Un avis sur l’élection de 2027

2027 : et si nous faisions un pas de côté ? ( Par Jean Fauché PEPS – Alternatives et autogestion)

Quelques réflexions toutes personnelles à propos d’une question qui nourrit échanges et réflexions : que faire lors de la présidentielle de 2027 ? La candidature de Jean-Luc Mélenchon est désormais posée. Elle peut susciter de l’espoir, de l’intérêt, mais aussi des réserves ou des désaccords. Je les comprends. Je n’ai pas envie de faire semblant que nous sommes tous d’accord. Mais je n’ai pas non plus envie de passer à côté de ce qui peut nous rapprocher. 
Il y a des propositions auxquelles je suis sensible : la rupture avec les politiques néolibérales, la justice sociale et fiscale, la défense et la transformation des services publics, la planification écologique, la volonté de redonner du pouvoir aux citoyens et aux citoyennes. Pourquoi faudrait-il choisir entre le ralliement et le rejet ?
Et si nous faisions, tout simplement, un « pas de côté » ? Un pas de côté pour envisager un soutien sans nous fondre dans une campagne. Pour dire ce qui nous rapproche, ce qui nous sépare et ce que nous voudrions voir aller plus loin.  Je ne parle donc pas ici d’un ralliement, encore moins d’un chèque en blanc. Je parle de la possibilité d’un soutien autonome, critique et exigeant. Une question me paraît essentielle : changer de gouvernement suffira-t-il à changer nos vies ? Je n’en suis pas certain. Une élection peut changer beaucoup de choses. Elle peut ouvrir une période nouvelle, modifier les rapports de force, permettre des avancées. Elle peut rendre possibles des conquêtes sociales et écologiques qui ne le seraient pas dans d’autres circonstances. Face au risque d’une victoire de l’extrême droite, il serait pour le moins étrange de considérer que le résultat de cette élection ne nous concerne pas. Mais une élection ne donnera pas, à elle seule, davantage de pouvoir aux habitantes et aux habitants dans leur commune, aux salariés dans leur travail ou aux usagers dans les services publics.
Ce pouvoir-là, il faudra le construire. Il se construit déjà, ici et là : dans les luttes, les associations, les syndicats, les coopératives, les communes, les collectifs écologiques, les expériences de solidarité, partout où des personnes essaient de reprendre prise sur ce qui les concerne. C’est cela que j’entends par « révolution lente ». Lente, non pas parce qu’il faudrait renoncer à transformer profondément la société, mais parce qu’il faut apprendre à faire autrement : expérimenter, se tromper, recommencer, construire dans la durée. Il ne s’agit pas d’attendre un grand soir qui réglerait tout d’un coup. Il s’agit de commencer dès maintenant à construire d’autres façons de décider, de produire, de partager et de vivre ensemble. La présidentielle peut être un moment de cette histoire. Elle ne peut pas en être toute l’histoire. 
Nous avons besoin d’une écologie qui rompe avec le productivisme, l’extractivisme et la marchandisation du vivant. Mais nous avons surtout besoin d’une écologie qui améliore réellement nos vies. Travailler moins. Retrouver du temps. Mieux habiter. Mieux se nourrir. Pouvoir se déplacer autrement. Préserver nos territoires. Reprendre collectivement la main sur l’eau, l’énergie, les terres et l’alimentation. Et poser toujours la même question : « qui décide ? ». Les marchés ? Les grandes entreprises ? Les experts ? L’État ? Ou celles et ceux qui vivent et travaillent quelque part ? Une écologie populaire ne peut pas demander les mêmes efforts à celles et ceux qui disposent de peu de ressources et à celles et ceux qui ont le plus contribué à la crise écologique. Elle doit donc être à la fois écologique et sociale : répondre aux urgences du climat et de la biodiversité tout en améliorant les conditions de vie de celles et ceux qui subissent déjà les injustices sociales et environnementales.
C’est pourquoi je crois à l’autogestion et aux communs, dans l’entreprise, dans les services publics, dans les associations, dans les quartiers, dans les communes, comme une idée finalement assez simple : celles et ceux qui sont concernés doivent pouvoir participer réellement aux décisions qui les concernent. Non comme une déclinaison de grandes théories abstraites  
Cela signifie donner davantage de pouvoir aux salariés dans l’entreprise, aux usagers dans les services publics, aux habitants dans les communes et les quartiers, aux citoyens dans les choix qui déterminent leur avenir. L’autogestion n’est pas seulement un objectif lointain. Elle peut aussi être un chemin : apprendre, ici et maintenant, à décider ensemble, à partager les responsabilités et à montrer qu’une autre organisation de la société est possible. Cela suppose d’aller plus loin que la simple participation.
Qui possède les entreprises ? Qui décide des investissements ? Que produit-on, pour quels besoins et avec quelles ressources ? Peut-on continuer à laisser les choix essentiels être déterminés par la seule recherche du profit ?
L’autogestion ne peut pas seulement consister à donner la parole aux salariés. Elle doit aussi permettre de reprendre collectivement prise sur les choix économiques eux-mêmes. Là, la question de la propriété devient incontournable. Et c’est là également que la question démocratique rejoint celle des communes.
L’idée d’une « Seconde Commune » m’intéresse. Elle pose une question qui me semble essentielle :  « Si nous commencions à construire le pouvoir autrement, à partir d’en bas, à partir des communes, des assemblées, des collectifs, des lieux de travail, des coopératives et des communs ? ». Des communes qui décident davantage, qui expérimentent, qui coopèrent et qui se fédèrent.
Je n’ai évidemment pas une architecture institutionnelle toute prête. Ce n’est d’ailleurs pas le sujet. Je me demande simplement si l’émancipation doit forcément passer par la conquête du sommet de l’État. Et si nous pouvions commencer à construire du pouvoir populaire avant même de détenir le pouvoir politique au niveau national ? Cela ne signifie pas qu’il faudrait opposer systématiquement les communes à l’État. 
Nous avons besoin de droits communs, de services publics, de protection sociale, de redistribution et de garanties collectives. Nous avons besoin de ce qui permet à chacun de vivre dignement, quel que soit l’endroit où il habite. Mais nous avons aussi besoin que celles et ceux qui vivent sur les territoires puissent réellement décider de ce qui les concerne. La question est donc peut-être moins de choisir entre l’État et les communes que de savoir comment articuler des droits communs et des pouvoirs réellement exercés par les populations.
Cela pose beaucoup de questions.. . .  L’égalité signifie-t-elle nécessairement l’uniformité ? Peut-on garantir les mêmes droits tout en laissant davantage de place à l’initiative des communes et des territoires ? Quelle place donner aux langues et aux cultures qui vivent sur nos territoires ? Comment articuler solidarité nationale et capacité d’initiative locale ?
Et surtout : qui décide ? Qui peut participer ? Qui peut prendre la parole ? Qui peut réellement peser sur les décisions ?
Une démocratie qui ne donne la parole qu’à celles et ceux qui ont déjà le temps, les moyens, les codes et l’habitude de prendre la parole n’est pas encore une démocratie véritablement populaire. La question des classes populaires me paraît donc centrale. Le pouvoir populaire ne peut pas être seulement celui des personnes déjà organisées, déjà disponibles ou déjà habituées à participer à la vie politique. Il doit permettre aux ouvriers, aux employés, aux travailleurs précaires, aux chômeurs, aux jeunes, aux habitants des quartiers populaires, à toutes celles et ceux dont la parole est trop souvent confisquée ou ignorée, de prendre réellement leur place dans les décisions qui les concernent; Il ne pourra être réellement émancipateur s’il reproduit en son sein les dominations qu’il prétend combattre. 
L’émancipation doit être sociale, écologique, féministe, anti-validiste et antiraciste. Elle doit aussi permettre à celles et ceux qui sont aujourd’hui les plus éloignés des lieux de pouvoir d’y prendre réellement leur place.
C’est dans cette perspective que je regarde la présidentielle de 2027. Je pense qu’il peut exister des raisons sérieuses de soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Mais je ne pense pas que cela doive nous conduire à abandonner nos propres exigences, ni à mettre entre parenthèses ce que nous sommes et ce que nous voulons construire. Nous ne soutiendrions pas Mélenchon parce que la présidentielle serait le moyen de réaliser notre projet. Nous pourrions le soutenir parce qu’une victoire de sa candidature pourrait ouvrir un espace politique et social nouveau, desserrer certaines contraintes, permettre des conquêtes immédiates et donner davantage de possibilités aux mobilisations populaires.
Ce soutien ne serait donc ni un ralliement, ni un chèque en blanc. Il pourrait signifier quelque chose d’assez simple : soutenir ce qui nous rapproche, dire ce qui nous sépare, proposer ce qui manque et conserver notre liberté de critique et de proposition. Continuer à soutenir les luttes sociales et écologiques. Défendre la démocratie directe, l’autogestion et les communs. Et surtout, continuer à construire ailleurs ce qui doit l’être.
Autrement dit, ne pas demander seulement : « Êtes-vous pour ou contre Mélenchon ? »  Mais plutôt :  « Que voulons-nous construire à partir de 2027 ? » Cette question me paraît plus importante encore que le résultat de l’élection. Car après l’élection, qu’est-ce qu’il restera ? Un président ? Un gouvernement ? Une majorité parlementaire ? Ou aurons-nous commencé à construire ce qui peut changer durablement nos vies : des communes réellement démocratiques, des coopératives, des communs, des solidarités concrètes, des contre-pouvoirs, des lieux où l’on décide et où l’on agit collectivement ?
C’est là que je crois qu’il faut tenir ensemble deux choses que l’on oppose trop souvent.
– Oui, il faut prendre l’élection au sérieux.
– Mais il ne faut pas croire que l’élection suffit.
Une victoire électorale peut ouvrir une brèche. Elle peut permettre des avancées, donner de l’air aux luttes, modifier les rapports de force. Mais, une brèche ne devient un chemin que si des femmes et des hommes s’en emparent.
C’est pourquoi je ne voudrais pas que 2027 soit une ligne d’arrivée. J’aimerais qu’elle puisse être un point de départ. Le point de départ d’une autre façon de décider, d’une autre façon de travailler, d’une autre façon d’habiter nos territoires, d’une autre façon de faire société et, surtout, d’une autre façon de penser et d’exercer le pouvoir.
C’est le sens de ce que j’appelle « faire un pas de côté ». Pas pour abandonner la politique aux professionnels de la politique. Pas pour regarder le monde depuis le bord du chemin. Mais pour reprendre prise sur ce qui nous concerne, là où nous vivons, là où nous travaillons, là où nous pouvons agir ensemble.
Faire un pas de côté, c’est peut-être commencer à déplacer le centre de gravité du pouvoir. C’est ne plus attendre que le changement vienne uniquement d’en haut. C’est le construire aussi par en bas, dans nos communes, dans nos collectifs, dans nos coopératives, dans nos luttes et dans nos solidarités.
Ce projet ne peut pas s’arrêter à nos frontières. Il doit aussi être internationaliste, parce que les crises écologiques, économiques et sociales ne s’arrêtent pas aux frontières et parce que l’émancipation des uns ne peut se construire contre celle des autres.
Je n’ai pas de réponse toute faite. Ce texte n’est donc ni un programme achevé, ni une profession de foi. C’est une proposition de discussion. Je ne sais pas encore jusqu’où cette idée peut nous conduire. Je sais seulement qu’il me semble intéressant de ne pas choisir trop vite entre le ralliement et le rejet, entre l’attente d’un changement venu d’en haut et la construction patiente par en bas. Prendre l’élection au sérieux, sans croire que l’élection suffit. Soutenir ce qui peut ouvrir une brèche, sans renoncer à ce que nous voulons construire. Faire un pas de côté, finalement, ce serait peut-être cela : regarder autrement la présidentielle de 2027 pour nous demander non seulement qui nous voulons voir gagner, mais surtout ce que nous voulons faire de cette éventuelle victoire et ce que nous voulons construire, avec ou sans elle, dès maintenant.
Les critiques sont les bienvenues, les désaccords aussi. Et surtout les idées auxquelles je n’ai pas pensé. Après tout, une réflexion n’a d’intérêt que si elle peut devenir une discussion.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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