Politique
LA CRISE DE LA GAUCHE : UNE QUESTION DE FOCALE, PAS DE MORALE
.
Christian Salmon, Écrivain
.
Alors que les crises écologiques, technologiques et migratoires s’accélèrent, la gauche française semble engluée dans une déconnexion inédite avec la société. En privilégiant le marketing politique et la quête d’un récit séducteur au détriment de l’analyse du réel, ses dirigeants passent à côté des basculements de notre époque. Analyse d’un grand décrochage face à une société civile qui, elle, avance sans l’attendre.
.

Longtemps, c’est à gauche que l’histoire ou la politique sont devenues audibles.Récit d’émancipation. Récit de la science et de la raison. Révolution, Avant-Garde et Clarté. Ce n’était pas des vignettes historiques pour collégiens mais des éclairs dans l’histoire : la Commune de Paris, la révolution d’Octobre, le Front populaire… Face à cette gauche-là, le Capitalisme gardait le silence. Le monde des affaires ne brillait pas spécialement par ses récits.
.
Chaque jour apportait son lot de calculs, de taux de croissance, d’inflation, de cours de matières premières. Le capitalisme industriel cultivait bien quelques légendes : le mythe fondateur des origines, l’accumulation primitive ; avec ses chevaliers d’industrie, ses récits de la guerre économique, sa route des Indes ; ses empires coloniaux. Pour le reste, il laissait faire le caractère « fétiche » de la marchandise. Le monde enchanté de la société de consommation. Les Mythes et Miroirs du Marketing. Misère des signes de la richesse.
Mais avec la mondialisation des marchés, la marchandise a perdu son caractère narratif. Finis les comptoirs d’Orient et les navires chargés de produits exotiques. La marchandise n’a plus rien à raconter. Elle circule en temps réel à la surface du globe. L’argent aussi a perdu son caractère narratif. Son récit s’abolit dans les aventures immobiles de la Bourse.
.
Alors le Capital a pris la parole. Depuis les années 1990, les histoires fabriquées à la chaîne ont envahi le monde. Mais que disent-elles ? Bien sûr. Elles stimulent la propension à consommer, tout en rappelant la loi d’airain des salaires. C’est la loi du marché. Ce n’est pas nouveau. Mais le Capital parle aussi de mille autres manières, par des millions de bouches. Empruntant les réseaux sociaux, il s’adresse à chacun en particulier et aux groupes sociaux en général. Il parle à l’intérieur et à l’extérieur des entreprises. Il parle d’économie et de politique. D’éducation et de santé publique. De culture et d’art. C’est ce qu’on a appelé « le storytelling » des gouvernements (de gauche et de droite) devenu dans les années 1990, la lingua franca du néolibéralisme mondial.
En 1979, soit deux ans avant l’arrivée de la gauche au pouvoir, Michel Foucault affirmait qu’« il n’y a pas de gouvernementalité socialiste autonome ». Selon lui, le socialisme ne pouvait exercer le pouvoir que « branché sur une rationalité qui n’est pas “socialiste” mais “libérale”, voire “néolibérale” et, à ce moment-là, le socialisme et ses formes de rationalité jouent simplement le rôle de contrepoids, de correctif, de palliatif ». On peut en dire autant des histoires qui véhiculent ces formes de rationalité néolibérale. Il n’y a pas de narration socialiste autonome. Le diagnostic de Foucault annonçait le virage de la gauche au pouvoir en 1983 qui va nourrir la rhétorique de la gauche « réaliste », « modérée » jusqu’à l’aveu sincère et déconcertant de Lionel Jospin « Je ne suis pas socialiste ».
.

.
Pendant trente ans, les récits de la gauche vont se brancher sur la raison « néolibérale ». L’éditorialiste du New York Times Paul Krugman, plutôt modéré, le constatait dans les années 2010. «On retrouve constamment l’envie pressante de faire de l’économie une pièce morale, une fable où la dépression est la conséquence nécessaire de péchés préalables, en conséquence de quoi il ne faut surtout pas l’alléger. »
Face au cryptage néolibéral des enjeux de la crise, la gauche n’a cessé de louvoyer entre des formules culpabilisantes : confondant le « coût » et le « prix » du travail, les « charges » sociales et les « cotisations », le « choc » et le « pacte ». Elle s’est révélée incapable d’opposer un récit alternatif au récit de la droite véhiculé par les médias. Ce n’était donc pas « une bataille des idées » qui opposait la droite et la gauche pendant toutes ces années, c’était selon Krugman une « défaite en rase campagne » qu’il qualifiait d’ « effondrement intellectuel ». « Certes, des conservateurs insensibles et malavisés ont appliqué leur politique, mais ils n’auraient pas pu le faire sans la complicité des politiciens mous et confus d’une gauche modérée. » Fermez le ban !
.
Lorsqu’on examine les déclarations des gouvernements de gauche en France depuis les années 90, on constate une oscillation entre deux champs lexicaux très différents, deux lignes narratives : l’appel au « patriotisme économique » et « l’esprit de conquête ». Le premier récit est un récit de guerre qui s’inscrit dans un champ lexical composé de « batailles », de « front » de « bras armé » de « puissance ». Le second, c’est l’épopée des « inventeurs » qui évoque un nouvel âge industriel dont les héros seraient les ingénieurs, les techniciens, les créateurs…
La geste guerrière (le patriotisme économique) constitue ce qu’on pourrait appeler le moment « Iliade » de l’épopée du changement. Il permet d’afficher la détermination de l’État, de mobiliser l’opinion en désignant un ennemi, de réveiller et de stimuler l’orgueil national. C’est aujourd’hui le récit de l’extrême droite. L’épopée des inventeurs, c’est le moment « Odyssée » du changement. Il exalte le Génie français et les grandes aventures industrielles du passé. Il est porté par exemple par l’ingénieux Louis Gallois, ancien patron d’Airbus et d’Aérospatiale, tel un Ulysse moderne, capable d’affronter à la fois la baisse de compétitivité, la désindustrialisation et la concurrence déloyale des Chinois et des Coréens.
.
Faute de choisir entre ces deux lignes narratives, la gauche a multiplié les couacs et les équivoques. On ne peut être à la fois Achille et Ulysse, a fortiori Reagan et Roosevelt. Or ces deux postures cohabitent dans le discours des socialistes comme les rêves successifs d’un même dormeur. Ce rêveur a fini par trouver une incarnation en 2017. Ce fut Emmanuel Macron avec son gimmick, le fameux « en même temps. »
Le macronisme s’est imposé non pas comme un phénomène politique avec ses raisons, ses stratégies et ses illusions mais comme une figure de l’épuisement, de l’exténuation du politique. Né du vide politique laissé par François Hollande, il n’aura fait que reconduire ce vide dans toutes les positions possibles, se tenir dans ce vide, survivre dans ce vide, lui donner ses formes et ses couleurs. Par un paradoxe apparent, le vide du pouvoir s’est manifesté chez Emmanuel Macron par une surabondance d’images et de récits, une surenchère d’effets spéciaux capable de créer l’illusion « fantastique » ou « spectrale » du politique. « C’est une erreur de penser que le programme est le cœur d’une campagne électorale, affirmait-il, bravache, pendant sa campagne de 2017 ; la politique, c’est mystique, c’est un style, c’est une magie. »
.

.
La magie a consisté à occuper le vide politique par une surabondance d’histoires et de personnages, une dramaturgie propre à occuper les esprits. Une politique des signes donc, qui consiste à adresser à l’opinion des signes d’optimisme en pleine crise de confiance, des signes de volontarisme en situation de faible souveraineté, des signes de sérieux et de rigueur à l’intention des marchés et des agences de notation alors que se creuse le déficit public.
.
L’enfer de la gauche ressemble à celui des bibliothèques : c’est celui des voix interdites, des récits refoulés, des paroles errantes qu’elle refoule
.
Chaque ministre est chargé non plus d’un domaine de compétences mais d’un portefeuille de signes. À l’un, celui des signes d’autorité́. À l’autre, celui des signes de rigueur. À un troisième, la valeur travail ou le port de l’uniforme à l’école. À charge pour le Premier d’entre eux d’en être l’arbitre ‒ l’arbitre des élégances des signes –, car les signes ont une fâcheuse tendance à diverger et à se contredire, d’où la répétition des couacs, des rappels à l’ordre, des rectificatifs.
Le macronisme ne serait donc rien d’autre que la forme phénoménale que prend l’absence du pouvoir, le vide du pouvoir à l’heure de la crise des souverainetés étatiques. Il est la forme politique de l’insouveraineté néolibérale, fossoyeur non seulement de la gauche, mais du politique.
.
Confronté au « vide du pouvoir » en Italie, Pier Paolo Pasolini se demandait en 1975 dans le Corriere della Sera : « Comment les hommes du pouvoir en sont-ils arrivés là ? ». Sa réponse est éclairante pour qui veut analyser le moment pasolinien de la Ve République que nous sommes en train de vivre. « Ils n’ont en rien soupçonné, parlant des dignitaires démocrates chrétiens, que le pouvoir qu’ils détenaient et géraient, ne suivait pas simplement une “évolution” normale, mais qu’il était en train de changer radicalement de nature. Le pouvoir réel agit sans eux et ils n’ont entre les mains qu’un appareil inutile, qui ne laisse plus de réel en eux que leurs mornes complets vestons. »
Ainsi des socialistes… Ils ont continué à faire de la politique à l’ancienne, avec fiefs, régions et affidés, comptant seulement sur le retour de balancier que leur offrirait l’alternance, sans même essayer de comprendre ce que signifiait encore la politique à l’ère néolibérale. Les uns louchaient sur le vieux blairisme que les mensonges sur la guerre en Irak avaient pourtant démasqué. D’autres sur Gerhard Schröder et son « agenda 2010 », dont la date d’expiration était largement dépassée.
.
Tous se sont contentés d’imiter François Mitterrand dans une parodie qui n’est même plus une farce mais un masque, un masque pasolinien où transparaît le vide… Ils étaient socialistes, les voilà affiliés à la social-démocratie, au social-libéralisme, voire au social-patriotisme…
Ainsi les socialistes se sont leurrés à l’idée que rien n’avait changé. Que, par exemple, ils pourraient compter à jamais sur l’Europe, à laquelle une majorité d’électeurs avait dit non en 2005, sans qu’ils ne changent rien politiquement à leur conception de l’Europe, à leur relation à l’Europe.
.
Ils se sont leurrés à l’idée qu’ils pourraient continuer à compter sur une politique néolibérale à laquelle ils s’étaient abandonnés dans les années 1980 et dont la crise de 2008 a pourtant montré les effets dévastateurs.
Ils se sont leurrés en cédant à l’hypermédiatisation, confiant aux médias corrupteurs leur survie dans les sondages, troquant la transformation réelle de la société contre la survie médiatique. Ils se sont leurrés en comptant sur la police pour maintenir les graves inégalités dans les quartiers et les émeutes des gilets jaunes. Ils se sont leurrés en stigmatisant les minorités, en pourchassant les étrangers, espérant détourner à leur profit l’idéologie sécuritaire de la droite. Etc. etc.
.
Ils ont cru pouvoir leurrer l’opinion en déclarant la guerre à la finance, tout en signant un armistice avec le patronat. Ils ont cru pouvoir déplacer la bataille de la réindustrialisation dans les rayons des supermarchés et faire de la carte bleue des consommateurs un substitut au bulletin de vote, transformant leur ministre de l’industrie en VRP tricolore du made in France, que l’on dit disponible pour un prochain gouvernement du Rassemblement national. Ils ont cru pouvoir retrouver une hégémonie culturelle en empruntant à la droite et à l’extrême droite son lexique et son imaginaire, sous le prétexte de ne pas lui laisser le monopole de la Nation… Ils ont pris pour du courage ce qui n’était qu’un lâche abandon à l’air du temps.
Jean Baudrillard avait dénoncé dans les années 1980 la « gauche divine » qui transformait la scène politique en un théâtre moral. Aujourd’hui la gauche « divine » est tombée en enfer. L’enfer de la gauche, ce n’est pas seulement son déficit de leadership ou de crédibilité. Ni même le châtiment de ses défaites et de ses renoncements. L’enfer de la gauche ressemble à celui des bibliothèques : c’est celui des voix interdites, des récits refoulés, des paroles errantes qu’elle refoule… Toutes ces voix qui se cherchent dans le chaos des pratiques discursives sur Internet, sans communiquer, sans faire récit…la gauche ne les entend pas.
.
Ce n’est pas une « bataille des idées » qui l’oppose au bloc de droite, c’est sa propre surdité sociale qui l’oppose à la société dans sa diversité qui, elle, perçoit très bien les mutations brutales du techno capitalisme. Tout occupée à construire un « récit » engageant, un « narratif » qui donne envie (« envie d’avoir envie » comme le proclame l’un de ses candidats à la prochaine élection présidentielle), la gauche est étrangement isolée, coupée des révolutions en cours, absorbée par ses stratégies partidaires. Elle s’est révélée incapable de percevoir les transformations de l’économie numérique. Elle n’a pas vu venir la révolution #metoo qui ne l’a pas épargnée. Elle court après l’insurrection écologique qui mûrit hors d’elle. Elle est incapable de penser le défi des flux migratoires autrement qu’en jetant le soupçon sur les populations musulmanes.
Pour Gilles Deleuze, être de gauche c’était avant tout une question de perception, « percevoir d’abord le monde »dans sa globalité : « Savoir par exemple que les problèmes du tiers-monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier », ce qui est devenu évident avec le réchauffement de la planète et le débat sur les OGM qui se prolonge désormais, faute d’être traité, jusque dans notre assiette. Une question de focale donc, pas de morale. Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de l’échec de la gauche. Si la gauche a perdu de sa crédibilité, c’est par « astigmatisme » politique. Sa vision est brouillée, déformée. Elle voit le monde avec une « morale » de gauche et une « focale » de droite.
.
Christian Salmon; Écrivain, Ex-chercheur au CRAL (CNRS-EHESS)