La campagne présidentielle démarre sur le dos des plus vulnérables
Marine Le Pen cible les femmes voilées, Gabriel Attal charge les « gens du voyage », Édouard Philippe et Bruno Retailleau s’en prennent aux personnes migrantes… Comme marchepieds de leur rentrée politique, la droite et l’extrême droite ont choisi les personnes les plus discriminées.
Forts avec les faibles. En l’espace d’un mois, quatre des candidat·es à l’élection présidentielle à droite et à l’extrême droite ont braqué les projecteurs de leur campagne sur les personnes les plus défavorisées, les désignant comme responsables de toutes sortes de maux à combattre.
Gabriel Attal a ouvert le bal au début du mois d’août. Pendant que ses adversaires prenaient des vacances, il s’est rendu en Vendée pour imposer comme thématique de campagne la lutte contre « les installations sauvages et illégales des gens du voyage » qui « gâchent la vie des maires et des Français ».
Interrogé par Mediapart sur l’antagonisme niché dans cette tournure de phrase – les personnes voyageuses étant aussi françaises –, son entourage a tenté de corriger le tir : « De la même manière que les nuisances nocturnes gâchent la vie des Français, les installations illégales des gens du voyage gâchent la vie des Français. Il n’y a aucun sous-entendu », assure-t-on.
Malheur du calendrier, le leader du parti Renaissance a choisi la semaine de la Journée européenne de commémoration du génocide des Roms et des Voyageurs et Voyageuses pendant la Seconde Guerre mondiale pour se lancer dans cette offensive médiatique. Les communautés dites des « gens du voyage » sont par ailleurs « de loin la minorité la moins acceptée » en France, martèle chaque année la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).

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Bien que les intercommunalités soient légalement obligées de proposer des aires d’accueil, dans les faits, les zones sont souvent trop peu nombreuses, trop petites, insalubres ou proches de zones polluées, exposant ces populations à de lourds risques pour la santé – on peut alors parler de racisme environnemental.
« Gabriel Attal mélange tout pour mieux réprimer », a analysé dans un billet William Acker, délégué général de l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC), décortiquant par le menu les faiblesses des propositions répressives du candidat. Parmi celles-ci, la création d’un « registre national obligatoire dès vingt caravanes » pour pouvoir refuser des convois qui « accumulent les délits ». « Qu’est-ce juridiquement qu’un convoi ? Une liste de personnes ? De véhicules ? Les actes d’une personne seraient-ils imputés à toutes les autres ? », s’interroge le juriste, rappelant qu’un tel fichier pourrait s’apparenter à du fichage ethnique.
L’immigration, encore et toujours
« Submersion migratoire », « ensauvagement de la société » : dans son interview de rentrée accordée au Figaro le 2 septembre, Bruno Retailleau a quant à lui réalisé un strike des concepts chers à l’extrême droite.
Prétextant « redonner le pouvoir au peuple » contre ses propres institutions, le candidat Les Républicains (LR) a positionné son viseur sur une cible : les personnes immigrées ou étrangères. « Expulser tous ceux qui n’ont rien à faire en France, supprimer le droit au mariage pour les OQTF [personnes sous obligation de quitter le territoire français – ndlr], abolir le droit du sol et revenir à l’assimilation pour qu’il n’y ait plus de naturalisations automatiques » : voilà toutes les quilles abattues en une phrase par celui qui répète à qui veut l’entendre que « l’immigration n’est plus une chance ».
Qu’importe si la France accueille moins d’étrangers et d’étrangères que le reste de l’Europe, si le durcissement des conditions d’accès à la nationalité française fait que « la part des immigrés ayant acquis la nationalité française tend à diminuer depuis une quinzaine d’années », comme le rapporte l’Insee.
En tant qu’ancien ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau n’ignore pas non plus que les personnes étrangères ressortissantes d’un pays d’Afrique sont surreprésentées dans les déclarations de violences racistes (11 % des victimes de crimes ou délits, contre 3 % pour l’ensemble de la population), selon les rapports annuels du ministère.
Abroger le droit du sol reviendrait à “romp[re] avec la tradition républicaine de garantir un droit à devenir français”.
Le Défenseur des droits
Si Édouard Philippe va moins loin, le candidat Horizons a aussi lancé sa rentrée sur la thématique de la lutte contre l’immigration illégale, en se rendant à Mayotte fin août. Le département ultramarin doit, selon lui, « fermer la totalité des vannes migratoires » et y suspendre le droit du sol, le droit d’asile et le regroupement familial pour cinq ans.
Ce droit du sol, que l’extrême droite veut abroger depuis des années, permet à un enfant né sur le territoire d’obtenir la nationalité française. En 2023, le Défenseur des droits s’était opposé à sa suppression, qui reviendrait, selon l’institution, à « romp[re] avec la tradition républicaine de garantir un droit à devenir français, pour les enfants étrangers nés en France et ayant effectué leur scolarité en France ». À Mayotte, il a déjà été revu à la baisse : depuis 2024, pour pouvoir en bénéficier, il faut que les deux parents aient été en situation régulière à la naissance de leur enfant, et ce depuis au moins un an.
Édouard Philippe compare Mayotte à Ceuta, l’enclave espagnole qui a connu fin juillet l’arrivée massive de 72 000 migrants marocains, dont certains sont morts dans la traversée. Une crise depuis instrumentalisée par la droite et l’extrême droite espagnoles, qui efface la réalité des parcours de migration et ne pose jamais la question de l’accueil. « Les militaires nous ont jetés dans un car pour nous emmener très loin. Ils frappaient certains d’entre nous », a confié à Mediapart l’un d’entre eux.
À l’échelle de tout le territoire français, là où l’actuel ministre de la justice, Gérald Darmanin, soutien du candidat de droite, a proposé un « moratoire de trois ans sur l’immigration légale », Édouard Philippe s’y oppose, disant accepter à la fois les étudiants étrangers et « les étrangers qui ont des compétences dont nous avons besoin et qui viennent travailler sur notre territoire ».
Qui reste-t-il alors ? Le mythe d’un groupe flou d’étrangers et étrangères qui s’installeraient en France sans étudier ni travailler, pour ne rien y faire. « Je ne crois pas que cela existe, balaie le chercheur Cris Beauchemin. Il y a, ces dernières années, une grande augmentation des demandes de titres de séjour pour les études. Il y a aussi une immigration de travail, surtout de gens qualifiés. Il y a aussi des personnes qui rejoignent leur conjoint français – ce qui n’est pas du regroupement familial. »
À rebours des faits
Tous ces discours anti-immigration s’inscrivent à rebours de la composition réelle de la société française. En mai 2026 est paru Trajectoires et origines 2 (TeO2), rigoureux ouvrage de référence que Cris Beauchemin a codirigé. Ce livre, très peu commenté dans le débat public, démontre comment « les immigré·es et descendant·es sont une composante centrale et durable de la société française », que 34 % de la population âgée de 18 à 59 ans en France hexagonale est désormais soit immigrée soit descendante d’immigré·es et fait état de la « forte intégration socioculturelle » de cette population.
Comment expliquer ce fossé entre déclarations politiques et la réalité d’une France « kaléidoscope » ? « Tout le monde dit que les politiques se moquent de la recherche en matière de migration. Ce n’est pas qu’en France, mais partout dans le monde, constate Cris Beauchemin. Lorsque Trajectoires et origines 1 est sorti il y a dix ans, on a été sollicités par différents services et cabinets ministériels… Là, nous avons eu zéro sollicitation. »
Il remarque plus globalement, citant le récent ouvrage L’Immigration en 30 questions de François Héran, qu’« il y a des domaines dans lesquels les politiques ne veulent pas du tout suivre l’opinion publique, comme sur les retraites, alors que sur l’immigration, ils veulent tous la suivre ».
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À la base de cette pyramide de surenchères électoralistes, le Rassemblement national (RN) n’a plus qu’à souffler sur les braises. « Édouard Philippe semble découvrir le drame de la déferlante migratoire à Mayotte », a piqué Marine Le Pen, qui a obtenu 59 % des voix de l’archipel au second tour de l’élection présidentielle de 2022.
La candidate du parti d’extrême droite a toutefois une autre obsession à réinvestir en cette rentrée 2026 : soumettre au référendum l’interdiction du voile dans l’espace public pour les femmes musulmanes. Son lieutenant Jean-Philippe Tanguy a allumé la mèche un dimanche soir sur BFMTV, s’assurant des échos dès le lendemain matin dans l’intégralité de la presse nationale, qui s’est empressée de débattre de la « faisabilité » d’une telle proposition.
« La déontologie professionnelle des journalistes est rarement au rendez-vous sur les plateaux TV qui abordent ces sujets… L’équilibre des voix autour de la table n’est jamais respecté, ce qui entraîne un échange qui ne fait qu’alimenter une machine médiatique bien rodée », a déploré Maryam Pougetoux, militante et syndicaliste portant le foulard et qui a refusé les sollicitations médiatiques.
Gabriel Attal, Bruno Retailleau et Édouard Philippe se sont opposés à la proposition du RN. Mais la stigmatisation des femmes qui portent le foulard continue de monter « crescendo », comme l’observe la maîtresse de conférences Hanane Karimi, qui publie un Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie le 18 septembre.