« C’est la révolution le ventre plein » : dans les cités de Lyon et de Saint-Etienne, la Sécurité sociale est alimentaire
« Permis d’espérer » (4/6).
Au pied d’immeubles HLM, des cantines et des épiceries solidaires expérimentent la Sécurité sociale de l’alimentation, une innovation que de nombreux élus veulent placer au cœur de la campagne pour la présidentielle de 2027.
Par Nicolas Truong (Lyon, Saint-Etienne, envoyé spécial)
Publié hier à 15h00, modifié hier à 20h40 https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2026/08/27/c-est-la-revolution-le-ventre-plein-dans-les-cites-de-lyon-et-de-saint-etienne-la-securite-sociale-est-alimentaire_6758465_3451060.html
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Ça cogne de partout. Le soleil, avant tout, mais aussi les marteaux piqueurs. Dans le quartier populaire de Beaubrun-Tarentaize, à Saint-Etienne, au cœur d’un été caniculaire, les travaux d’aménagement urbains perdent le visiteur, en quête de Terrain des saveurs. Le nom fait penser à une épicerie fine ou à une boutique maraîchère, mais il s’agit d’une cantine solidaire. La solitude et l’isolement frappent également durement le secteur.
Paul, un habitué de cette cantine ouverte tous les mardis et jeudis midi, a fait 2,8 kilomètres aller et retour à pied pour y manger, « en particulier les desserts », mais surtout afin de partager un moment avec des convives. Sinon, « je n’ai qu’un poisson rouge à qui parler », lance ce retraité du quartier Fourneyron, avec son chapeau de paille de cantonnier sur la tête.
Au rez-de-chaussée d’une résidence à la façade non rénovée, une ruche composée d’une dizaine de femmes affairées, et en majorité voilées, s’attelle autour d’une cuisinière en Inox prolongée par une modeste salle à manger. Quiche aux courgettes, tajine de carottes et d’olives, salade batavia, tomates et oignons, sans oublier des croquettes de lentilles aux allures de falafels et des panières de khobz, un pain maghrébin moelleux et craquant à souhait. « Après le confinement dû au Covid-19, la galère redoublait dans ce quartier déjà paupérisé. Il fallait faire quelque chose », explique la coordinatrice, Sarah Bouchebaba.
Celle que ses complices, toutes bénévoles, appellent « la cheffe », s’en défend et prône la « gouvernance horizontale ». Avec l’association Terrain d’entente, elles avaient déjà créé, en 2013, le Café des femmes, un lieu pour se retrouver et parler de leurs élans et de leurs tourments. Elles ont décidé d’organiser une grande tablée, deux fois par semaine, avec un menu concocté la veille en fonction des fruits et des légumes récupérés. Dalila aime à « casser la routine » dans ces cuisines où l’on rit et l’on pleure autour d’un tajine. « Ici, j’oublie mes soucis », lâche Warda qui, pendant la pandémie, a perdu son mari. « Cuisiner tous les jours à la maison, ce n’est pas pareil. Ici, c’est du plaisir », disent beaucoup d’entre elles.
Au Terrain des saveurs, l’équipe affiche sa fierté d’apporter un repas sain, bio le plus souvent, végétarien, mais également de donner de la « dignité » à certaines personnes trop souvent laissées pour compte. C’est aussi un lieu de vie où la fille d’Hassina a fêté son mariage, un endroit où l’on passe déposer un prospectus, parler d’une initiative ou d’un boulot en perspective. Le chômage est massif et la misère ne semble pas moins pénible au soleil, surtout en période de canicule : 48 % de la population de ce quartier vit au-dessous du seuil de pauvreté.
La générosité XXL de ces femmes, majoritairement issues de l’immigration maghrébine, est une belle histoire locale. Difficile, pourtant, de croire que cette cantine, qui propose une trentaine de couverts à prix libre, est au centre d’une innovation majeure qui pourrait remodeler tout le système alimentaire français. Cette petite association plantée au cœur du béton, comme les arbres de sa petite terrasse ombragée, est porteuse d’une invention sociale à la portée nationale.
Un levier puissant
C’est un maillon essentiel d’un projet beaucoup plus vaste de Sécurité sociale de l’alimentation (SSA), lancé en 2018, notamment par de jeunes ingénieurs agronomes. Son principe est le suivant : chaque cotisant reçoit une carte d’alimentation créditée de 150 euros par mois afin d’acheter des produits dans des magasins ou auprès de producteurs conventionnés, le plus souvent en bio. Les personnes sans revenus ne cotisent pas, mais disposent d’une carte gérée par une caisse de citoyens tirés au sort.
Salarié pour la Caisse sociale d’alimentation de Saint-Etienne, Thomas Benoît se rappelle être sorti « usé » par l’ampleur de l’énergie dépensée au moment du confinement pour combattre la précarité alimentaire. Il a vu dans la SSA un espoir naissant, et même un levier puissant, assure-t-il dans les bureaux de La Fabrique de la transition, rue Roger-Salengro, pépinière de l’économie sociale et solidaire de Saint-Etienne. Avec Lou Collin, animatrice de la caisse, ils établissent le lien avec les douze points de vente conventionnés, comme le supermarché coopératif de la Fourmilière. « Je n’étais jamais rentrée dans une Biocoop avant la SSA, déclare Sarah Bouchebaba. Pour moi, c’étaient vos commerces, pas les nôtres. » Lou Collin et Thomas Benoît veillent aussi à l’autonomie financière du projet.
La particularité de la caisse alimentaire de « Sainté », comme on dit ici, c’est également son maillage avec le maraîchage. Les bénéficiaires ne cotisent pas seulement en argent, mais en temps. « Nous sommes tous égaux devant le temps », glisse avec philosophie Philippe Pupier, responsable de Coopsol 42, une association tournée vers la démocratie alimentaire, sous l’immense serre du campus horticole de Montravel, à Villars, situé à quinze minutes en voiture du centre-ville.
En sortie de zone commerciale, une cinquantaine d’adhérents de la SSA viennent, à raison de quatre demi-journées par mois, planter des pommes de terre, surveiller la floraison des aubergines ou cultiver la blonde de Saint-Etienne, une variété locale de laitue. C’est leur manière de cotiser et de recevoir une allocation de 80 euros par mois, appelée DAC (pour « droit à l’alimentation choisie »).
Cheveux grisonnants et tee-shirt bleu de la SNCF, Pascal, bénéficiaire du revenu de solidarité active, apprécie ces ateliers qui permettent de suivre les cultures « de la graine à la récolte ». Il partage ce moment avec d’autres personnes que la vie n’a pas épargnées, à l’image de Zakia, qui a quitté l’Afghanistan des talibans à l’âge de 14 ans, en passant par l’Iran, la Turquie, la Grèce, l’Autriche et la Hongrie. « Ici, on cultive la fraternité », souffle Philippe Pupier, énumérant les 40 000 pieds d’oignon et les 500 plants de tomate arrosés grâce à un goutte-à-goutte qui récupère les eaux de pluie.
A l’extérieur, malgré les échos de l’A72 et sa proximité avec un Burger King, un plateau maraîcher de 480 mètres carrés parvient à conserver sa poésie potagère. L’équipe, appliquée, ramasse des pelletées de courgettes. Les fruits et les légumes sont vendus à la Croix-Rouge et au Secours populaire, le maraîchage alimente Terrains des saveurs et les apprentis agriculteurs se répartissent la cueillette restante du jour. « Beaucoup sont en quête de sens », constate Philippe Pupier. Une partie d’entre eux sont précaires : « Douze métiers, treize misères », résume Miloud, marié à Safia, bénévole au Terrain des saveurs. D’autres, comme Sandrine, aimeraient installer un lieu culturel tourné vers l’agroécologie.
« La générosité rapporte »
Cependant, la SSA n’est pas qu’une manière de résoudre la précarité alimentaire. Si elle était lancée comme la Sécurité sociale, en 1945, « ce serait le moyen de transformer entièrement notre système agroalimentaire », affirme Mathieu Dalmais, l’un de ses concepteurs, venu participer à l’atelier du matin.
Agronome de formation, il a fait toute une série de conférences gesticulées sur le sujet et, avec le collectif Ingénieurs sans frontières, a corédigé la brochure qui, sous forme de bande dessinée, est devenue le bréviaire des caisses alimentaires, Encore des patates !? (2021). Si tous les Français cotisaient à la SSA, il faudrait multiplier les commerces conventionnés et « accompagner la paysannerie française vers l’agroécologie », poursuit-il.
Depuis quelques années, les partis politiques se saisissent de cette proposition, qui est expérimentée dans plus d’une cinquantaine de lieux en France. Secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier a annoncé en faire la première mesure de son programme pour l’élection présidentielle de 2027. Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise soutiennent sa mise en place depuis 2025. Alors que la majorité présidentielle lui préfère le chèque alimentaire, le député Richard Ramos (MoDem, Loiret) en défend l’instauration. « L’idée s’impose dans l’espace politique », observe Mathieu Dalmais, qui doit quitter la serre écologique de Montravel pour une visioconférence avec l’équipe de Raphaël Glucksmann, coprésident de Place publique.
« Inspirée de la Sécurité sociale, dont elle peut devenir une nouvelle branche, la SSA, c’est la révolution le ventre plein, l’invention qui garantirait, pour tous, le droit à l’alimentation », estime l’anthropologue Bénédicte Bonzi. Autrice de La France qui a faim (Seuil, 2023), la chercheuse est persuadée que cette forme d’« économie morale » verrait le jour si des associations de lutte contre la précarité alimentaire, comme les Restos du cœur ou le Secours populaire, la réclamaient. Consultée par de nombreux acteurs du secteur, elle met en relief non seulement le rôle des cantines, mais aussi des épiceries sociales et solidaires. A l’image d’Epi c’est bon !, qui expérimente la SSA à sa façon, dans le 8e arrondissement de Lyon.
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Dans le quartier Laennec, l’équipe de ce commerce conventionné par la Caisse de l’alimentation de Lyon a dressé une grande table sous les arcades d’une barre HLM. « Ceci est une invitation à nous rencontrer ! » : la phrase, inscrite sur l’un des piliers de la voûte qui abrite la tablée, n’est pas une vaine proclamation. Un rapide tour de l’épicerie témoigne du souci de mettre à disposition de bons produits à petits prix. Etiquettes blanches pour les clients usuels, étiquettes jaunes pour les bénéficiaires des subventions, qui peuvent ainsi acheter 1 litre d’huile bio à 2 euros ou des fournitures scolaires peu chères. « Un chariot de 200 euros en supermarché coûte ici 20 euros », relève Tania Riquelme-Venet, gérante de l’épicerie, devant une salade de crudités à base de petit épeautre et de cervelle de canut.
Tout n’est pas rose pour autant. « On reçoit parfois des produits invendus par les grandes surfaces dans un état déplorable », regrette Tania Riquelme-Venet, qui ne décolère pas contre la grande distribution. Mieux vaut être des cuistots débrouillards. Venus par d’autres canaux, les paquets de céréales étaient bourrés de mites alimentaires, et l’équipe a dû les congeler puis les égrener avant de les cuisiner. « La générosité rapporte », constate la gérante. Lorsque les grandes enseignes font appel à la solidarité de leurs clients qui achètent en magasin des produits pour les plus démunis, « elles font leurs meilleures journées et ne reversent même pas leurs marges aux associations, contrairement aux Biocoop », assure Tania Riquelme-Venet, qui souhaiterait un signe de reconnaissance de la part de l’Etat, comme une taxe sur les produits transformés ou bien l’exemption de TVA pour les commerces solidaires.
Un jeune homme du quartier passe pour savoir comment bénéficier des tarifs préférentiels de l’épicerie. Il prendra rendez-vous avec Mélissa Desvignes, l’assistante sociale, afin d’évaluer sa situation et de pouvoir y prétendre. Le chemin est encore long, mais les partisans de la SSA ont malgré tout conscience que les choses bougent afin que Paul, Françoise, Fatima et les autres ne déjeunent plus seuls avec leur poisson rouge.