La non-rentabilité des études longues et la nécessité de faire entrer les jeunes diplômés plus tôt sur le marché du travail, une petite musique de droite et extrême droite.

Réduire la durée des études supérieures, une petite musique qui monte à droite

ÉDUCATION

De Gabriel Attal au RN, se multiplient les propos sur la non-rentabilité des études longues et la nécessité de faire entrer les jeunes diplômés plus tôt sur le marché du travail. Une croyance démentie par les faits.

Xavier Molénat, le 1 septembre 2026

« Interrompre ses études à bac +3 n’est pas un échec. » Ces paroles ne sont pas celles d’un conseiller d’orientation tentant de consoler un étudiant recalé à l’entrée en master : elles sont tirées du très officiel programme de Renaissance paru à l’été 2025, intitulé « Pour une nouvelle donne économique et climatique »1.

Pour le parti présidentiel, en effet, le constat est clair : il faut « réduire la durée de formation initiale », jugée plus longue en France qu’ailleurs, et favoriser une insertion professionnelle plus précoce sur un marché du travail « exigeant agilité et expérience ». En compensation, il conviendrait d’« inciter les entreprises à recruter à bac +3 avec des salaires attractifs » et d’encourager le retour en formation après une première expérience professionnelle.

Un balancement qui disparaît dans les premières propositions avancées par Gabriel Attal, candidat déclaré du parti à la présidentielle 2027 :

« Le taux d’emploi des jeunes Français est 15 % inférieur à celui des jeunes Allemands (34,5 % contre 50 %). L’entrée définitive sur le marché du travail intervient en moyenne à 22 ou 23 ans en France, contre 20-21 ans en Allemagne et au Royaume-Uni (OCDE, Education at a glance, 2024). Pour résorber cet écart, je propose de démassifier l’enseignement supérieur, de valoriser les métiers manuels, techniques et industriels et de réduire la durée initiale des études », écrit-il dans le volet « Travail et salaires » de son programme.

Malthusianisme éducatif

Moins, c’est mieux : voilà donc, semble-t-il, le nouveau mot d’ordre d’une partie de la droite en matière de formation de la jeunesse. Car Gabriel Attal n’est pas seul à fredonner cette mélodie : interrogé le 21 août par France Inter sur l’avenir du système de retraite, le député Rassemblement national (RN) Franck Allisio estimait également « qu’aujourd’hui, deux ou trois années de formation après le baccalauréat, c’est largement suffisant pour avoir de bons métiers d’avenir qui peuvent tout de suite permettre de vivre et de cotiser ».

« Vous savez, aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, on a bien compris qu’au bout de cursus de cinq-six-sept ans, vous n’avez qu’un diplôme qui correspond à un bac +1. Parce que vous vous êtes perdus, que vous avez été mal orienté »,complétait-il.

Et ce matin encore, Bruno Retailleau déclarait sur RTL préférer « un jeune avec un CAP ou un bac pro et un emploi à la clé, plutôt qu’un master avec Pôle emploi à la fin », proposant, dans la foulée, l’apprentissage dès 14 ans.

Des propos faciles, dont on retrouve pourtant la teneur dans de très sérieuses tribunes, du sociologue Julien Damon2 notamment ou encore du professeur à CY Cergy Paris Université François Germinet et du cofondateur du cabinet Paxter, Pierre Tapie3 . Toutes opinions qui prennent à rebours plus de soixante ans d’expansion scolaire et d’objectifs éducatifs ambitieux (tel que le « 60 % d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur » fixé en 2015). Après la mise en place de la sélection pour certaines licences et en master, au sein d’universités étranglées financièrement, une nouvelle étape de malthusianisme éducatif serait-elle en gestation ?

Les capacités d’accueil en master n’ont pas suivi la hausse des effectifs de licence

Evolution des effectifs de troisième année de licence générale et de première année de master

Source : Sies (ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche), Julien Gossa © Alternatives Économiques

Limiter la durée des études initiales, pourquoi pas après tout, s’il est démontré qu’aller toujours plus loin n’apporte aucun bénéfice individuel ni collectif. Sauf que… tout démontre que c’est le contraire qui se produit ! Une note du Céreq parue juste avant l’été4, portant sur la situation en 2024 de la génération sortie d’études en 2021, confirme un constat jamais démenti : on gagne toujours à étudier davantage.

Etre titulaire d’un master, en particulier, fait une différence significative avec le fait de s’arrêter en licence

Etre titulaire d’un master, en particulier, fait une différence significative avec le fait de s’arrêter en licence. Et pourtant « le nombre de diplômés de master a doublé entre 2005 et 2010, et s’est stabilisé depuis, rappelle Philippe Lemistre, chercheur Céreq à UTOPI (CNRS, université de Toulouse). Cela a contribué à la démocratisation scolaire, en ouvrant le diplôme à un public de bons élèves issus de bac techno et de BTS, notamment ».

Cette inflation du nombre de bac +5 a, il est vrai, un peu diminué les rendements du diplôme, avec notamment un déclassement assez important (mesuré par l’inaccessibilité à un emploi de niveau cadre). Mais ce n’est pas contradictoire avec le fait qu’en moyenne, le master apporte un mieux significatif en matière de salaire et de stabilité de l’emploi, ce d’autant que le déclassement a significativement augmenté ces vingt dernières années pour les sortants au niveau bac +3.

Plus les études sont longues, mieux on s’insère

Médiane du premier revenu (en euros), taux d’emploi et taux d’emploi à durée indéterminée* (en %) en 2024 de la génération entrée sur le marché du travail en 2021

* Parmi les personnes en emploi.

Source : Céreq © Alternatives Économiques

Le diagnostic doit être affiné : en deçà du niveau de diplôme et des grands domaines d’études (santé, sciences, lettres…), les trajectoires antérieures des étudiants, la sélectivité des formations suivies mais aussi les spécialités choisies peuvent engendrer des conditions d’insertion très contrastées. Deux masters en biologie peuvent par exemple offrir des débouchés de qualité très différente selon les sous-domaines auxquels ils forment.

« Mais, là encore, à spécialité donnée, le rendement supérieur du bac +5 par rapport à la licence est indiscutable », assure Philippe Lemistre.

Bref, on ne voit pas comment conclure de tout ça que la jeunesse française serait trop éduquée. D’autant que, comme l’a montré l’économiste Guillaume Allègre5, l’âge moyen de fin d’études a cessé de croître à partir de la génération née en 1975.

« Autrement dit, si problème il y a, il ne date pas d’hier mais remonte à plus de trente ans », signalait l’économiste.

Quant au fait que les parcours seraient par trop linéaires en France, le reproche n’est pas infondé mais la situation évolue déjà. Une étude parue très récemment6 montre que 15 % des jeunes sortis d’études en 2017 avaient préalablement interrompu leur cursus pour une durée d’un à seize mois, quatre fois sur dix dans le cadre d’une césure. Mais les autrices relèvent que les gains en matière d’insertion sont généralement faibles, voire négatifs, en particulier pour… les diplômés du supérieur court !

« Le marché du travail français ne tolère l’écart à [la norme de linéarité] que si les interruptions continuent de poursuivre un objectif d’insertion professionnelle visant une rentabilité immédiate (compétences linguistiques ou professionnelles) », analysent les deux chercheuses.

De son côté, Philippe Lemistre rappelle « qu’au Canada ou au Royaume-Uni, les étudiants font davantage de césure pour travailler, mais généralement ce n’est pas dans une perspective professionnalisante : c’est parce que les formations coûtent cher et qu’ils doivent se donner les moyens de les financer ! ».

On oublie un peu facilement, par ailleurs, qu’en France, 75 % des étudiants tous cursus confondus et 52 % des étudiants hors parcours professionnel exercent au moins une fois une activité salariée dans l’année, même si c’est le plus souvent sans lien avec la formation 7.

Quant au potentiel décalage entre l’offre de formation et les besoins des entreprises, il a été en partie corrigé avec notamment la création de licences professionnelles en 1999 et plus récemment du bachelor universitaire de technologie (BUT) également à bac +3. Cernés par les indicateurs d’insertion, les établissements d’enseignement supérieur sont incités à faire évoluer les diplômes qu’ils offrent, « sauf qu’aujourd’hui, ils sont sous-financés et n’ont plus les moyens d’ouvrir de nouvelles formations », note toutefois Philippe Lemistre.

Capital de compétences

Surtout, on peut se demander en quoi consiste exactement une formation adaptée au marché du travail ? Le débat divise depuis longtemps les spécialistes. Intervenue récemment dans le débat8, la sociologue Marie Duru-Bellat – qui porte une vision inquiète des risques de déclassement induits par la forte hausse du nombre de diplômés – faisait part du décalage souvent ressenti par les entrants sur le marché du travail :

« Formés, du moins dans les filières universitaires généralistes, à des savoirs dont les applications concrètes sont rarement dégagées, ils découvrent que la vie professionnelle minimise de fait la valeur des connaissances théoriques au profit de ce qu’elles permettent de réaliser. Une véritable reconversion s’impose parfois pour désapprendre très vite ce qu’on a mis du temps à apprendre. »

Une perspective que Philippe Lemistre conteste :

« Aujourd’hui comme il y a 25 ans, on constate que moins de la moitié des sortants d’une spécialité travaillent dans le secteur correspondant trois ans après la sortie du système éducatif. Et c’est vrai dans tous les pays pour les plus hauts diplômes. Le diplôme certifie moins un capital de compétences spécifiques que l’adaptabilité de l’individu à l’emploi. »

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire, reconnaît Philippe Lemistre, que ce soit en matière de rapprochement des systèmes de formation initiale et continue aujourd’hui très cloisonnés, d’amélioration des possibilités de cumuler emploi et études ou d’étaler ces dernières dans le temps.

Pour Philippe Lemistre, chercheur au Céreq, le problème du chômage des jeunes n’est pas du côté du système éducatif mais du côté des rapports de pouvoir qui s’exercent sur le marché du travail

Reste que fondamentalement, selon lui, le problème du chômage des jeunes n’est pas du côté du système éducatif mais du côté des rapports de pouvoir qui s’exercent notamment sur le marché du travail : 

« Dans cette perspective, si en France comme nulle part ailleurs, on crie haro sur le système éducatif, c’est qu’il lui est donné une place centrale dans la responsabilité du chômage des jeunes qui n’est pas la sienne. Le souhait de professionnalisation du système éducatif est avant tout un moyen de socialiser au profit des entreprises les coûts de recrutement liés à des compétences spécifiques, alors que celles-ci ne jouent pas le rôle principal dans l’adaptation à l’emploi. »

Il faut signaler, enfin, que les jeunes diplômés – dont on n’entend guère la voix dans tous ces débats – n’ont peut-être pas une vision aussi stratégique de leur insertion, ni le même rapport au travail que les générations précédentes. Une étude du Céreq tout juste parue9 révèle ainsi qu’en 2023, un peu plus d’un tiers des jeunes sortis de formation en 2017 souhaite se réorienter – et a parfois entamé des démarches en ce sens.

Parmi eux, notent les quatre chercheuses, « les plus diplômés (bac +5 et au-delà) sont moins en quête d’une plus grande rémunération ou d’une amélioration de leurs conditions de travail, et cherchent davantage à donner du sens à leur travail ».

Voilà peut-être une piste plus engageante pour aborder les débats sur le sort de la jeunesse dans la perspective de l’élection présidentielle à venir.

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Article écrit par

Xavier Molénat

Journaliste, chef de rubrique société

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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