Le système Poutine

Vladimir Poutine, un président bunkérisé dans une Russie mise sous cloche

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le 14 septembre 2026 à 19h00, modifié hier à 16h16 https://www.lemonde.fr/international/article/2026/09/14/vladimir-poutine-un-president-bunkerise-dans-une-russie-mise-sous-cloche_6773871_3210.html

Enquête« Le système Poutine » (1/3). Les pléthoriques « siloviki », ces officiers issus des services de sécurité, ont pris le pouvoir et sont omniprésents dans les élites. Dans la société, ils ont diffusé un climat de peur et de suspicion qui interdit toute remise en question du Kremlin et de la guerre en Ukraine.

Chef de guerre isolé et reclus dans ses certitudes, le président russe, Vladimir Poutine, vit dans un bunker ambulant. Limousine blindée, escorte de véhicules bourrés d’armes, bureaux reproduits à l’identique dans ses résidences elles-mêmes transformées en abris clonés à travers le pays, systèmes de défense aérienne omniprésents, gardes du corps surarmés et soldats en tenue de camouflage : tel est l’environnement du chef du Kremlin qui, avant les élections législatives organisées du vendredi 18 au dimanche 20 septembre, a repris, durant l’été 2026, ses voyages à travers la Russie, après six mois sans presque aucun déplacement en région. Par peur des drones ukrainiens, une forteresse l’accompagne dans ses mouvements, en Russie et lors de ses rares voyages dans des « pays amis », comme l’Inde, où il s’est rendu, du 11 au 13 septembre, pour le sommet des BRICS.

Plus l’« opération militaire spéciale » en Ukraine s’embourbe, plus la sécurité de Vladimir Poutine, 73 ans, est devenue une obsession. Quatre ans et demi après le début de l’invasion du pays par la Russie, le 24 février 2022, l’enlisement de cette guerre sans fin devient une impasse pour le Kremlin et pourrait menacer d’en bousculer l’autorité. Les drones ukrainiens ne seraient pas le seul danger craint par Vladimir Poutine. « Ils vont me pendre », a-t-il confié à des proches, selon une source citée par l’hebdomadaire britannique The Economist, le 1er septembre. Sans préciser si l’ennemi redouté vient de l’extérieur ou de l’intérieur. « Une certitude : Poutine associe son sort à celui de la guerre en Ukraine. Il appréhende les conséquences sur sa vie en cas d’échec », prévient une politiste, spécialiste des élites poutiniennes et des rivalités entre clans. Jointe par messagerie sécurisée à Moscou, elle souhaite rester anonyme.

Un quart de siècle après l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de la Russie, les siloviki (membres des structures de sécurité, néologisme formé sur sila, la force) ont pris le pouvoir. Au sommet : le FSB, héritier du KGB. Parallèlement, le Kremlin a gonflé les effectifs de la garde présidentielle, le FSO : à quatre reprises depuis 2022, les oukases ont augmenté le nombre d’agents au siège central, passant à plus de 800 hommes, avec des opérateurs de drones, mais aussi des… goûteurs de repas présidentiel. Au total, cette garde est pléthorique : l’information est classifiée, mais ils seraient plus de 50 000.

« Stigmates de l’hystérie »

Chargé de protéger le président, le FSO joue un rôle actif dans la surveillance de la population, au nom de la « sécurité nationale ». Le Kremlin peut compter aussi sur la Rosgvardia, la garde nationale, avec quelque 370 000 hommes. Créée, en 2016, par Vladimir Poutine et confiée à Viktor Zolotov, un de ses anciens gardes du corps, cette structure de « sécurité intérieure » agit sous l’autorité directe de l’administration présidentielle. Présente dans tout le pays, elle mène toutes les missions de maintien de l’ordre voulues par le Kremlin : contrôle de la population, recrutement de volontaires pour le front, russification des villes ukrainiennes occupées.

Omniprésents dans les élites et dans la société, ces siloviki ne forment pas pour autant un bloc homogène, surtout au sein du FSB. « Dans ces élites, les tensions s’intensifient. Les plus âgés dépendent personnellement de Poutine, les plus jeunes dépendent avant tout du système mis en place par lui. Tous seront jusqu’au-boutistes. Quand le moment crucial viendra, chacun devra choisir : garder le système ou garder Poutine ?, anticipe la même politiste. Poutine n’est plus perçu par tous comme la pièce maîtresse du système et de sa rente financière. D’où son sentiment d’insécurité personnelle. Un jour, il sera au bout de l’impasse dans laquelle il s’est mis, bloqué dans son bunker à la fois physique et politique. »

Pour le moment, malgré l’apparente relance des négociations avec les émissaires américains, Vladimir Poutine agite la menace de l’escalade. « Nous n’irons que de l’avant », a-t-il promis, le 22 août, au congrès de Russie unie, le parti du Kremlin, à un mois des législatives et alors que l’optimisme s’étiole au sein de son propre électorat, gagné par la lassitude de la guerre. La cinquième année de combats sans vraies percées est en soi l’échec de l’« opération militaire spéciale »qui devait être expéditive.

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Mais aucun problème économique ou politique ne semble fatal à Vladimir Poutine, qui dispose des ressources financières et de l’appareil répressif. « Il y aura donc escalade. Sur le front ukrainien. Et sur le front intérieur, avec toujours plus de mise sous cloche de la société par les siloviki. Indissociables, ces deux escalades forment l’essence du régime », prédit Andreï Kolesnikov, l’un des rares politistes critiques du Kremlin encore installés à Moscou. « L’escalade rhétorique du Kremlin porte les stigmates de l’hystérie. »

Le langage de haine, contre l’« ennemi » – l’Ukraine, l’Europe, l’Occident –, s’est normalisé au fur et à mesure que les siloviki ont pris le pouvoir dans les élites et gangrené la société. « Ils instaurent un climat de peur et de suspicion, empêchant toute confiance mutuelle et toute expression sincère des opinions », témoigne un journaliste de Novaïa Vkladka (« nouvel onglet »), l’un de ces médias russes indépendants qui, contraints à l’exil, ont gardé des correspondants régionaux. « Pour identifier les opposants, le FSB encourage la délation : des enseignants dénoncent leurs élèves, et inversement ; des épouses dénoncent leurs maris, et inversement ; des employés se dénoncent entre eux. Cette suspicion généralisée engendre une frénésie d’espionnage. Dans les rues de certaines villes, comme à Penza [à 500 kilomètres au sud-est de Moscou], des banderoles incitent la population à la “vigilance”, à la “recherche de traîtres” », raconte ce journaliste.

Pour aller plus loin, Jacques Follorou, journaliste au Monde, proposera à partir du 17 novembre un cours du soir consacré aux grandes affaires du renseignement international. Réserver

« Omnisurveillance »

« Les Russes le savent : s’ils restent dans leur coin et gardent le silence, on ne viendra pas les chercher. Dans ma cuisine, à la datcha, je peux dénoncer l’injustice et l’horreur de la guerre ; mais, au travail, je dis seulement : “La politique n’est pas mon affaire.” Cette peur latente est une victoire pour le FSB », résume un autre journaliste, dans l’Oural. « L’omnisurveillance » exercée par les siloviki entretient ce climat. Dans les théâtres, des agents du FSB sont placés pour vérifier que les acteurs n’ont pas émis d’avis anti-Kremlin une fois sortis de scène. Librairies et bibliothèques sont sous contrôle. Les maisons d’édition engagent des censeurs pour, avant toute parution, repérer les passages « potentiellement problématiques ». Au nom d’exigences sécuritaires, les siloviki ont également intensifié les blocages d’Internet. Le FSB scrute les réseaux sociaux, en quête de commentaires « extrémistes » passibles de quinze ans de prison. Les défenseurs des droits humains comptent de 3 000 à plus de 4 600 prisonniers politiques.

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Nouvelle escalade dans ces poursuites : les affaires de haute trahison et d’espionnage. Leurs opérations rappellent les pratiques soviétiques : dans des groupes d’étudiants sont infiltrés des agents provocateurs prétendant critiquer l’invasion de l’Ukraine ; en réalité, ils piègent les jeunes prêts à soutenir Kiev. Avant la guerre, on comptait de dix à quinze poursuites par an pour haute trahison et espionnage. « Aujourd’hui, elles sont un mécanisme de répression de masse dans lequel le FSB joue un rôle central », explique Kirill Parubets, Russe exilé, fondateur d’un centre d’analyse. Depuis 2022, a-t-il comptabilisé, au moins 1 635 personnes ont été poursuivies dans ce type d’affaire.


ANNE-GAËLLE AMIOT

Caisse de résonance de la propagande du Kremlin, l’école est l’une des principales cibles des siloviki. En juin, Vladimir Poutine y a ordonné le renforcement des inspections par le parquet et par le FSB. « Dans plusieurs régions, leurs antennes exigent des rapports sur la prévention de l’extrémisme. Ce climat se fait sentir jusque dans les cours d’école », dénonce Iouri Lapchine, psychologue pour enfants, exilé en France et en relation avec des familles en Russie. « Le concept d’Etat en système pour se défendre des ennemis intérieurs et extérieurs imprègne toutes les têtes », témoigne une psychologue à Moscou, qui, contactée par messagerie, a requis l’anonymat. « La logique de la sécurité d’Etat a pénétré la gouvernance étatique, la sphère publique et la psychologie collective. Tout le monde comprend : le FSB nous protège des ennemis et des traîtres. »

« Il n’écoute plus personne »

Moins d’un mois après avoir envoyé ses troupes en Ukraine, Vladimir Poutine avait donné le ton. L’ancien espion du KGB, pour qui il ne faut jamais faire preuve de faiblesse, lançait un deuxième front : contre la « cinquième colonne » en Russie. « Tout peuple, en particulier le peuple russe, est capable de distinguer les vrais patriotes de la racaille et des traîtres, et de recracher ces derniers comme un moucheron qui aurait accidentellement atterri dans leur bouche », avait-il fustigé, exigeant la « purification naturelle et nécessaire de la société ». Les hommes des services – FSB, FSO, Rosgvardia – ont compris le message.

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Glaçant, le discours a fait date. C’était le 16 mars 2022´u, trois semaines après l’invasion de l’Ukraine. Ce jour-là, costume et cravate noirs, visage sombre et mâchoire serrée, Vladimir Poutine s’exprimait dans l’un de ses longs monologues enregistrés dans le studio-bureau d’une des résidences présidentielles. Comme au temps de la pandémie de Covid-19, il s’entretenait en visioconférence avec ministres et gouverneurs régionaux. Ces réunions à distance sont devenues le quotidien du président – et des téléspectateurs, abreuvés de larges extraits, à chaque journal télévisé. Au centre de l’écran : Poutine, seul, en plan serré. Son visage écrase ses interlocuteurs, filmés en plan large, réduits à écouter et à approuver.

« Poutine s’est bunkérisé ! », ironisait, dès le début de la guerre contre l’Ukraine, un haut diplomate européen en poste à Moscou. « Pendant [la pandémie de] Covid-19, les mesures sanitaires l’ont isolé ; seuls ses proches et ses amis du FSB l’approchaient. Depuis, les mesures se sont assouplies, mais pas l’isolement et l’aveuglement. »

Les discussions autour de Vladimir Poutine sont restées à l’image de ces visioconférences. « Il n’écoute plus personne. Si l’interlocuteur émet un doute, Poutine le considère avec suspicion, subodore une manipulation extérieure », confiait au Monde, trois ans après l’invasion de l’Ukraine, l’un des dirigeants de l’administration présidentielle resté en relation avec le Kremlin. « Pour la majorité des Russes préférant ne pas se poser de questions sur le Kremlin et sa guerre, l’apparence d’une vie normale se poursuit. Mais, pour les autres, nous sommes prisonniers du système des siloviki. La Russie s’est transformée en prison à ciel ouvert : en détention, qui ose critiquer le gardien en chef ? »Benjamin Quénelle

Comment la Russie est devenue « l’Etat-FSB » : « On leur a donné le pays »

« Le système Poutine » (2/3). Les élections législatives russes, prévues du 18 au 20 septembre, se dérouleront sans enjeu dans un pays muselé par le service fédéral de sécurité, dont les pouvoirs ne cessent de s’étendre, hors de tout contrôle, depuis l’invasion de l’Ukraine. 

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hier à 19h00, modifié à 01h02 https://www.lemonde.fr/international/article/2026/09/15/comment-la-russie-est-devenue-l-etat-fsb-on-leur-a-donne-le-pays_6774465_3210.html

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ANNE-GAËLLE AMIOT

Sur les sites des médias russes en exil, des conseils ont surgi sur la façon de se comporter et de protéger son smartphone à l’arrivée sur le territoire de la Fédération de Russie. « Nettoyez-le », « Utilisez un autre appareil », « Retirez vos applications bancaires étrangères », « Ne paniquez pas »… En cas de poursuites, d’inscription sur le registre « extrémistes », ou si l’on a critiqué publiquement les autorités ou la guerre en Ukraine, « N’Y ALLEZ PAS ! », exhorte le média en ligne Meduza. La surveillance des frontières russes, terrestres ou aériennes, relève exclusivement du service fédéral de sécurité (FSB), l’héritier en tous points du KGB, à l’exception du renseignement extérieur, qui fait partie d’une branche séparée, le SVR.

Ce qui s’apparentait à une formalité il y a quelques années encore n’en est donc plus une. En avril, alors qu’un fragile cessez-le-feu s’instaurait dans la guerre entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran, quarante citoyens israéliens en provenance de Tel-Aviv, certains possédant la double nationalité, ont été détenus plusieurs heures à leur arrivée à l’aéroport de Moscou, au motif que l’Iran est… un allié de la Russie.

L’affaire s’est réglée promptement après l’intervention du ministère des affaires étrangères israélien, mais tous les passagers avaient dû déverrouiller leur téléphone. La situation est autrement délicate pour les Russes, opposants politiques ou simples citoyens partis après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, et qui reviennent au pays la boule au ventre, pour voir la famille, un parent malade, ou régler des questions administratives.

Ils traquent toute forme d’opposition

Le FSB a tous les pouvoirs. Ceux légués par son prédécesseur, comme le contrôle des frontières, la surveillance et la répression des opposants, le contre-espionnage, mais aussi ceux que Vladimir Poutine, premier dirigeant directement issu du KGB, n’a cessé de leur octroyer. Ou de leur restituer. « Le KGB était certes très puissant, mais il était sous le contrôle du Parti communiste [de l’ancienne Union soviétique] ; aujourd’hui, la situation est bien plus grave, car il n’y a plus de contrôle », souligne Andreï Soldatov, chercheur associé au Centre d’analyse des politiques européennes et journaliste cofondateur du site d’investigation Agentura.ru, aujourd’hui en exil.

Pour ce spécialiste, auteur de plusieurs ouvrages sur les services russes, la présence du FSB est « permanente, à tous les niveaux », et insuffle un « sentiment de terreur ». « Rien que pour un petit aéroport militaire dans la région de Kazan, sur lequel j’enquêtais en 2022-2023, confie-t-il, je me suis aperçu que son règlement stipulait la présence obligatoire de quarante agents ! »

Juste avant que Boris Eltsine (1931-2007) ne lui cède les clés du Kremlin, Vladimir Poutine lançait, en décembre 1999, dans le quartier général moscovite de sa maison mère, place Loubianka : « Le groupe du FSB que vous avez envoyé en mission d’infiltration au sein du gouvernement est en train de réussir sa première étape. » A l’époque, la « boutade » avait fait sourire, mais, depuis, bien d’autres « étapes » ont été franchies : les agents du FSB sont présents dans tous les rouages de l’Etat, de l’administration présidentielle aux ministères, des tribunaux aux entreprises, des écoles aux théâtres. Ils supervisent les élections, qui n’en ont plus que le nom. Ils traquent sans pitié toute forme d’opposition. Des unités spéciales se chargent même de l’élimination des figures jugées gênantes en Russie – Alexeï Navalny, empoisonné en 2020et mort en détention en 2024 – comme à l’étranger – Alexandre Litvinenko, empoisonné au polonium, en 2006 au Royaume-Uni…

Le FSB est aussi, désormais, en mesure d’ouvrir et de gérer ses propres centres de détention provisoire, les SIZO, une « prérogative » qui lui avait été retirée en 1996 après l’adhésion de la Russie au Conseil de l’Europe – même si plusieurs de ces centres, comme la sinistre prison de Lefortovo, à Moscou, bien connue des opposants, étaient restés de facto sous son contrôle. Au passage, il a récupéré le pouvoir de disposer de sa propre logistique de transport des prisonniers.

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Depuis février, le FSB, qui supervise déjà les « listes blanches » des sites en ligne pouvant et devant rester opérationnels, même en cas de coupure d’Internet, peut obliger les opérateurs de téléphonie à déconnecter des clients individuels de leur téléphone et de leur accès au Web pour des « motifs déterminés par le président de la Fédération de Russie », selon l’agence TASS. Depuis le 1er avril, le FSB est en droit, également, d’obtenir la copie des bases de données de toute organisation, et ce, sans mandat judiciaire. En 2025, une loi signée par Vladimir Poutine contraignait déjà toutes les entreprises, banques comprises, à lui fournir sans restriction les informations jugées nécessaires.

Tous les organismes d’enseignement et de recherche, publics et privés, ayant des relations avec l’étranger, sont tenus, de la même manière, de lui communiquer leurs programmes de recherche. Rien qu’au cours des trois premiers mois de 2026, les pouvoirs du FSB, déjà omniprésent dans la vie quotidienne, « ont été étendus à cinq reprises », relève le média d’investigation russe Agentstvo.

Listes noires

Installé au sein d’un complexe dans une tour de vingt-quatre étages, au sud-ouest de Moscou, le puissant deuxième département, dirigé depuis 2006 par le général Alexeï Sedov, est officiellement chargé de la « protection du système constitutionnel et de la lutte contre le terrorisme ». Dans les faits, il assume la fonction de police politique et tient des listes noires de Russes dans le domaine culturel, scientifique ou sportif. D’ici, comme dans ses antennes en région, des milliers de procédures ont été lancées contre des femmes, des hommes et même des enfants pour avoir émis des critiques contre l’« opération militaire spéciale » entreprise par Vladimir Poutine en Ukraine. Toutes ont abouti à des condamnations.

Plus de 240 mineurs – en 2025, l’âge pénal a été abaissé de 16 à 14 ans –, recrutés sur Internet pour commettre des actes de sabotage et accusés d’avoir participé à des opérations au profit de l’Ukraine, ont également été poursuivis pour trahison et condamnés à de lourdes peines. Les agents du deuxième département ont carte blanche pour enquêter, embastiller et désigner quiconque comme « agent de l’étranger ». Personne n’est à l’abri.

En août 2025, Alexeï Sedov, qui a commencé sa carrière au KGB à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), comme Vladimir Poutine, a obtenu une autre carte blanche du chef du Kremlin pour « rétablir l’ordre sur Internet ». Peu de temps après, le blocage des applications WhatsApp et Telegram a commencé.

En mars, le site indépendant The Bell rapportait ainsi la présence du FSB lors d’une réunion au ministère du développement numérique avec les entreprises de télécommunications : « On leur a remis des directives les obligeant à lutter elles-mêmes contre les services VPN [“virtual private network”, des dispositifs numériques permettant de contourner la censure], on leur a ordonné de les signer, puis les documents ont été immédiatement récupérés sans même que les signataires aient pu les lire dans leur intégralité. »

L’emprise du FSB sur la société russe ne date pas d’hier, mais la guerre contre l’Ukraine a exacerbé son influence à des niveaux jamais atteints depuis la chute de l’URSS. « On leur a donné le pays », constate avec amertume Guennadi Goudkov, officier du KGB de 1983 à 1991, aujourd’hui en exil. « Le FSB est bien plus agressif, bien plus dur que le KGB des vingt dernières années de son existence, poursuit-il. L’époque est aux “siloviki” [un terme qui désigne l’ensemble des effectifs de l’appareil sécuritaire], avec, au sommet de la pyramide, un FSB qui contrôle tout. » « Son rôle et sa place sont devenus plus décisifs, mais c’est une institution qui ne décide pas de la politique, elle suit les décisions du pouvoir », nuance Tatiana Stanovaya, chercheuse principale au Carnegie Russia Eurasia Center, à Berlin. Un pouvoir qui se résume à un seul homme, issu de ses rangs, et obsédé par son maintien à la tête du pays.

Sitôt après l’annexion de la Crimée et le début du conflit armé dans le Donbass, les sièges du service fédéral de sécurité ont commencé à être rénovés partout sur le territoire, à Mourmansk, à Simferopol, en Crimée occupée, à Magadan, à Nijni-Novgorod, à Samara, à Orenbourg… D’énormes bâtiments construits dans le même style stalinien, équipés de stands de tir dans les soubassements, ont ainsi surgi, comme à Syktyvkar, capitale de la petite République des Komis, au nord, traversée par le cercle polaire, et constituée à 70 % de forêts. « On ne comprend pas bien pourquoi un bâtiment des services spéciaux d’une telle envergure était nécessaire dans une [région] comptant 850 000 habitants et connaissant une forte tendance au déclin », s’étonnait alors un site local d’information.

Impunité totale

Puis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a donné au FSB de nouvelles marges de manœuvre. Le premier département, dirigé depuis 2015 par Vladislav Menchikov et chargé du contre-espionnage, est désormais responsable de tous les contrats militaires passés avec des entreprises, « ce qui a entraîné une surveillance accrue [du tissu économique] et expose [ses dirigeants] à des poursuites pour haute trahison en cas de retard ou de dépassement des budgets », explique Andreï Soldatov, qui décrit un « FSB militarisé, de plus en plus difficile à distinguer du GRU [le renseignement militaire] ».

De toutes les régions de Russie, des agents du FSB ont été envoyés dans les territoires occupés d’Ukraine, où ils ont recours à la torture pour interroger des prisonniers. « L’impact est terrible, assure le chercheur, car c’est devenu une pratique courante, y compris contre les activistes russes, alors qu’auparavant c’était plutôt l’apanage de la police. »

Récemment aussi, le FSB, qui recrute de plus en plus parmi les vétérans d’Ukraine, a commencé à s’équiper de troupes mobiles, motorisées et armées, pour traquer les drones. Dans un contexte croissant de nervosité, en Russie, vis-à-vis d’une guerre qui s’éternise, le FSB jouit d’une impunité totale.

Ni Alexandre Bortnikov, austère directeur du FSB âgé de 74 ans, en poste depuis 2008, ni aucun autre chef gradé n’ont eu à répondre de leurs erreurs après l’intervention désastreuse en Ukraine ou la mutinerie d’Evgueni Prigojine, le chef des mercenaires de Wagner, en 2023, qui n’avait pas été anticipée. Le cinquième département, chargé des informations opérationnelles et des relations internationales, qui a fourni des bataillons d’espions dans les ambassades aux quatre coins du monde, avait pourtant transmis des rapports rassurants au Kremlin quant à l’issue de l’offensive lancée sur Kiev, le 24 février 2022. Rien ne s’est passé comme prévu. Mais son chef, Sergueï Besseda, que l’on disait placé en résidence surveillée, a été nommé depuis conseiller du patron du FSB. En 2025, il participait aux pourparlers sur le sort de l’Ukraine avec les Etats-Unis à Riyad.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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