Cet été, 8 124 personnes sont mortes du fait des chaleurs extrêmes.

Morts de la canicule : ne pas détourner le regard

Éditorial

Le Monde

Cet été, 8 124 personnes sont mortes du fait des chaleurs extrêmes. L’adaptation au réchauffement climatique d’origine humaine est indispensable, tout comme s’attaquer à ses causes, et notamment aux émissions de gaz à effet de serre.

Publié hier à 19h20, modifié à 09h47  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/09/16/canicule-ne-pas-detourner-le-regard_6775448_3232.html

Temps de Lecture 2 min.

Le bilan de l’été caniculaire – scandé par des épisodes de chaleurs extrêmes, des incendies et une sécheresse inédite, qui ont commencé dès le mois de mai – est particulièrement lourd. Cette année, en France, 8 124 personnes, en grande partie des personnes âgées, sont mortes du fait des chaleurs extrêmes. C’est le deuxième été le plus meurtrier depuis 2003, et ses près de 15 000 décès liés à la canicule. Cela doit servir d’avertissement : l’adaptation au réchauffement climatique d’origine humaine est indispensable, tout comme s’attaquer à ses causes, et notamment aux émissions de gaz à effet de serre.

L’été 2026, le plus chaud jamais enregistré en France, risque de préfigurer les suivants. Plus personne ne peut nier l’ampleur du dérèglement environnemental, ni ses conséquences sur la santé, documentées depuis plusieurs années : les chaleurs extrêmes tuent. Une fois l’été passé, le danger serait de vouloir tourner la page, en attendant la prochaine manifestation brutale du réchauffement climatique, de détourner le regard.

Pour ne pas tomber dans le confort de l’oubli, pour ne pas s’habituer à cette situation, Le Monde a décidé de raconter l’histoire de onze victimes de la canicule. Une galerie de portraits de Françaises et de Français de 18 à 91 ans, de toutes régions et de toutes conditions. Autant de trajectoires individuelles qui montrent notre vulnérabilité face aux épisodes de chaleur extrême.

Nombreuses failles

Au-delà du drame humain, les cinq derniers mois ont révélé l’impréparation du pays à faire face à un tel bouleversement climatique, alors même que ce type d’événements est annoncé depuis longtemps et jugé inéluctable par les scientifiques. Malgré les progrès notables réalisés depuis 2003 pour équiper les Ehpad en systèmes de climatisation, de nombreuses failles sont apparues. C’est le cas du sous-équipement en climatisation des structures accueillant du public, du bâti scolaire vétuste, des hôpitaux mis sous tension ou encore des transports ferroviaires qui ont été très perturbés. Parmi ces sujets qui doivent être traités au plus vite, il y a celui – central – de la rénovation des logements. En effet, un tiers des décès dus à la canicule ont eu lieu à domicile. Et la majeure partie des personnes mortes à l’hôpital ont été exposées à la chaleur dans leur logement.

Un patient victime d’hyperthermie pendant un épisode caniculaire à l’hôpital de Purpan, à Toulouse, le 23 juin 2026.
Un patient victime d’hyperthermie pendant un épisode caniculaire à l’hôpital de Purpan, à Toulouse, le 23 juin 2026.  ED JONES / AFP

La nouvelle donne climatique impose une réponse politique forte et rapide. Privé de marges de manœuvre en raison d’une situation économique très dégradée, le gouvernement multiplie les coups de rabot concernant les politiques écologiques. On ne peut que déplorer qu’en période de crise budgétaire la transition écologique ait été l’une des cibles des mesures d’économies. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a demandé à ses ministres, dans une lettre datée du 14 septembre, de ne pas augmenter les dépenses de l’Etat, hors défense, dans le budget pour 2027. Rendant impossible tout investissement d’ampleur.

Annoncée cet été, l’augmentation du fonds vert (qui permet de soutenir les collectivités territoriales dans leurs investissements au service de la transition écologique et dans la lutte contre le réchauffement climatique), pour atteindre 1 milliard d’euros – contre 837 millions d’euros en 2026 –, loin de compenser les baisses annoncées, apparaît un effort bien modeste face à l’ampleur des chantiers à mener.

Lire le récit :    Malgré un été marqué par les canicules, les incendies et la sécheresse, les responsables politiques incapables de répondre à l’urgence climatique

Le Monde

Plus de 8 000 morts liées aux canicules de l’été 2026 en France : un bilan sans précédent depuis 2003

Santé publique France a publié, mercredi, le bilan humain de l’été le plus chaud jamais enregistré dans le pays, marqué par des canicules d’une précocité, d’une intensité et d’une durée exceptionnelles. 

Par Delphine Roucaute

Publié hier à 19h02, modifié à 01h05

Temps de Lecture 5 min.

Une infirmière prépare une perfusion de réhydratation à l’hôpital de Purpan, à Toulouse, le 23 juin 2026.
Une infirmière prépare une perfusion de réhydratation à l’hôpital de Purpan, à Toulouse, le 23 juin 2026.  ED JONES/AFP

Plus de 8 000 personnes sont mortes en France en lien avec la chaleur lors des canicules de 2026. Ce décompte macabre a commencé dès la fin mai, où quelque 300 personnes ont été victimes des fortes températures en quatre jours, puis 5 764 entre le 17 juin et le 2 juillet, 1 243 entre le 3 et le 22 juillet, et 817 entre le 27 juillet et le 20 août, selon le bulletin publié par Santé publique France (SPF) mercredi 16 septembre. Soit au total 8 124 décès dits « en excès », première estimation de la mortalité attribuable à la chaleur.

Ces chiffres font des canicules de l’été 2026 les plus meurtrières depuis celle de 2003 (14 802 décès), le nombre de morts attribuables à la chaleur n’a jamais dépassé 7 000 par an. L’été 2026 est hors norme, le plus chaud jamais enregistré en France, marqué par des canicules d’une précocité, d’une intensité et d’une durée exceptionnelles. Un été qui préfigure sans doute ceux à venir.

Pour parvenir à ces chiffres, SPF a pris en compte les données de certificats de décès dématérialisés, sans mention des causes médicales de décès, issues d’environ 5 000 communes transmettant leurs données d’état civil, un réseau qui couvre 84 % de la mortalité nationale et extrapolé à l’ensemble du territoire. Cette estimation de mortalité réelle est ensuite comparée à la mortalité attendue sur la période, calculée à partir des données des six dernières années.

Cet « excès de mortalité toutes causes » prend donc en compte tous les types de mort : les hyperthermies, évidemment, mais aussi les personnes vulnérables dont l’état de santé s’est aggravé sous l’effet de la chaleur, celles s’étant noyées alors qu’elles recherchaient un peu de fraîcheur, celles s’étant assoupies au volant en raison de la chaleur accablante, celles dont les traitements médicamenteux n’étaient plus adaptés, et dont certaines se sont suicidées. Depuis plusieurs années, les études se sont multipliées pour démontrer les effets multiples de la chaleur sur la santé, les facteurs de risque se cumulant.

Lire l’explication | « C’est comme le moteur d’une voiture qui casse » : les effets de la chaleur sur le corps humain

Comme observé lors des précédents étés, ce sont des personnes de plus de 75 ans qui payent le plus lourd tribut à ces épisodes de chaleur intense, représentant 70 % des victimes sur la période. Cela a été particulièrement le cas lors de la dernière vague du 27 juillet au 20 août (91 %). Mais un signal d’alerte important a émergé durant l’été parmi les catégories d’âge plus jeunes. En juillet, un nombre inhabituellement important de personnes entre 45 ans et 64 ans sont mortes, avec 11 % de décès en excès. En juin, cette surmortalité a été observée dès 15 ans, avec 30 % de décès en excès pour les 15-44 ans. Une confirmation frappante que la mortalité augmente de manière exponentielle avec chaque degré supplémentaire.

A de nombreux égards, l’été 2026 aura marqué un tournant, mettant peu à peu en évidence les impacts du réchauffement climatique d’origine humaine. La chaleur excessive s’est imposée sur le pays avant même le début de l’été météorologique, dès le 24 mai. « Il y a quelques années, nous arrêtions la surveillance fin août, puis nous avons dû la décaler à mi-septembre ; nous réfléchissons à l’avancer à mi-mai en 2027 », confie Guillaume Boulanger, responsable d’unité à la direction santé, environnement, travail de SPF.

« Aucune région n’est épargnée »

Les vagues de chaleur se sont par ailleurs succédé de manière quasiment ininterrompue, le début de la prochaine étant parfois annoncé avant même la fin de celle en cours. Au total, les vagues de chaleur se sont étendues sur cinquante-trois jours, soit plus de la moitié de la période estivale. Dans tous les cas, le bilan de mortalité de l’été est amené à gonfler encore. A titre de comparaison, en 2022, 2 816 morts en excès ont été observées lors des trois canicules de l’été, pour un total de 6 969 morts en excès toutes causes confondues du 1er juin au 15 septembre.

L’étendue géographique de ces vagues est également sans précédent. « Il y a clairement une aggravation depuis la première activation du niveau rouge de la vigilance canicule en France, en 2019, souligne Guillaume Boulanger. Avant, la canicule était centrée sur le sud de la France, aujourd’hui, ce niveau est atteint même dans le nord du pays, plus aucune région n’est épargnée. » En juin, l’Ile-de-France a été concernée par le plus grand nombre de morts en excès (2 000), alors qu’en juillet, ce sont les Pays de la Loire (236), et en août, la Bourgogne-Franche-Comté (140).

Enfin, la France a dû faire face à une chaleur d’une intensité inédite, particulièrement lors de la vague de juin, la plus intense mesurée depuis 1947, avec des niveaux de température pouvant dépasser la canicule historique d’août 2003. « Quarante pour cent du territoire a été concerné par des températures dépassant 40 °C »précisait Météo-France dans son bilan du 3 septembre. Cette chaleur inédite s’est traduite par un pic de mortalité jamais observé jusque-là, avec 2 935 personnes mortes lors de la seule journée du 26 juin, soit plus que lors du pic de la première vague de Covid-19, lorsque 2 810 personnes sont mortes le 1er avril 2020, selon les données de l’Insee.

Tous ces éléments poussent à interroger la notion même de vulnérabilité face à la chaleur, que l’on a globalement associée au grand âge depuis la canicule de 2003, lors de laquelle 14 802 personnes sont mortes entre le 1er et le 20 août, à 82 % des personnes de plus de 75 ans.

« Nous avons passé un cap dans l’impact que la chaleur a sur la vie de la population. La chaleur exacerbe les vulnérabilités préexistantes, que cela soit l’âge, les problèmes de santé sous-jacents, qu’ils soient connus ou non, le genre, le logement, vivre dans un quartier pollué ou non », énumère Alice Guilbert, doctorante à l’Institut des sciences de l’environnement de l’université de Genève, dont la thèse porte sur le thème du confort thermique et la justice environnementale à Genève.

Elle souligne que notamment les femmes, les locataires et les personnes à bas revenu sont les catégories les plus touchées par la chaleur, car les hommes sont plus nombreux à travailler dans un bureau climatisé que les femmes, les propriétaires ont davantage le pouvoir d’agir sur leur environnement, et les personnes avec de plus hauts revenus ont plus de facilité à fuir la ville ou à investir dans un système de climatisation. « Mettre en avant cette notion de vulnérabilité pose la question de la capacité d’adaptation des individus, qui est très liée au statut social », ajoute la chercheuse.

Lire aussi |  L’impact du changement climatique sur la santé est plus lourd pour les populations les plus pauvres, dénonce l’ONG Oxfam

Malgré les efforts manifestes qui ont été effectués en vingt ans pour pourvoir les Ehpad de salles climatisées et créer des registres de personnes vulnérables dans les mairies, la répartition des morts de la canicule reste, peu ou prou, la même, un tiers intervenant à domicile. De plus, la majeure partie des personnes mortes à l’hôpital ont été exposées à la chaleur dans leur logement, comme l’ont montré plusieurs études.

« Il y a un paradoxe à ce que la majorité des morts de la chaleur arrivent dans ce qui est censé être notre havre », souligne Basile Chaix, directeur de recherche à l’Inserm, qui propose que des moyens soient mis au niveau des communes pour que des agents aillent directement au domicile des personnes les plus vulnérables pour leur installer des systèmes de climatisation temporaires en période de canicule. « Il faut aller de l’avant face au constat de l’importance du logement, largement laissé de côté dans les plans d’adaptation », plaide l’épidémiologiste.

Pour approfondir  (3 articles)

https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/09/16/plus-de-8-000-morts-liees-aux-canicules-de-l-ete-2026-en-france-un-bilan-sans-precedent-depuis-2003_6775444_3244.html *

Entretien Article réservé aux abonnés    Kévin Jean, épidémiologiste : « On a vécu l’été comme quelque chose qui ressemblait au Covid-19, en beaucoup plus court, mais en pire » **

Article réservé aux abonnés    Qui sont les morts de la canicule ? « Le Monde » raconte des vies derrière les chiffres

Delphine Roucaute

*Plus de 8 000 morts liées aux canicules de l’été 2026 en France : un bilan sans précédent depuis 2003

Santé publique France a publié, mercredi, le bilan humain de l’été le plus chaud jamais enregistré dans le pays, marqué par des canicules d’une précocité, d’une intensité et d’une durée exceptionnelles. 

Par Delphine Roucaute

Publié hier à 19h02, modifié à 01h05 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/09/16/plus-de-8-000-morts-liees-aux-canicules-de-l-ete-2026-en-france-un-bilan-sans-precedent-depuis-2003_6775444_3244.html

Temps de Lecture 5 min.

Une infirmière prépare une perfusion de réhydratation à l’hôpital de Purpan, à Toulouse, le 23 juin 2026.
Une infirmière prépare une perfusion de réhydratation à l’hôpital de Purpan, à Toulouse, le 23 juin 2026.  ED JONES/AFP

Plus de 8 000 personnes sont mortes en France en lien avec la chaleur lors des canicules de 2026. Ce décompte macabre a commencé dès la fin mai, où quelque 300 personnes ont été victimes des fortes températures en quatre jours, puis 5 764 entre le 17 juin et le 2 juillet, 1 243 entre le 3 et le 22 juillet, et 817 entre le 27 juillet et le 20 août, selon le bulletin publié par Santé publique France (SPF) mercredi 16 septembre. Soit au total 8 124 décès dits « en excès », première estimation de la mortalité attribuable à la chaleur.

Ces chiffres font des canicules de l’été 2026 les plus meurtrières depuis celle de 2003 (14 802 décès), le nombre de morts attribuables à la chaleur n’a jamais dépassé 7 000 par an. L’été 2026 est hors norme, le plus chaud jamais enregistré en France, marqué par des canicules d’une précocité, d’une intensité et d’une durée exceptionnelles. Un été qui préfigure sans doute ceux à venir.

Pour parvenir à ces chiffres, SPF a pris en compte les données de certificats de décès dématérialisés, sans mention des causes médicales de décès, issues d’environ 5 000 communes transmettant leurs données d’état civil, un réseau qui couvre 84 % de la mortalité nationale et extrapolé à l’ensemble du territoire. Cette estimation de mortalité réelle est ensuite comparée à la mortalité attendue sur la période, calculée à partir des données des six dernières années.

Cet « excès de mortalité toutes causes » prend donc en compte tous les types de mort : les hyperthermies, évidemment, mais aussi les personnes vulnérables dont l’état de santé s’est aggravé sous l’effet de la chaleur, celles s’étant noyées alors qu’elles recherchaient un peu de fraîcheur, celles s’étant assoupies au volant en raison de la chaleur accablante, celles dont les traitements médicamenteux n’étaient plus adaptés, et dont certaines se sont suicidées. Depuis plusieurs années, les études se sont multipliées pour démontrer les effets multiples de la chaleur sur la santé, les facteurs de risque se cumulant.

Lire l’explication |    « C’est comme le moteur d’une voiture qui casse » : les effets de la chaleur sur le corps humain

Comme observé lors des précédents étés, ce sont des personnes de plus de 75 ans qui payent le plus lourd tribut à ces épisodes de chaleur intense, représentant 70 % des victimes sur la période. Cela a été particulièrement le cas lors de la dernière vague du 27 juillet au 20 août (91 %). Mais un signal d’alerte important a émergé durant l’été parmi les catégories d’âge plus jeunes. En juillet, un nombre inhabituellement important de personnes entre 45 ans et 64 ans sont mortes, avec 11 % de décès en excès. En juin, cette surmortalité a été observée dès 15 ans, avec 30 % de décès en excès pour les 15-44 ans. Une confirmation frappante que la mortalité augmente de manière exponentielle avec chaque degré supplémentaire.

A de nombreux égards, l’été 2026 aura marqué un tournant, mettant peu à peu en évidence les impacts du réchauffement climatique d’origine humaine. La chaleur excessive s’est imposée sur le pays avant même le début de l’été météorologique, dès le 24 mai. « Il y a quelques années, nous arrêtions la surveillance fin août, puis nous avons dû la décaler à mi-septembre ; nous réfléchissons à l’avancer à mi-mai en 2027 », confie Guillaume Boulanger, responsable d’unité à la direction santé, environnement, travail de SPF.

« Aucune région n’est épargnée »

Les vagues de chaleur se sont par ailleurs succédé de manière quasiment ininterrompue, le début de la prochaine étant parfois annoncé avant même la fin de celle en cours. Au total, les vagues de chaleur se sont étendues sur cinquante-trois jours, soit plus de la moitié de la période estivale. Dans tous les cas, le bilan de mortalité de l’été est amené à gonfler encore. A titre de comparaison, en 2022, 2 816 morts en excès ont été observées lors des trois canicules de l’été, pour un total de 6 969 morts en excès toutes causes confondues du 1er juin au 15 septembre.

L’étendue géographique de ces vagues est également sans précédent. « Il y a clairement une aggravation depuis la première activation du niveau rouge de la vigilance canicule en France, en 2019, souligne Guillaume Boulanger. Avant, la canicule était centrée sur le sud de la France, aujourd’hui, ce niveau est atteint même dans le nord du pays, plus aucune région n’est épargnée. » En juin, l’Ile-de-France a été concernée par le plus grand nombre de morts en excès (2 000), alors qu’en juillet, ce sont les Pays de la Loire (236), et en août, la Bourgogne-Franche-Comté (140).

Enfin, la France a dû faire face à une chaleur d’une intensité inédite, particulièrement lors de la vague de juin, la plus intense mesurée depuis 1947, avec des niveaux de température pouvant dépasser la canicule historique d’août 2003. « Quarante pour cent du territoire a été concerné par des températures dépassant 40 °C »précisait Météo-France dans son bilan du 3 septembre. Cette chaleur inédite s’est traduite par un pic de mortalité jamais observé jusque-là, avec 2 935 personnes mortes lors de la seule journée du 26 juin, soit plus que lors du pic de la première vague de Covid-19, lorsque 2 810 personnes sont mortes le 1er avril 2020, selon les données de l’Insee.

Tous ces éléments poussent à interroger la notion même de vulnérabilité face à la chaleur, que l’on a globalement associée au grand âge depuis la canicule de 2003, lors de laquelle 14 802 personnes sont mortes entre le 1er et le 20 août, à 82 % des personnes de plus de 75 ans.

« Nous avons passé un cap dans l’impact que la chaleur a sur la vie de la population. La chaleur exacerbe les vulnérabilités préexistantes, que cela soit l’âge, les problèmes de santé sous-jacents, qu’ils soient connus ou non, le genre, le logement, vivre dans un quartier pollué ou non », énumère Alice Guilbert, doctorante à l’Institut des sciences de l’environnement de l’université de Genève, dont la thèse porte sur le thème du confort thermique et la justice environnementale à Genève.

Elle souligne que notamment les femmes, les locataires et les personnes à bas revenu sont les catégories les plus touchées par la chaleur, car les hommes sont plus nombreux à travailler dans un bureau climatisé que les femmes, les propriétaires ont davantage le pouvoir d’agir sur leur environnement, et les personnes avec de plus hauts revenus ont plus de facilité à fuir la ville ou à investir dans un système de climatisation. « Mettre en avant cette notion de vulnérabilité pose la question de la capacité d’adaptation des individus, qui est très liée au statut social », ajoute la chercheuse.

Lire aussi |   L’impact du changement climatique sur la santé est plus lourd pour les populations les plus pauvres, dénonce l’ONG OxfamL

Malgré les efforts manifestes qui ont été effectués en vingt ans pour pourvoir les Ehpad de salles climatisées et créer des registres de personnes vulnérables dans les mairies, la répartition des morts de la canicule reste, peu ou prou, la même, un tiers intervenant à domicile. De plus, la majeure partie des personnes mortes à l’hôpital ont été exposées à la chaleur dans leur logement, comme l’ont montré plusieurs études.

« Il y a un paradoxe à ce que la majorité des morts de la chaleur arrivent dans ce qui est censé être notre havre », souligne Basile Chaix, directeur de recherche à l’Inserm, qui propose que des moyens soient mis au niveau des communes pour que des agents aillent directement au domicile des personnes les plus vulnérables pour leur installer des systèmes de climatisation temporaires en période de canicule. « Il faut aller de l’avant face au constat de l’importance du logement, largement laissé de côté dans les plans d’adaptation », plaide l’épidémiologiste.

Kévin Jean, épidémiologiste : « On a vécu l’été comme quelque chose qui ressemblait au Covid-19, en beaucoup plus court, mais en pire »

Excès de mortalité, écoles fermées, logements rendus inhabitables… Les chaleurs extrêmes de 2026 ont fortement marqué la population française, note l’enseignant-chercheur, dans un entretien au « Monde ». Il regrette d’autant plus la faible réaction des autorités politiques. 

Propos recueillis par Delphine Roucaute

Publié hier à 19h02, modifié hier à 19h43 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/09/16/kevin-jean-epidemiologiste-on-a-vecu-l-ete-comme-quelque-chose-qui-ressemblait-au-covid-19-en-beaucoup-plus-court-mais-en-pire_6775445_3244.html

Temps de Lecture 5 min.

Pour l’épidémiologiste Kévin Jean, enseignant-chercheur à l’Ecole normale supérieure-université Paris Sciences et lettres, l’été 2026, qui s’achève, a marqué un tournant dans la perception que la population a de l’impact des canicules, mais sans que les représentants politiques prennent la pleine mesure du nombre de morts que la chaleur engendre désormais. Dans le sillage de son ouvrage A notre santé ! (Payot, 224 pages, 19,90 euros), il appelle à investir dans les politiques écologiques pour sauver des vies.

De nombreux records ont été franchis au cours des canicules de mai à août. Pensez-vous que l’été 2026 marque un tournant dans la prise de conscience de l’impact réel des chaleurs extrêmes ?

Cet été a été vraiment marquant par la précocité, l’ampleur et la durée des vagues de chaleur. Il faut ajouter à cela l’enchaînement des incendies, l’impact sur les infrastructures comme les écoles et les hôpitaux, et puis le fardeau sanitaire qui a dépassé le nombre de morts enregistrés en 2022, avec 8 127 personnes mortes lors des quatre épisodes caniculaires de mai à août.

Nous ne sommes pas arrivés aux niveaux de 2003, notamment parce que des mesures ont été mises en place dans les Ehpad depuis, qui protègent vraiment la tranche de la population la plus vulnérable. Mais nous avons appris d’autres choses. Autant 2003 a été la révélation que les aînés étaient très vulnérables pendant ces vagues de canicule – ce qu’on n’avait pas forcément en tête –, autant 2026, pour moi, est la révélation de l’impact de la chaleur sur les enfants et les jeunes.

Pourquoi dites-vous cela ?

Les chiffres de Santé publique France montrent bien que lors de la canicule de juin, l’excès de mortalité a augmenté dès la tranche d’âge de 15 ans. La précocité de cet épisode caniculaire a fait que les examens du brevet ou du bac n’étaient pas terminés. De nombreux malaises d’enfants n’ont pas été remontés dans les écoles. Alors qu’en 2025, il n’y a eu qu’un ou deux jours de fermeture d’écoles, il a fallu compter presque dix jours cet été. Ça a été un calvaire pour tout le monde, sans véritable solution : fermer des écoles pour renvoyer des enfants chez eux alors que certains habitent dans des bouilloires thermiques, ça n’a aucun sens. Pour moi, il y a vraiment eu cette révélation sur l’exposition des enfants et des jeunes.

Lire le récit |  Avec la canicule, les établissements scolaires face à des températures intenables en classe : « Dans ces conditions, ça ne s’appelle plus faire cours »

Faut-il redéfinir collectivement la notion de vulnérabilité face à la chaleur ?

Cet épisode met en lumière notre vulnérabilité à l’échelle de la société. Avec la durée de ces épisodes, on a bien vu que les actions individuelles ne suffisaient plus. Les messages sur la façon de maintenir la fraîcheur dans son logement ne fonctionnent pas sur des vagues de trois semaines. C’est un marqueur de l’inadaptation de notre fonctionnement en tant que société, notamment au travail. On a vécu quelque chose qui ressemblait au Covid-19, en beaucoup plus court, mais en pire : des jeunes parents confinés avec des enfants à domicile, volets fermés – un niveau de contrainte presque dystopique –, avec l’injonction de travailler tout en gérant la garde, faute de congés climatiques, comme cela a pu être mis en place en Espagne. L’adaptation de la société n’a pas suivi, hormis de très rares entreprises qui ont proposé d’accueillir les enfants dans leurs locaux climatisés.

Lire aussi |  Pendant la canicule, les parents d’élèves indignés par « l’absence de cadre » pour les écoles : « On a dû s’organiser en catastrophe »

Plus globalement, nous avons passé le cap sur l’organisation des événements sociaux. Tout a été remis en question : les événements sportifs, avec les premiers décès lors d’épreuves sportives en juin ; les feux d’artifice annulés à cause des risques d’incendie. On parle de faire le deuil du climat du passé, mais comment réinvente-t-on les événements sociaux de l’été ? On ne peut plus garder les mêmes formules et continuer à miser sur la chance. La bonne fenêtre météo devient l’exception et non plus la règle.

Est-ce qu’un facteur aggravant de la chaleur a particulièrement été mis en lumière cet été ?

Même si c’est difficile à mesurer, je dirais les impacts sur la santé mentale. Cela devient très préoccupant : stress post-traumatique lié aux feux de forêt, décompensations psychiatriques, violences interpersonnelles, ou encore interactions avec les traitements médicamenteux de certaines maladies psychiques. Sans compter l’écoanxiété, que le gouvernement nous enjoint de gérer individuellement, et le fait que l’été devienne une période de crainte.

Il y a une dichotomie entre les messages de santé publique centrés sur les individus et la réalité d’un bâti inadapté à la chaleur. Cela a-t-il du sens de responsabiliser les individus face à un problème collectif et politique ?

Tout à fait. Aucun logement ne maintient la fraîcheur après trois semaines de canicule. Et c’est la même chose pour les bâtiments publics comme les écoles. Dans l’école de mes enfants, le « plan chaleur » consistait à leur demander de ne pas courir dans la cour et à distribuer des glaces à la cantine, ce qui est aberrant. On touche aux limites de l’approche individuelle.

En quoi cet été doit interpeller les représentants politiques ?

Cet été marque aussi la fin de l’abstraction budgétaire. Jusqu’ici, raboter les budgets climat ou le fonds vert semblait sans répercussion concrète immédiate. Là, les conséquences ont été directes : les attaques sur les budgets des agences de santé, notamment Santé publique France, en mai, ont retardé la communication sur la canicule, et le rabotage systématique du fonds vert depuis quatre ans a laissé des villes et des bâtiments inadaptés. Dans les futurs débats budgétaires et pour l’élection présidentielle [de 2027], il faudra garder en tête que c’est une question directe de protection des personnes et des biens.

Ne craignez-vous pas que, comme après le Covid-19, dès que la crise se termine, on tourne la page par besoin de respirer ?

Oui, on l’a vu, cet été caniculaire n’a pas empêché des records de bouchons ou de vols aériens. Les politiques auront très envie de tourner la page rapidement. Il faudra une vigilance citoyenne et médiatique pour maintenir le sujet à l’agenda, ce qui ne sera pas facile. Les canicules estivales ne sont pas encore derrière nous que le gouvernement a déjà amputé le budget qu’il avait annoncé en juin pour adapter les écoles.

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D’autant plus que ces morts de la canicule sont très largement invisibilisés. S’il y avait une catastrophe naturelle faisant ce nombre de morts en quelques semaines, on réagirait différemment. Là, il n’y a même pas une minute de silence. L’argument disant qu’il ne s’agit que de personnes très âgées qui seraient mortes de toute façon est faux : la mortalité pendant les vagues de chaleur est une mortalité induite. L’effet moisson, c’est-à-dire le décès de personnes qui seraient, de toute façon, mortes du fait de leur pathologie quelques jours ou quelques semaines plus tard, n’en explique qu’une part minime. Il y a un manque d’empathie envers les victimes, alors qu’il y a plus de morts que sur la route.

Les morts de la canicule restent moins nombreux que ceux de la grippe, qui a causé jusqu’à 17 000 morts en 2024-2025. Mais ne découvre-t-on pas un pic de mortalité estival qui n’existait pas avant ?

Exactement. Pour la grippe, on a des vaccins, des politiques de prévention, et on ne s’attend pas à ce que la situation empire d’année en année. Pour le climat, on sait que ce sera pire chaque année, que cette mortalité induite touche de nouvelles tranches d’âge, et au rythme actuel, on risque de rattraper la mortalité de la grippe d’ici à quelques années.

Delphine Roucaute

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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