« A Berlin, la victoire du parti de gauche radicale Die Linke offre un contraste saisissant avec la dynamique de La France insoumise »
Tribune
Guillaume BeringerMaître de conférences en études germaniques à l’université Paris-Nanterre
Malgré une volonté commune de rupture avec le néolibéralisme, les méthodes et la culture politique des deux partis divergent, analyse Guillaume Beringer, spécialiste des études germaniques, dans une tribune au « Monde ».
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Les sondages le donnaient encore en difficulté en 2024. Le parti Die Linke (« la gauche ») a pourtant remporté une victoire aux élections législatives régionales de Berlin, dimanche 20 septembre, devançant largement ses concurrents traditionnels, l’Union chrétienne-démocrate, le Parti social-démocrate (SPD) et les Verts. Ce résultat, inespéré pour un parti qui avait frôlé la disparition du paysage fédéral en 2021, marque le point d’orgue d’une recomposition profonde et d’une stratégie audacieuse. Loin d’être un simple sursaut électoral, ce succès berlinois valide une refonte idéologique et générationnelle qui pourrait bien redéfinir l’équilibre des forces à gauche en Allemagne et offrir des leçons précieuses au-delà du Rhin.
La clé de ce succès réside dans la capacité de Die Linke à reconnecter avec les préoccupations matérielles immédiates des Berlinois. Dans une capitale où la crise du logement a atteint des proportions critiques, le parti a fait de l’encadrement des loyers et de la réquisition des logements vacants le cœur battant de sa campagne. Contrairement à une gauche parfois accusée de se perdre dans des débats sociétaux abstraits, Die Linke a porté un programme concret, centré sur le pouvoir d’achat, la redistribution des richesses et la défense des services publics.
Cette orientation « matérialiste » a permis de capter un électorat populaire et précaire, mais aussi une classe moyenne urbaine étouffée par la hausse des coûts de la vie. Le départ de l’aile droite du parti, emmenée par Sahra Wagenknecht, a résonné comme une invitation à reconstruire une maison commune, débarrassée des ambiguïtés passées. Le parti a su transformer sa faiblesse apparente – une scission douloureuse – en une force : celle d’une ligne claire, résolument à gauche, assumant un marxisme réactualisé qui parle de lutte des classes sans complexe, mais avec pragmatisme.
Pour l’observateur français, la victoire de Die Linke offre un contraste saisissant avec la dynamique de La France insoumise. Si les deux partis partagent une volonté de rupture avec le néolibéralisme, leurs méthodes et leur culture politique divergent fondamentalement. Là où le parti français reste structuré autour d’une figure tutélaire forte et d’une rhétorique de la confrontation permanente, Die Linke a fait le choix d’une direction collégiale et d’un ton apaisé.
Gauche non aventureuse
L’une des figures de proue de ce renouveau, Heidi Reichinnek, incarne cette nouvelle approche. Loin de la verticalité du chef, elle se présente comme une « coordinatrice » au sein d’un collectif. Sa communication, virale sur les réseaux sociaux, mise sur l’humour, la proximité et la pédagogie plutôt que sur l’invective et la polarisation. La « joyeuse révolution », comme le qualifient les journaux allemands, n’est pas un renoncement à la radicalité, mais une stratégie d’hégémonie culturelle. Il s’agit de rendre la gauche désirable, et non seulement nécessaire.
Surtout, Die Linke assume pleinement sa vocation gouvernementale. Le parti a clairement indiqué sa volonté de coalition, n’excluant pas de travailler avec le SPD ou les Verts, et allant jusqu’à évoquer, dans certains Länder, la tolérance d’un gouvernement conservateur pour faire barrage à l’extrême droite, portée par l’Alternative pour l’Allemagne. Cette capacité au compromis, perçue en France comme une trahison par une partie de la gauche radicale, est ici revendiquée comme un gage de responsabilité. Die Linke ne se pose pas en opposant éternel, mais en partenaire de gouvernement potentiel, prêt à exercer le pouvoir pour appliquer son programme, notamment sur le logement. Cette posture a rassuré un électorat modéré qui cherchait une alternative de gauche crédible et non aventureuse.
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Il convient toutefois de nuancer l’ampleur de cette victoire par un facteur contextuel majeur. Pour la première fois dans l’histoire de la ville-Etat de Berlin, le droit de vote a été abaissé à 16 ans. Or, la jeunesse berlinoise vote massivement à gauche. Les études démographiques montrent que les 16-25 ans, sensibles aux enjeux climatiques et sociaux, ont plébiscité Die Linke, voyant en ce parti la seule force capable de contrer efficacement la droite conservatrice et l’extrême droite.
Si l’on retire mécaniquement les voix de cette nouvelle tranche d’âge, le score de Die Linke reste excellent, mais moins hégémonique. Cela pose la question de la pérennité de ce succès : le parti a-t-il convaincu durablement les familles et les travailleurs ou a-t-il surtout bénéficié d’une mobilisation générationnelle exceptionnelle ? La réponse se trouvera dans la capacité du parti à transformer cet enthousiasme juvénile en ancrage durable dans les quartiers et les entreprises.
La recomposition de Die Linke et son triomphe berlinois envoient un signal fort à toute la gauche européenne. Ils démontrent qu’il est possible de concilier radicalité programmatique et réalisme politique, à condition d’accepter de se débarrasser des ego surdimensionnés et de la culture de l’affrontement stérile. En plaçant le concret (le logement, le salaire, la santé) au-dessus des querelles de chapelle, et en privilégiant le collectif sur la figure providentielle, Die Linke a réussi là où beaucoup d’autres ont échoué : redevenir utile.
Alors que s’ouvrent les négociations pour former le nouveau gouvernement berlinois, tous les regards sont tournés vers la capacité de ce parti réinventé à transformer l’essai. Si Die Linke parvient à appliquer son programme sur les loyers et à gouverner dans la durée, elle pourrait bien avoir tracé la voie d’un nouveau printemps pour la gauche, bien au-delà des frontières allemandes.
Guillaume Beringer est agrégé d’allemand et maître de conférences à l’université Paris-Nanterre, spécialisé dans les études germaniques et l’histoire des idées.