Le Porge (Gironde): la préfète et le directeur des sapeurs-pompiers se sont heurtés aux témoignages accablants et à la colère.

« Ce mégafeu, c’est le fruit de votre incompétence » : les autorités clouées au pilori par les sinistrés du Porge

En déplacement au Porge, dans le village qui a payé le plus lourd tribut lors du feu de juillet en Gironde, pour échanger avec ses habitants, la préfète et le directeur des sapeurs-pompiers se sont heurtés aux témoignages accablants et à la colère.

Hugo Lemonier

27 août 2026 à 08h24 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/270826/ce-megafeu-c-est-le-fruit-de-votre-incompetence-les-autorites-clouees-au-pilori-par-les-sinistres-du-por?utm_source=quotidienne-20260828-171245&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260828-171245&M_BT=115359655566

Le Porge (Gironde).– Elle a été parmi les premières à demander le micro. Et la voilà maintenant debout, la voix assurée : « Mon mari, mon fils et moi, nous sommes sinistrés, nous avons perdu notre maison. On a tout perdu, tout », explique cette habitante du Porge, la commune la plus frappée par le feu de Saumos (Gironde), qui s’est déclenché le 22 juillet, ravageant 42 000 hectares.

« J’ai besoin de vous poser une question. Ça m’obsède, tous les jours, non-stop. Et je voudrais avoir une réponse concrète, prévient l’habitante au micro. Pourquoi n’avons-nous pas été alertés sur les téléphones, contrairement aux autres villages ? » Comme cette sinistrée du Porge, d’autres racontent ne jamais avoir été prévenue·s de l’arrivée des flammes. « On n’a eu, sur nos téléphones portables, aucune alerte, certifie Sylviane, une retraitée dont la maison a été détruite. Nous, on veut des réponses : à qui la faute ? »

Illustration 1
Des représentant·es des autorités de la Nouvelle-Aquitaine lors d’une réunion avec les habitant·es sinistré·es dans le village du Porge, le 26 août 2026.  © Photo Hugo Lemonier / Mediapart

Dans la soirée du jeudi 26 août, une douzaine de représentant·es des autorités de la Nouvelle-Aquitaine – de la préfecture aux sapeurs-pompiers, en passant par la gendarmerie et les services de santé – font face à plusieurs centaines de victimes de l’incendie, toutes rassemblées dans la salle des fêtes du village, où 183 habitations ont été brûlées.

« Peut-être que c’est une bêtise… »

Déployé depuis 2022, le système FR-Alert est supposé prévenir en temps réel toute personne munie d’un téléphone portable dès lors qu’elle se trouve dans une zone frappée par une catastrophe majeure. Mais, alors que le feu s’abattait sur le Porge, rien, pas d’alerte pour informer les habitant·es.

« En effet, vous avez raison, je n’ai pas fait de FR-Alert », lâche la préfète de la Gironde Sophie Brocas, dans un aveu accueilli par des huées. « Et je vais vous dire pourquoi je ne l’ai pas fait. Peut-être que c’est une bêtise… », se risque-t-elle, soulevant une nouvelle vague d’indignation.

Plus tard, une femme lui criera depuis les rangs : « Quand on fait une bêtise, Madame, on s’excuse. » Cependant, d’excuses, il n’y en aura pas. « Vous avez de la chance qu’il n’y ait pas eu de morts ! », l’interpelle un habitant ulcéré. Mais la haute fonctionnaire tente de se remettre en selle par tous les moyens : « Je ne l’ai pas fait parce que le feu était là et que lancer un FR-Alert, cela prend du temps. » La consternation est à son comble.

Sophie Brocas indiquera seulement qu’il faut compter « entre quatre et cinq heures » pour lancer une alerte sur les téléphones – le temps, notamment, de s’assurer que les évacué·es puissent quitter le secteur en toute sécurité. Elle citera en exemple le cas d’un incendie en 2017 au Portugal, où une soixantaine de personnes avaient été prises au piège tandis qu’elles tentaient de fuir le feu en voiture.

Mais, relancent encore des Porgeais·es ainsi que l’ancien maire du village Alain Deyres, pourquoi n’y a-t-il pas eu ordre d’évacuer le Porge, que ce soit par l’intermédiaire d’une sirène ou en faisant sonner les cloches de l’église ? « Pour ça, il faudra attendre le RetEx », balaie la préfète, renvoyant à un futur « retour d’expérience », un processus qui prendrait environ « trois mois », selon elle.

Le trauma sous la colère

Cet horizon paraît bien loin à ces sinistré·es qui, pour certain·es, se débattent depuis la catastrophe avec des séquelles aussi bien physiques que psychiques. « J’ai été admise aux urgences vendredi dernier pour insuffisance aspiratoire. J’ai eu un taux de saturation en oxygène à 84 %, rapporte par exemple une habitante dont la maison se situe à quelques dizaines mètres de la forêt calcinée. C’est ça notre vie maintenant. Combien de temps on va vivre comme ça ? »

Et puis il y a les cauchemars et les pensées intrusives, symptômes d’un traumatisme encore vivace. « Je n’arrive plus à prononcer mon adresse », nous rapporte par exemple Ludivine Daurignac, fondatrice du collectif Plainte collective, qui ambitionne d’attaquer l’État, et dont la maison a été réduite en cendres. Sa rue et son numéro ont formé une boule dans sa gorge. C’est son mari qui doit compléter à chaque fois qu’une assurance ou une administration lui demande de décliner leur identité.

« Nos enfants, ils sont traumatisés ! Comme tous les enfants du Porge », lance également une mère qui avait trouvé refuge dans la caserne des pompiers du village, dans la nuit du jeudi 23 au vendredi 24 juillet. Aux alentours de 4 h 15 du matin, selon son récit, une sapeuse-pompière l’aurait sommée de partir : « Et elle me dit quoi ? “On évacue la totalité du Porge, on abandonne Le Porge.” C’est ce qu’elle m’a dit mot pour mot ! »

Une salve d’applaudissements retentit aussitôt. Ce témoignage fait écho à la thèse que défendent certain·es habitant·es depuis les tout premiers jours de l’incendie : les maisons du Porge auraient été « sacrifiées »au profit des vastes villas du Cap-Ferret. Des accusations qualifiées de « complotistes » par le gouvernement.

Par rapport aux moyens qui étaient dimensionnés pour intervenir sur le feu, on a fait avec les moyens qui étaient disponibles.

François Gros, chef d’état-major des pompiers de la zone Sud-Ouest

Le directeur du service départemental d’incendie et de secours de Gironde (Sdis 33), le contrôleur général Marc Vermeulen, avait alors préparé quantité de schémas et de graphiques supposés convaincre les sinistré·es que les pompiers n’avaient pas déserté le Porge, au plus fort de l’incendie.

Mais l’interprétation qu’en tirent les autorités est mise en doute par les Porgeais·es : les chiffres affichés par le Sdis 33 ne comptabilisent pas seulement les camions-citernes présents au Porge, mais aussi ceux intervenant dans deux autres communes situées au nord du bassin d’Arcachon, selon l’aveu même de Marc Vermeulen. En somme, rien ne permet de certifier, sur la base de ces seules statistiques, que de nombreux engins étaient bien engagés dans le village, alors qu’il subissait les assauts des flammes.

La confiance semble rompue entre les sinistré·es et les autorités. Au point que plusieurs ont ainsi demandé la démission du contrôleur général Vermeulen et de la préfète Sophie Brocas, voyant que ni lui ni elle n’esquissaient le début d’un commencement de remise en cause. « Concernant les marges de progression, comme toute entité, comme toute organisation – bien sûr –, les sapeurs-pompiers de Girondeauront à apprendre de ce retour d’expérience », a tout juste estimé le patron du Sdis 33, alors que des sinistré·es le confrontaient à des situations où les pompiers n’avaient pas reçu l’ordre d’intervenir pour éteindre des feux qui menaçaient leurs maisons.

Illustration 2
Un habitante revient au Porge (Gironde) après l’incendie et découvre sa maison calcinée, le 3 août 2026.  © Photo Fabien Cottereau / Sud Ouest / PhotoPQR via MaxPPP

Le directeur du Sdis 33 a bien tenté d’insister sur le caractère « inédit » et « exceptionnel » de l’orage de feu qui s’est abattu sur Le Porge à compter du 24 juillet : un pyrocumulonimbus s’était formé, avalant 2 000 hectares par heure, du jamais-vu en France. Toutefois, l’argument s’est révélé un ultime piège pour les représentant·es de l’État : « Vous nous parlez de mégafeu tout le temps, mais ce mégafeu, c’est le fruit de votre incompétence, attaque un Porgeais. Parce qu’un mégafeu n’advient que lorsqu’on ne fait rien»

Enfermé dans une communication rappelant la « posture » revendiquéepar le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, le duo formé par le directeur du Sdis 33 et la préfète de Gironde n’a jamais évoqué le manque de moyens, notamment aériens, au début de l’incendie. Un fait pourtant documenté par les données de la sécurité civile, d’après l’enquête de Mediapart.

Cette vérité indicible n’a affleuré qu’un instant. Questionné à propos du nombre de largages d’eau effectués par les canadairs, le chef d’état-major de la zone Sud-Ouest, François Gros, a pu souligner : « Par rapport aux moyens qui étaient dimensionnés pour intervenir sur le feu, on a fait avec les moyens qui étaient disponibles. Après, il y a des situations à risque à plein d’endroits en même temps. »

Le jour où l’incendie de Saumos a éclaté, le 22 juillet, un autre feu, à Pontevès (Var), accaparait les engins de la sécurité civile. « Et choisir, c’est renoncer », complète auprès de Mediapart un officiel, sous couvert d’anonymat.

Hugo Lemonier

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire