Finances publiques : l’économiste Anne-Laure Delatte réfute le discours alarmiste
Mardi 15 septembre 2026 https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-mardi-15-septembre-2026-1521941
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Dans « Riches ensemble ! », l’économiste Anne-Laure Delatte conteste le récit d’une France au bord de la faillite, dépassée par des dépenses sociales qui dérapent. Aides aux entreprises, sous-investissement éducatif, retraites : elle invite à repenser ce que nous voulons financer ensemble.
Avec
- Anne-Laure DelatteÉconomiste, chercheuse au CNRS, membre du laboratoire LEDa de l’université Paris-Dauphine, spécialiste de la finance, des paradis fiscaux et de la zone euro
Dans son dernier livre Riches ensemble ! publié aux éditions du Seuil, l’économiste Anne-Laure Delatte, directrice de recherches au CNRS rattachée à l’université Paris-Dauphine-PSL, part à contre-courant des discours politiques alarmistes et pose la question de ce que nous pouvons et voulons réellement financer collectivement.
Au bord de la récession, pas de la faillite
L’Insee prévoit une croissance de 0,4 % du PIB cette année, la plus faible depuis 2012 hors Covid. Pourtant, pour Anne-Laure Delatte, la France n’est pas, comme on le dit communément, « au bord de la faillite », mais « au bord de la récession« . « Je ne vais pas vous dire qu’on n’a pas de problème de dette ni de problème budgétaire – on a un déficit qui est deux points au-dessus des limites autorisées – et surtout, ce déficit a du mal à se ralentir, à se réduire. En plus, on a un problème de croissance. On n’est pas au bord de la faillite, mais on a toutes les conditions réunies pour que, si ça continue, effectivement, on n’arrive pas à redresser la barre. »
Selon elle, la panne est structurelle. « On a un régime de croissance en panne parce qu’on n’a pas investi aux bons endroits. On n’a pas fait les investissements rentables du type éducation et environnement. » Elle reste néanmoins optimiste : « Il n’est jamais trop tard et la France est quand même encore dans un sentier qui va bien, donc c’est tout à fait le moment de le récupérer. »
Le « gaslighting économique »
L’économiste emprunte au vocabulaire féministe le terme de « gaslighting », pour décrire un discours qui, face à la crise climatique, place la réduction de la dette au-dessus de tout. « On a une crise climatique, on a un vrai danger qui met en péril notre planète, notre existence, et on nous parle comme si ça n’existait pas. On nous dit que l’essentiel est de rembourser la dette… C’est hyper important de réduire le déficit, mais ce n’est pas l’essentiel. »
Elle entend souvent que la protection sociale n’est plus soutenable, que « la France ne peut plus se le permettre ». L’économiste décèle dans ces arguments l’expression d’intérêts économiques : « Quand les dépenses publiques disparaissent, les besoins ne disparaissent pas et donc vous passerez par du privé. Aujourd’hui, on le voit sur le secteur de la santé et de l’éducation supérieure. Beaucoup d’écoles privées se sont ouvertes suite à la dégradation de l’université. » Sur le sujet des retraites, elle ajoute : « Il y a une littérature en sciences politiques qui a montré que beaucoup de fonds de pension s’expriment contre le régime de retraite publique. »
Un contrat social modifié sans le dire
Pourquoi paie-t-on beaucoup d’impôts alors que les services publics et le modèle social se dégradent ? Plutôt qu’une « gabegie », l’autrice pointe un changement discrètement engagé il y a une vingtaine d’années : une partie de l’argent public a été « détournée », dit-elle, vers les entreprises pour soutenir leur compétitivité et les aider à créer de l’emploi. « En réalité, il y a vraiment une partie de la CSG et de la TVA qui, aujourd’hui, paie les cotisations sociales des entreprises à la place des entreprises. Donc quand vous pensez payer pour l’éducation ou pour l’hôpital, en réalité, vous êtes en train de payer les cotisations sociales à la place du patron. »
Faire contribuer les « zones fiscales de non-droit »
Réduire le déficit reste nécessaire, mais Anne-Laure Delatte propose d’aller chercher des recettes dans ce qu’elle appelle « les zones fiscales de non-droit en France », auprès des ultrariches, des très grandes entreprises – qui, assure-t-elle, paient proportionnellement moins d’impôts qu’une PME – et dans les niches comme le pacte Dutreil sur les successions. « Il y a plein d’endroits où il y a des trous dans la raquette. Et ça pose un problème de consentement à l’impôt. On est dans une grosse colocation, et si vous avez un ou deux colocs qui ne participent pas du tout, c’est plus dur de mettre au pot commun. »
Elle évalue à 50 ou 60 milliards d’euros les sommes récupérables sur six ou sept ans, dont une partie irait au déficit et l’essentiel à l’éducation et à l’environnement, pour relancer l’activité.