Dounia Hamdi, PharmD, PhD
27 août 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/que-nous-apprennent-pêcheurs-féroïens-2026a1000twt?ecd=wnl_all_260828_jim_cardio_
Le Pr Philippe Grandjean (Copenhague), un des premiers lanceurs d’alerte sur l’immunotoxicité des PFAS chez l’homme, est intervenu lors des 27ème Journées Nationales d’Infectiologie afin d’éclairer l’auditoire sur l’impact de ces polluants éternels sur la réponse vaccinale. (1)
Utilisés depuis les années 1950, les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) constituent une famille de plusieurs milliers de composés fluorés, extrêmement persistants et bioaccumulables. Les inquiétudes sur leur toxicité pour la santé humaine se sont accentuées au début des années 2000, avec la détection dans le sang humain de concentrations élevées de PFOA (acide perfluorooctanoïque) et PFOS (acide perfluorooctanesulfonique), les deux « polluants éternels » les plus étudiés à ce jour. Leur présence dans le sang de cordon, le lait maternel et le plasma de nourrissons allaités a conduit la communauté scientifique à s’intéresser à l’immunotoxicité de certains PFAS chez les nourrissons et les jeunes enfants. (2)
Une réponse humorale diminuée chez l’enfant exposé précocement
Le geste vaccinal de la petite enfance, décrit comme une « expérience naturelle » par P. Grandjean, a été choisi pour suivre les effets potentiels de ces polluants sur le système immunitaire des tout-petits. Dans une étude de cohorte prospective publiée dans le JAMA en 2012, P. Grandjean et ses collaborateurs ont mis en évidence une corrélation statistiquement significative entre des expositions périnatales élevées au PFOA/PFOS (mesure dans le sang de cordon) et une réponse immunitaire humorale réduite aux vaccinations infantiles de routine (diphtérie, tétanos) chez 587 enfants féroïens suivis depuis leur naissance jusqu’à 5 puis 7 ans. (3) Le choix de réaliser leurs études sur la communauté de pêcheurs des îles Féroé a été motivé par leur consommation fréquente d’aliments d’origine marine, qui augmente l’exposition aux PFAS. Dans cette étude, une multiplication par deux des concentrations de PFOS et de PFOA à l’âge de 5 ans était associée à un risque accru de ne pas atteindre, à l’âge de 7 ans, un niveau cliniquement protecteur de 0,1 UI/mL d’anticorps contre le tétanos et la diphtérie, avec des rapports de cotes compris entre 2,38 (IC 95 %, 0,89-6,35) et 4,20 (IC 95 %, 1,54-11,44).
Pour aller plus loin et comprendre si cette réponse vaccinale diminuée s’observait également chez l’adulte, P. Grandjean a mené en 2016 une étude exploratoire chez 12 volontaires adultes en bonne santé. (4) Les sujets n’avaient pas d’antécédents de vaccination de rappel contre le tétanos et la diphtérie dans les cinq années précédant leur recrutement. Pour chaque patient, les concentrations sériques de PFAS ont été mesurées et leurs taux d’anticorps antitétanique et antidiphtérique ont fait l’objet d’un suivi prospectif pendant les 30 jours suivant une vaccination de rappel. Après ajustement en fonction du sexe et de l’âge, les concentrations sériques de PFAS, en particulier les PFAS à longue chaîne, étaient associées de manière négative à la réponse humorale précoce à la vaccination de rappel chez ces adultes en bonne santé.
De l’exposition précoce à la réponse vaccinale à l’âge adulte
Ces éléments préliminaires chez l’adulte ont amené P. Grandjean à s’interroger sur la persistance de l’effet d’une exposition précoce à des PFAS sur la réponse humorale à la vaccination à l’âge adulte. En 2021, il a publié les résultats d’une étude de cohorte prospective qui a évalué les associations entre l’exposition précoce aux PFAS et la réponse humorale à la vaccination chez des adultes vaccinés à l’âge de 28 ans aux Îles Féroé. (5) Les concentrations en PFAS ont été déterminées à partir de sang de cordon ombilical prélevé à la naissance et d’échantillons de sérum prélevés à 7, 14, 22 et 28 ans. Les concentrations sériques d’anticorps contre l’hépatite A et B, la diphtérie et le tétanos ont été analysées à partir d’échantillons de sang prélevés environ 6 mois après la première injection vaccinale à l’âge de 28 ans. Des modèles de régression linéaire ont été utilisés pour estimer les variations de la concentration en anticorps pour chaque doublement de la concentration en PFAS. Des tendances inverses ont été observées entre la concentration sérique de PFOA aux âges de 14 et 28 ans et les concentrations d’anticorps contre l’hépatite A (anti-HAV), cette tendance étant plus marquée chez les jeunes filles.
Une question de recherche qui nous concerne tous, ainsi que les générations futures
Les travaux de P. Grandjean, corroborés par d’autres études de cohorte dans le monde, permettent de documenter des associations entre certains PFAS et le fonctionnement du système immunitaire de l’homme. Les mécanismes probablement impliqués vont de la modulation de la signalisation cellulaire et des récepteurs nucléaires, tels que NF-κB (nuclear factor-kappa B), à l’altération de la signalisation et de l’homéostasie calciques dans les cellules immunitaires, ou encore à l’inhibition des défenses contre le stress oxydatif. (2)
L’exposition précoce à ces polluants éternels semble affecter la réponse vaccinale de l’homme sur le long terme. L’effet sur les générations futures et les systèmes de santé, en termes d’hospitalisation et d’utilisation d’antibiotiques, est difficile à évaluer à ce jour. Inclure les taux d’exposition à ces molécules dans les études cliniques sur les vaccins est primordial, selon P. Grandjean, afin de contribuer à redéfinir les valeurs de référence et évaluer l’étendue de ce risque sanitaire, qui a été et est encore largement tu par les industriels.