement budgétaire.
La France traverse donc actuellement une troisième période historique de la même ampleur. « Cette année, on est vraiment entré dans le dur », observe Mathieu Plane, économiste à l’Institut français d’économie (IFE) – un institut créé à l’été, fusion de l’Observatoire français des conjonctures économiques et du Centre d’études prospectives et d’informations internationales. Selon les calculs de l’IFE, réalisés pour Le Monde, la chute du pouvoir d’achat depuis 2024 correspond à une perte de 1 200 euros (en valeur réelle, corrigée de l’inflation) pour une famille de deux adultes et deux enfants. Pour un adulte seul, cela correspond à 600 euros de moins.

Raul Sampognaro, également à l’IFE, ajoute que cette tendance négative est plus douloureuse que les épisodes précédents. « Le recul de 1983 faisait suite à des années de croissance du pouvoir d’achat très dynamiques, ce qui n’est pas le cas actuellement. » Quant aux perspectives, elles sont sombres à cause de la lourde dette française, qui limite fortement les marges de manœuvre de l’Etat et la capacité de celui-ci à compenser les pertes des ménages. « On est dans un contexte inflationniste et, dans le même temps, les futurs budgets de l’Etat doivent en principe réduire le déficit de 3 points de PIB. » Des prix plus élevés, des aides sociales au mieux stagnantes : pas étonnant, dans ce contexte, que le pouvoir d’achat soit au cœur des préoccupations des Français.
Le choc actuel trouve bien sûr sa genèse dans le grand retour de l’inflation depuis fin 2021. Mais le phénomène est plus compliqué qu’il n’y paraît et mérite d’être décortiqué. D’autant que, contrairement au discours ambiant, le pouvoir d’achat a bien résisté en France jusqu’en 2024. Les rémunérations, en revanche, ont beaucoup souffert : depuis 2019,l’inflation a augmenté de 21,3 %, tandis que les salaires ont progressé de 18,7 %. La différence entre le pouvoir d’achat, qui a tenu, et les salaires réels en baisse, vient des transferts sociaux (hausse des retraites, des aides sociales, « quoi qu’il en coûte »…) et des revenus du patrimoine.
Une chute historique des salaires réels
Cela semble lointain, mais les Français sont sortis de la pandémie de Covid-19 enrichis (il s’agit d’agrégats macroéconomiques, cela n’a évidemment pas été le cas de tous les foyers). En 2020 et 2021, le pouvoir d’achat par unité de consommation a progressé de 2,5 %, un rythme soutenu. Le chômage partiel avait maintenu l’emploi, les aides sociales du « quoi qu’il en coûte » étaient nombreuses, et elles faisaient suite aux soutiens qui avaient mis fin à la révolte des « gilets jaunes » en 2019. La consommation battait son plein, et l’emploi aussi : les entreprises peinaient à trouver des salariés.
Puis, l’inflation est arrivée, pour la première fois depuis le début des années 1980. La désorganisation des chaînes logistiques mondiales et la guerre en Ukraine, qui a fait flamber le prix du gaz, ont provoqué une spectaculaire hausse des prix. Les salaires n’ont pas suivi. Par rapport au quatrième trimestre 2019, ils restent en recul de plus de 2 %, note Raul Sampognaro. Un phénomène là encore historique : selon l’Insee, une baisse des salaires réels n’avait pas été enregistrée depuis les années 1983-1985.
« C’est un choc sans précédent dans l’histoire récente », confirme Stéphane Carcillo, de l’Organisation de coopération et de développement économiques. Le mouvement a été similaire à travers l’ensemble du monde occidental, rappelle-t-il. Depuis 2021, les salaires réels ont baissé de 6 % en Italie, de 5 % en Suède et en Australie, de 2 % en Espagne ainsi que pour la moyenne de la zone euro. Même les Etats-Unis, malgré une économie plus dynamique, ont enregistré un recul de 1,5 %. Et ces chiffres sous-estiment la réalité, puisqu’ils s’arrêtent au premier trimestre, ne tenant pas compte du choc de la guerre au Moyen-Orient et de l’envolée des prix du pétrole.


Pour les ménages, il s’agit d’une rupture violente. Génération après génération, il était devenu la norme de voir les salaires réels progresser. En France, ils ont augmenté de 1,5 % par an dans les années 1980, de 2,2 % dans les années 1990, de 1,6 % dans les années 2000, de 1,2 % dans les années 2010. Jamais ils n’avaient reculé ni même stagné. Ce n’est pas normal : « Une économie qui gagne en productivité devrait s’accompagner d’une hausse de salaires », rappelle Raul Sampognaro.
Le choc des salaires n’est cependant qu’une partie de l’histoire de ces dernières années. Jusqu’en 2024, il a été compensé par une hausse de l’emploi. Les gens étaient moins bien payés, mais ils étaient plus nombreux à toucher un salaire. La masse salariale totale a donc progressé de 4 % depuis 2019. Pour les macroéconomistes, qui s’intéressent aux grands agrégats, la situation paraissait donc moins douloureuse que la perception qu’en avaient les foyers.
Le problème est que ce facteur atténuant a disparu. Le chômage, qui avait atteint un point bas de 7,2 % début 2023, fait son retour. Il est aujourd’hui à 8,3 %. Cette année, l’impact sur le pouvoir d’achat sera donc double : un recul des salaires, et moins de salariés.
Des compensations qui ont disparu
Jusqu’ici les prestations sociales ont longtemps maintenu à flot le pouvoir d’achat. Les retraites ont été indexées sur l’inflation, progressant plus vite que les salaires. La taxe d’habitation sur les résidences principales a été supprimée progressivement entre 2020 et 2023. La redevance audiovisuelle a disparu en 2022. En 2019, à la suite du mouvement des « gilets jaunes », la prime d’activité avait été revalorisée, et les heures supplémentaires défiscalisées partiellement. Autant de mesures qui ont compensé un peu la baisse des salaires.
Avec la dérive budgétaire de ces dernières années, les pouvoirs publics ne peuvent plus poursuivre un tel soutien. Même face à l’envolée du prix de l’essence et encore plus du diesel, le gouvernement s’est contenté d’apporter un soutien aux grands rouleurs, se refusant à le généraliser. Parmi les pistes de réflexion du gouvernement pour le budget 2027 se trouve une désindexation des retraites les plus élevées, ainsi que de la prime d’activité.
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Par ailleurs, le pouvoir d’achat avait aussi été soutenu par les revenus du patrimoine, essentiellement chez les ménages aisés. La Bourse a flambé, et les entreprises ont multiplié les dividendes. C’était particulièrement spectaculaire en 2024, parce qu’un impôt (la contribution différentielle sur les hauts revenus) entrait en vigueur l’année suivante, incitant à anticiper les versements.
Cette année-là, les patrimoines ont compté pour presque la moitié du gain total du pouvoir d’achat des ménages. Mécaniquement, les dividendes, en 2025, ont baissé, et les revenus du patrimoine ont nettement chuté cette année-là. L’année 2026 s’annonce plate de ce point de vue-là. Retrait partiel de l’Etat et faible dynamique des patrimoines : le pouvoir d’achat va mécaniquement souffrir.
La petite classe moyenne frappée de plein fouet
Tous les ménages n’ont pas été touchés de la même manière. Les plus pauvres ont été relativement protégés par l’indexation du smic sur l’inflation. Les ménages les plus aisés ont bénéficié de la bonne santé boursière. « Ceux qui se sont appauvris sont les professions intermédiaires et certains cadres », note Stéphane Carcillo. La petite classe moyenne, celle qui gagne autour du salaire médian – 2 200 euros net par mois – a été la grande perdante de ces dernières années.
L’Insee a passé en revue l’évolution des salaires des 343 professions qu’elle recense. Entre 2019 et 2024, 222 ont enregistré un recul. Les plus mal loties sont les professions de l’information, des arts et du spectacle, qui ont perdu 7 %. Les enseignants du secondaire ont perdu plus de 5 %, les ingénieurs et cadres techniques plus de 4 %. Un grand ventre mou, intitulé « professions intermédiaires administratives et commerciales des entreprises », qui représente un salarié sur dix, a vu ses salaires perdre 3,3 %.
L’impact de l’inflation varie aussi fortement en fonction du lieu de vie des ménages. Ceux qui habitent en banlieue et les ruraux, qui dépendent fortement de leur voiture, sont frappés directement par la hausse du prix du carburant. S’ils vivent dans des pavillons relativement grands et difficiles à chauffer, la facture d’énergie est d’autant plus lourde. Inversement, un ménage urbain dans un petit appartement, même aux revenus faibles, est mieux protégé. « Les plus touchés sont les périurbains aux revenus modestes », résume M. Plane.


Ce choc a provoqué deux réactions profondes chez les Français. La première peut sembler paradoxale : au lieu de puiser dans leurs économies, ils se sont mis à épargner à un niveau jamais enregistré jusqu’à présent. Le taux d’épargne, qui était autour de 15 % avant l’épidémie de Covid-19, a bondi à plus de 18 %, avant de se tasser légèrement à 17,3 %.
La seconde est une transformation profonde de la consommation. Selon le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), cabinet d’expertises économiques qui réalise depuis des décennies un baromètre de la consommation, les Français se sont beaucoup tournés vers les marques de distributeur dans les grandes surfaces, qui représentent désormais 45 % des achats de certaines catégories. « Une partie des classes moyennes s’y est convertie », note le directeur d’études Franck Lehuédé. La chasse aux rabais et offres spéciales s’est de même renforcée.
Il souligne cependant que la réaction actuelle est très différente de la période qui a suivi la grande crise financière de 2007-2008. « Il s’agit cette fois-ci d’une crise d’inflation, en particulier sur l’énergie et l’alimentation [des dépenses très régulières]. Ça se ressent donc très rapidement, et les gens mettent très vite le pied sur le frein [de la consommation]. »Fait nouveau, les Français ont même réduit leur consommation alimentaire. « Par exemple, on s’assure que les enfants mangent bien, mais, souvent, des adultes prennent un déjeuner très léger, voire le sautent. »
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En revanche, les priorités ne sont pas les mêmes qu’avant. « Pour les générations nées après 1990, le loisir est fondamental. » Dans son baromètre, le Crédoc constate que les deux tiers des répondants disent « se priver d’un achat du quotidien pour privilégier des dépenses exceptionnelles qui font plaisir ». « On se serre la ceinture pour pouvoir partir en week-end, avoir Netflix ou aller au concert de Taylor Swift », poursuit Franck Lehuédé. Du moins jusqu’à présent. Si une troisième année de baisse du pouvoir d’achat se concrétise en 2027, les habitudes pourraient changer.
Retrouvez ici tous les articles de notre série « A l’euro près » sur la crise du pouvoir d’achat historique que traversent les Français.
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