Crise après crise, les politiques agricoles montrent leurs limites à soutenir une transition vers une agriculture plus résiliente.

« La transition agroécologique nécessite des politiques efficientes, tenues dans le temps »

Crise après crise, les politiques agricoles montrent leurs limites à soutenir une transition vers une agriculture plus résiliente. Sydney Girard, agroéconomiste à l’Inrae, décrypte pour Actu-Environnement les blocages et les pistes d’actions.

Interview  |  Agroécologie  |  25.09.2026   https://www.actu-environnement.com/ae/news/transition-agroecologique-politiques-agricoles-inrae-48561.php4#ntrack=cXVvdGlkaWVubmV8NDA4Nw%3D%3D%5BNDExMDgz%5D

|  S. Fabrégat

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LES POINTS À RETENIR

  • Plus de 80 % des exploitations ont accédé à l’éco-régime sans modifier leurs pratiques.
  • Les GIEE permettent à des agriculteurs pionniers d’entraîner leurs pairs vers le changement.

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« La transition agroécologique nécessite des politiques efficientes, tenues dans le temps »

Sydney Girard
Agroéconomiste, ingénieur de recherche à l’INRAE

Actu Environnement : Alors que les crises agricoles se succèdent, les politiques permettant d’entamer une réelle transition peinent à être mises en place ou, lorsqu’elles le sont, à être maintenues sans être détricotées. Et ce, à l’échelle française comme européenne. Comment l’expliquer ?

Sydney Girard : Les politiques publiques ont du mal à atteindre leurs objectifs initiaux. Ce n’est pas un problème de pratiques agricoles alternatives qui n’existeraient pas : on dispose aujourd’hui des pratiques et des connaissances pour la plupart des productions et des contextes. On ne bute donc pas sur le fait que les agriculteurs ne sauraient pas faire, on bute plutôt sur la mise en place : organisation, freins à l’adoption, verrous socio-techniques, design des aides….

La politique agricole commune (PAC) représente beaucoup d’argent public mais elle rémunère mal les efforts des agriculteurs pour changer. Malgré des réorientations successives, les ambitions de la PAC ne sont pas assez fortes et sont souvent limitées à des mesures de soutien au revenu. Par exemple, plus de 80 % des exploitations agricoles ont eu accès au niveau de base de l’éco-régime français sans changer de pratiques. Même les parts dévolues à rémunérer les actions climatiques ou environnementales sont finalement utilisées pour rémunérer les agriculteurs, un objectif important mais qui diffère de l’objectif initial : changer structurellement les pratiques agricoles les plus problématiques.

L’un des points centraux est que les politiques publiques ont tendance à se concentrer sur les changements individuels, à l’échelle de l’exploitation, alors que les changements doivent être systémiques et porter aussi sur l’accompagnement agricole, le financement, la politique alimentaire… Pour impulser une transition réelle, les actions à ces différents niveaux doivent être alignées, pas opposées. Il y a bien des tentatives pour élargir les thématiques, comme l’approche One healthsur la santé environnementale et humaine, les solutions fondées sur la nature qui abordent les enjeux de biodiversité associés à d’autres bénéfices sociétaux… Ces approches intégrées ont une ambition systémique mais elles s’incarnent encore dans des projets pilotes ou dans des guidelines générales et ne se sont pas traduites en mesures aussi concrètes que la PAC par exemple.

Enfin, le contexte commercial et mondial n’est pas très favorable. En 2024, la crise agricole s’est traduite par un nouveau recul des ambitions agroécologiques tant au plan national qu’européen. Pourtant, la transition agricole nécessite des politiques efficientes, tenues dans le temps. La solution viendra de politiques territorialisées, portées à l’échelle locale, capables de prendre en compte la diversité des enjeux locaux avec un haut niveau d’effort environnemental associé à un haut niveau de soutien public.

AE : Les syndicats majoritaires représentant les agriculteurs freinent également sur ces sujets. Comment l’expliquer, alors qu’ils sont en première ligne des crises ?

SG : Ils s’appuient sur une ligne de conduite bâtie sur la PAC qui date de 1992, sur une logique de confrontation sur les marchés mondiaux. Il faut donc produire le moins cher possible et réduire au maximum les contraintes. En même temps, quand l’Europe met en place une PAC plus ambitieuse et signe en parallèle le Mercosur, ce n’est pas un signal cohérent…

L’autre difficulté est que, pour les agriculteurs qui ont construit des systèmes de production depuis longtemps, qui sont aujourd’hui rodés, c’est difficile de changer. Ceux-là ne seront sans doute pas leaders du changement.

Mais la représentation syndicale n’est pas la même selon les territoires et des choses bougent. Au Pays basque, une « chambre d’agriculture » alternative (1) a été créée pour soutenir l’agriculture paysanne. Cette initiative a été organisée par des agriculteurs qui ne se sentaient pas représentés par la chambre d’agriculture officielle et se sont organisés en association. Mais ce n’est pas possible partout. Il y a des territoires où il est difficile de ne pas rejoindre le syndicat majoritaire…

AE : Au cours de la prochaine décennie, l’agriculture devrait connaître un renouvellement des générations, avec de nombreux départs à la retraite. Est-ce l’occasion de porter ce changement ?

SG : On a tendance à considérer le monde agricole comme conservateur, mais ça vaut pour à peu près tous les milieux professionnels. Le changement viendra peut-être avec les nouvelles générations. Il y a des évolutions dans la formation agricole, on y parle aujourd’hui plus d’agroécologie. De nouveaux venus souhaitent développer d’autres modèles et on sait que l’installation de ces publics est un levier important pour la transition. On peut espérer que la masse critique sera suffisante pour infléchir les choses.

AE : Vous travaillez sur une méthode d’évaluation de la durabilité des exploitations (IDEA4) pour accompagner les agriculteurs. Est-ce que cela peut permettre une prise de conscience des changements à mettre en place ?

SG : La méthode IDEA4 (2) , pour « indicateurs de durabilité des exploitations agricoles », date de la fin des années 90. Elle a été conçue pour donner du corps au concept d’agriculture durable et montrer qu’il est possible de transformer les pratiques de manière concrète. La quatrième version de la méthode a été publiée en 2023. Elle se veut un outil d’évaluation et de réflexion stratégique. Elle s’adresse à tous les systèmes de production et questionne les principaux sujets autour de la durabilité (diversité des productions, autonomie, impacts environnementaux, gestion du travail, contribution au territoire, rentabilité, transmissibilité, résilience, etc.).

IDEA4 révèle les points forts et les points faibles du système. Avec ces informations, on peut identifier les améliorations et les changements structurels à mener à moyen terme, et hiérarchiser les priorités. Mais ce diagnostic peut aussi mettre en lumière des faiblesses sur lesquelles les agriculteurs n’ont pas de prise et qui devraient être traitées à d’autres échelles (filière, territoire, etc.). L’autre limite, c’est qu’IDEA4 s’appuie surtout sur des indicateurs de moyens, sur les pratiques mises en œuvre. C’est la seule solution pour une méthode d’évaluation rapide et opérationnelle. Mais il faudrait aussi des indicateurs d’impacts, mesurant les résultats, plutôt que sur les indicateurs de moyens. Il faut arriver à trouver des moyens d’évaluation robustes.

AE : Lors des débats sur la précédente loi agricole, en 2025, il avait été question de rendre ce type de diagnostic obligatoire mais, finalement, il a été décidé que ce serait sur la base du volontariat. C’est une occasion manquée ?

SG : On constate que les publics les plus volontaires sont ceux qui ont déjà une sensibilité aux enjeux de durabilité ou ont déjà engagé leur transition. On a du mal à démontrer l’intérêt de ces diagnostics aux autres publics. Ce type d’outil permet pourtant de prendre un point de vue stratégique plus large, de ne pas penser qu’en termes de rendement, de gestion des maladies… L’intérêt est la réflexion que ça provoque. Même s’ils ne sont pas toujours parfaits d’un point de vue de la rigueur scientifique, ces outils constituent un premier pas vers le changement.

On constate aujourd’hui un plus grand intérêt pour la transition agricole et l’évaluation de la durabilité à l’échelon local. Il y a de plus en plus d’initiatives portées par des acteurs locaux : paiements pour services environnementaux (PSE) ; obligations réelles environnementales (ORE) ; projets alimentaires territoriaux (PAT) ; protection de captages d’eau. S’ils sont volontaires ces acteurs locaux n’ont pas toujours les moyens de leurs ambitions au plan économique et législatif.

Les groupements d’intérêt économique et environnemental (GIEE) sont une vraie réussite aussi. Ce sont des collectifs d’agriculteurs locaux qui s’emparent d’un sujet pour tester et faire changer leurs pratiques. Ils ont permis à des leaders de l’innovation d’entrainer d’autres agriculteurs dans leur changement de pratique. La réalisation d’un diagnostic est obligatoire dans les GIEE, cela permet aux agriculteurs de se comparer entre eux et d’identifier les leviers d’action.

IDEA4 est une des méthodes utilisées dans ces dispositifs (PSE, GIEE, etc.) pour faire des points d’étape et accompagner le changement des agriculteurs. Au total, depuis 2023, plus de 1500 diagnostics IDEA4 ont été réalisés en France. Cet échantillon commence à être intéressant, même s’il n’est pas représentatif. Nous travaillons à enrichir cette base avec d’autres données territoriales et la transformer en observatoire national de la durabilité des exploitations agricoles. Cet observatoire devrait permettre de montrer que les agriculteurs font des efforts, qu’il y a un mouvement de fond, et d’identifier les déterminants de la durabilité des exploitations agricoles.

Dans les débats sur la PAC post 2027, on sent également un léger frémissement. Aujourd’hui, les aides sont pensées comme une compensation du surcoût et du manque à gagner qu’engendre le changement de pratiques. L’idée serait d’entrer dans une démarche de paiement de service, avec des aides au-delà de la simple compensation du coût. Ce serait un vrai changement.1. En savoir plus
https://ehlgbai.org/2. En savoir plus sur la méthode IDEA4
https://methode-idea.org/

Propos recueillis par Sophie Fabrégat, journaliste intégrée
Cheffe de rubrique énergie / agroéco

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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