« Les feux de forêt nous rappellent que, quand une crise frappe, l’Etat doit soutenir l’entraide plutôt que la contrôler »
Tribune
Véronique de GeoffroyDirectrice du Groupe Urgence Réhabilitation Développement Pablo ServigneChercheur indépendant
Lors des incendies, cet été, des volontaires se sont mobilisés pour prêter main-forte aux secours et aux populations. Le projet de loi de modernisation de la sécurité civile, présenté le 8 septembre, doit être l’occasion de reconnaître cette aide, soulignent le chercheur Pablo Servigne et la directrice de l’organisation humanitaire Groupe URD, Véronique de Geoffroy.
Publié aujourd’hui à 06h30, modifié à 12h42 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/09/08/les-feux-de-foret-nous-rappellent-que-quand-une-crise-frappe-l-etat-doit-soutenir-l-entraide-plutot-que-la-controler_6768108_3232.html
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Près de 120 000 hectares sont partis en fumée en France depuis le début de l’année, un record : Perpignan, Die (Drôme), le Var, l’Aude, la forêt de Fontainebleau ou la Gironde, ravagée par le deuxième plus grand incendie recensé en France depuis 1949. A chaque fois, des habitants, bénévoles ou volontaires, se sont mobilisés en plus des secours officiels. Le gymnase de Die est devenu en quelques heures une base arrière pour les pompiers, ravitaillée par des centaines d’habitants de la vallée. En Gironde, une noria de tracteurs et de citernes bricolées a alimenté les pompiers en eau. Des plateformes numériques ont porté des milliers de propositions entre particuliers pour des solutions d’hébergement, de transport ou de matériel.
Ces mouvements spontanés d’habitants ne sont pourtant pas accueillis de la même façon par tous.
Le 26 juillet, la préfète de la Gironde, représentante de l’Etat, demande aux agriculteurs volontaires de ne pas « [se promener] un peu partout à la recherche des pompiers » et de s’inscrire d’abord sur un formulaire en ligne, pour « que ce soit organisé ». Au même moment, sur le terrain, un pompier confie que, faute d’eau, « les volontaires [les] sauvent ». A Die, un élu récemment installé résume l’auto-organisation des bénévoles, « une improvisation totale, mais ça fonctionne bien », un aveu que rien n’est prévu pour un phénomène qui se produit pourtant à chaque fois.
Cette lacune tient à des croyances partagées par les habitants autant que par les institutions, celles d’une population qui,en temps de crise, serait passive, gênante, voire nuisible, et qu’il faudrait tenir en respect. Ces croyances trouvent toujours des exemples pour se justifier, un acte malveillant (rare en temps de crise) ou une mauvaise préparation, comme cet été lorsque des avions ont dû retarder un largage à cause de volontaires trop proches de la zone ciblée. Mais gageons que cette mésentente tient moins à l’imprudence des volontaires qu’au manque de préparation et de coordination en amont avec les institutions elles-mêmes.
Puisque cette solidarité surgit de toute façon, mieux vaut l’avoir préparée et coordonnée en amont que la subir, désordonnée, au pire moment.
Les feux de forêt nous rappellent que, quand une crise frappe, l’Etat doit soutenir l’entraide plutôt que la contrôler. Evidemment, la bonne volonté des autorités en matière de sécurité n’est pas à remettre en question et l’implication des secours reste totale. Cette dernière atteint cependant ses limites face à l’ampleur des besoins. Or, à se méfier de l’initiative spontanée par principe, les institutions se privent de la puissance de tels mouvements.
En réalité, il nous faut reconnaître que la désorganisation liée à la crise ne produit pas le chaos imaginé, mais un autre type d’ordre et d’organisation, où les habitants s’organisent eux-mêmes avant l’arrivée des secours, et même après, remplissant des fonctions essentielles comme protéger, nourrir, héberger, soigner ou transporter. Nécessité fait loi.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
A Kobé, au Japon, en 1995, où plus d’un million de bénévoles affluent après le séisme, trois quarts des personnes extraites des décombres l’ont été par des habitants.
Lors de l’ouragan Katrina, en Louisiane, en 2005, 43 % des rescapés l’ont été par des proches ou des voisins. L’entraide spontanée naît partout, quel que soit le type de crise, comme on l’a vu en Ukraine et au Soudan, ou récemment au Venezuela et . On peut distinguer les « entraidants », qui émergent dans la zone sinistrée, et les « aidants », qui convergent spontanément de l’extérieur, deux catégories d’acteurs qui apparaissent systématiquement pour tout type de crise, et dont il faut anticiper les mouvements.
En France, le formulaire improvisé pour les agriculteurs volontaires en Gironde révèle en creux qu’aucun cadre assurantiel n’attend le volontaire spontané, à défaut duquel l’autorité hésite puis exclut par précaution. Le point le plus aveugle reste celui des retours d’expérience. En mars 2023, un colloque à Bordeaux avait déjà nommé le risque, le président du conseil départemental de la Gironde y décrivant une « forme d’amnésie collective » entre le sursaut de l’été 2022 [lors duquel des incendies gigantesques avaient déjà ravagé le département] et l’inaction qui suivit. Quatre ans plus tard, malgré des avancées techniques réelles, la structure du problème demeure : l’absence de statut pour les volontaires, et les habitants tenus à l’écart des bilans.
Ailleurs, les mêmes tensions existent, mais certains construisent des articulations synergiques.
Le Japon a créé un réseau national, la Japan Voluntary Organizations Active in Disaster, et inscrit dans la loi en 2011 l’obligation pour l’Etat de respecter l’indépendance des bénévoles.
Aux Pays-Bas, le dispositif Ready2Help enregistre et assure par avance plus de 100 000 bénévoles prêts à s’engager (en conditions « sûres »).
L’Australie forme des équipes d’habitants reliées à ses services d’urgence, qu’elle assure pour leurs missions autorisées.
Improviser à chaque catastrophe
La France avance timidement, pour les bénévoles affiliés seulement, avec les réserves communales (2004) et le statut de « citoyen sauveteur » (2020), relancés par le Beauvau de la sécurité civile, en 2025.
Plus innovantes, des collectivités territoriales comme Grenoble, Paris, Orléans, Nantes ou la Seine-Saint-Denis appuient leurs stratégies de résilience sur les habitants et les associations. Ces avancées locales ne doivent cependant pas masquer que l’échelon national n’a, lui, jamais construit ce cadre, ce qui contraint services et collectivités à improviser à chaque catastrophe.
La première étape pour les institutions (autorités locales, secours professionnels et représentations de l’Etat) est d’affirmer que l’ampleur des crises contemporaines nécessite d’adapter notre modèle de gestion de crise. Ensuite, il s’agit pour elles de reconnaître la mobilisation des habitants, sans pour autant se décharger de leurs responsabilités. Enfin, le rôle des institutions est de soutenir la montée en charge de ces mouvements émergents et convergents, chacune en fonction de son mandat, sans les dénaturer ni les absorber dans leur chaîne de commandement. Ce dernier point est la clé.
Les idées ne manquent pas : un cadre assurantiel pensé avant la crise en ce qui concerne le volontaire spontané, un chantier sur lequel la Suisse vient de mandater une réflexion fédérale après les glissements de terrain de 2024 au Tessin et en Valais ; des espaces de dialogue permanents entre collectifs et institutions, à la place de bilans ponctuels ; des retours d’expérience qui recueillent celle des habitants au même titre que celle des services de secours, etc.
Le projet de loi de modernisation de la sécurité civile, présenté [aux professionnels] le 8 septembre, dira si ces orientations trouvent leur place dans la doctrine, sans jamais dispenser l’Etat de répondre de ses propres obligations. L’entraide n’a pas vocation à combler les trous d’un service public en difficulté.
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L’été qui s’achève laisse une fenêtre d’opportunité, tant que la mémoire des flammes repousse l’amnésie collective et nourrit les discussions parlementaires de la rentrée… et avant que des responsables ne soient de nouveau surpris par l’ampleur des prochaines inondations et de la solidarité spontanée qu’elles feront naître.
Soutenir l’entraide, ce n’est pas dire aux habitants « débrouillez-vous ». C’est reconnaître leur élan légitime, l’assurer, le faciliter et l’associer aux décisions. Il ne s’agit plus de leur dire que « tout est sous contrôle », ce que plus personne ne croit, mais d’affirmer avec confiance et humilité :
« Organisons la réponse ensemble. »
Véronique de Geoffroy dirige le Groupe Urgence Réhabilitation Développement (URD), un centre d’expertise indépendant.
Pablo Servigne est auteur et chercheur indépendant. Ils ont coordonné le rapport « Entr’aide et crises » du Groupe URD publié en juillet.
Vingt autres chercheurs ont lu cette tribune et s’y associent. La liste complète peut être consultée sur cette page.
Véronique de Geoffroy (Directrice du Groupe Urgence Réhabilitation Développement ) et Pablo Servigne (Chercheur indépendant)