La Coordination rurale, le syndicat qui attise la colère agricole

Au procès de son président, la Coordination rurale surenchérit dans l’intimidation

Le procureur d’Auch a requis jeudi 30 000 euros d’amende avec sursis contre le patron du syndicat agricole classé à l’extrême droite, Bertrand Venteau. En novembre, ce dernier avait appelé à « faire la peau » aux écologistes. L’audience s’est tenue dans un climat de tension.

Emmanuel Riondé

4 septembre 2026 à 07h52

Auch (Gers).– « Enculé ! »« Saloperie ! »« On va te crever ! » Des jets d’œufs pourris et les visages déformés par des rictus menaçants d’une foule haineuse accablent des militant·es écologistes pressant le pas sous les injures, les quolibets et les projectiles – mollement protégé·es par les CRS.

La scène d’une vingtaine de minutes, qui s’est déroulée jeudi 3 septembre aux alentours de 16 h 45 sur le parking arboré devant le tribunal judiciaire d’Auch, a apporté une réponse limpide à l’une des questions posées peu de temps auparavant dans la salle d’audience : oui, inviter un auditoire à « faire la peau » d’un groupe donné peut avoir des effets très concrets, observables et quantifiables.

Le tribunal correctionnel d’Auch jugeait Bertrand Venteau, le président du syndicat agricole de la Coordination rurale (CR), pour « provocation publique et directe non suivie d’effet à commettre un crime ou un délit ».

Le 19 novembre 2025, lors du 32e congrès de la CR tenu dans la préfecture du Gers, peu avant d’être élu président par l’assemblée générale, l’agriculteur du Limousin avait lâché : « Les écolos, la décroissance, veulent nous crever, nous devons leur faire la peau. » Ces propos filmés et enregistrés ont été projetés sur l’écran de la salle d’audience.

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Bertrand Venteau (au centre) et des membres du syndicat agricole Coordination rurale manifestent devant le tribunal d’Auch (Gers) le 3 septembre 2026.  © Photo Lionel Bonaventure / AFP

Trois organisations s’étaient portées parties civiles : France Nature Environnement (FNE), FNE Occitanie Pyrénées et Générations futures.

À la barre avant eux, l’accusé, 47 ans, en tee-shirt noir, jean et chaussures Adidas, lunettes sur le front, ne saisit aucune des perches que lui tend le président du tribunal Philippe Rigault pour expliquer, nuancer ou revenir sur sa phrase : « Ces propos ont été tenus dans une sphère privée, ils ont fuité, je les ai tenus, je les assume », assure-t-il.

Au procureur Claude Dérens, qui lui fait remarquer que ce n’est pas « un discours digne d’un président d’un syndicat agricole » et qui lui demande s’il « entend » que cette phrase est « quand même une incitation à la haine », Bertrand Venteau répond : « Il faut remettre l’intégralité des propos dans leur contexte. Peut-être que la forme n’est pas la bonne mais j’assume mes dires. »

Une juge assesseuse l’interroge : « C’est quoi “faire la peau” ? » Il répond : « C’est clairement politique, pour moi, faire la peau, c’est combattre un mouvement et arrêter d’être stigmatisé et d’être sous le joug de ces gens-là. »

Il s’agit d’une « métaphore », renchérit plus tard son avocate Josyane Andrieu Filliol, qui voit son client comme un homme « spontané » qui a « une colère en lui qui est légitime »« La décroissance, les écolos, tout ça est abstrait, ce n’est pas un groupe désigné nommément. Il n’a pas visé quelqu’un de précis. Ce sont des propos électifs et politiques », plaide-t-elle.

« Faire la peau », une abstraction ? 

Personne visé précisément ? À la barre, Anne Roques, juriste de la FNE, rappelle que dans le mois de décembre qui a suivi le congrès du 19 novembre et ces propos, pas moins de quatre structures ont subi des actes malveillants. FNE Charente-Maritime, Vienne Nature, FNE Limousin et Indre Nature ont vu leurs locaux visés et/ou dégradés. Une peau de sanglier a été déposée devant la FNE Charente-Maritime. « Des plaintes ont été déposées mais nous n’avons pas de suite, assure la juriste, c’est pour cela que nous sommes aujourd’hui partie civile. »

Cécile Argentin, présidente de FNE Occitanie Pyrénées, témoigne que « les renseignements territoriaux [la] préviennent parfois que du lisier va être déversé sur les locaux de l’organisation. Et ils nous conseillent de ne pas faire venir nos salariés ». Elle regrette la « détérioration de la capacité à discuter dans des instances où la CR fait de la transgression verbale permanente ».

Nadine Lauverjat, de Générations futures, qui a reçu des œufs à l’entrée du tribunal, assure que « c’est la première fois qu’[elle] se sent aussi peu en sécurité en arrivant à un procès ». Selon elle, la phrase de Bertrand Venteau n’est pas une simple critique mais bien « la violence présentée comme réponse légitime dans le cadre d’un rapport de force ».

Les trois femmes, dont le procureur saluera ensuite le « courage » face aux intimidations, ne demandent aucuns dommages et intérêts, mais la publication de la décision de justice dans les supports de communication de la CR.

Une fois les caractères « abstrait » et « métaphorique » de la phrase réduits en miettes par les faits exposés, Bertrand Venteau et son avocate ont un autre argument à faire valoir au tribunal : l’échange durant lequel le président de la CR a tenu les propos incriminés était selon eux « privé ».

On est sur une opération de communication maîtrisée par Bertrand Venteau et la Coordination rurale.

Claude Dérens, procureur d’Auch

Le congrès s’est déroulé sur deux jours. Travaux le 18 novembre et assemblée générale élective le 19. Selon une déposition d’un ancien directeur général de la CR, citée par le président du tribunal, « la veille de l’AG, les candidats ont levé le huis clos », rendant, de fait, l’AG publique. Bertrand Venteau assure n’avoir « pas de souvenir de la levée du huis clos » ni d’avoir eu « une discussion à ce sujet ». Pour lui, il s’agissait bien d’un espace « privé ».

N’a-t-il pas vu qu’il était filmé par des caméras et que des médias étaient présents ?, lui demande le procureur après la diffusion de l’extrait vidéo. « C’est noir sur les côtés, moi je ne vois qu’en face quand je parle », répond l’accusé sans ciller.

« Bertand Venteau savait très bien qu’il était filmé et que ce serait diffusé, cingle le procureur en retour. Je pense qu’on est sur une opération de communication maîtrisée par lui et la Coordination rurale. » Avant d’enfoncer le clou sur la responsabilité de l’accusé : « Bertrand Venteau a été élu président national de la CR après un engagement syndical de plusieurs années. Il est quelqu’un dont la parole est attendue, écoutée et respectée. Votre parole appartient à ceux qui vous écoutent », indique le magistrat en se tournant vers l’accusé.

Considérant que le caractère public doit être retenu et que les propos désignaient bien un groupe défini, le procureur demande une amende de 30 000 euros avec sursis.

À sa suite, l’avocate du président de la CR fait gronder la salle et le président Philippe Rigault en lâchant une saillie hors contexte sur l’ex-procureure d’Auch, Clémence Mayer, en poste au moment de l’affaire Lyannah. Et tente une dernière fois de sauver son client, « qui se bat pour autrui et ça c’est respectable », en livrant selon elle « un combat politique ». Elle plaide la relaxe.

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Dans la salle des pas perdus, les parties civiles et leurs soutiens – militant·es de la Confédération paysanne et d’organisations écologistes – attendent d’être exfiltré·es par une porte dérobée sous protection de la police. Leur entrée, deux heures et demie plus tôt, a été houleuse, amenant le président du tribunal à fustiger une ambiance « pas digne d’un combat syndical ou politique ».

À l’extérieur, les deux cents militants de la CR, majoritairement des hommes, casquette jaune vissée sur le crâne, écoutent leur patron leur assurer que leurs réalisations à venir (lacs, barrages, etc.), faites « avec ou sans autorisation »« rendront service à la nation ». Applaudissement nourris, auxquels succèdent vite les injures et les menaces. La députée écologiste de Haute-Garonne Christine Arrighi reçoit un œuf sur la tête ; son attaché parlementaire est pris à partie de façon menaçante. Les insultes sexistes et homophobes pleuvent.

Le délibéré sera rendu le 15 octobre.

Emmanuel Riondé

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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