Cancer du sein : la (très) difficile bataille pour la reconnaissance en maladie professionnelle
Malgré la décision du tribunal de Bayonne de reconnaître en maladie professionnelle le cancer du sein d’une hôtesse de l’air, le parcours pour que cette reconnaissance soit généralisée est encore semé d’embûches.
27 août 2026 à 20h36 https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/270826/cancer-du-sein-la-tres-difficile-bataille-pour-la-reconnaissance-en-maladie-professionnelle?utm_source=hebdo-20260828-175620&utm_medium=email&utm_campaign=HEBDO&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[HEBDO]-hebdo-20260828-175620&M_BT=115359655566
Trois colonnes qui changent tout, ou presque. Dans le milieu de la médecine du travail, on n’a même pas besoin de préciser. Quand on parle des « tableaux », ce sont ces 121 tables, toutes composées de trois colonnes, qui régissent le système de reconnaissance des maladies professionnelles.
Le principe est assez simple, comme l’explique l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Chaque tableau regroupe une famille de maladies et/ou un agent pathogène en cause (le plomb, par exemple). Chaque ligne est composée de trois informations : une pathologie, le délai maximal de survenance de celle-ci après l’arrêt de l’exposition au risque, et les tâches et professions « susceptibles de provoquer l’affection ». Si le travailleur ou la travailleuse concerné·e remplit l’ensemble des trois conditions, sa maladie est présumée d’origine professionnelle et il ou elle peut alors bénéficier d’une indemnisation à ce titre.

Aujourd’hui, 95 % des maladies professionnelles reconnues en France sont des pathologies qui font partie de ces tableaux. En 2024, sur les 50 598 maladies professionnelles reconnues, seules 2 600 d’entre elles étaient des pathologies « hors tableaux ».
Cela veut-il dire que les tableaux prennent en compte la quasi-totalité des maladies professionnelles réelles ? Loin de là. « Ces tableaux sont le fruit de négociations âpres et rudes, entre l’État, les syndicats et le patronat. Ils sont toujours en décalage avec la connaissance scientifique », explique Anne Marchand, sociologue au Giscop93, université Sorbonne Paris-Nord.
L’improuvable lien « direct et essentiel »
Dans un rapport récent, l’Anses a, par exemple, identifié 25 types de cancers comme « étant liés, avec un niveau de preuves avéré, à 33 cancérogènes professionnels », sans que ceux-ci fassent l’objet d’un tableau des maladies professionnelles.
Et cela a des conséquences très concrètes. Quand il n’existe pas de tableau, il est bien plus compliqué de faire reconnaître sa maladie comme étant d’origine professionnelle, car il faut démontrer le lien « direct et essentiel » entre celle-ci et son travail.
« Il faut donc réussir à montrer que c’est votre activité professionnelle qui a contribué le plus à l’apparition de la maladie. Cela n’a aucun sens d’un point de vue scientifique. On ne peut pas transposer des études populationnelles à des échelles individuelles », s’indigne un médecin du travail qui siège dans un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles.
C’est typiquement le cas du cancer du sein, qui n’apparaît dans aucun tableau.
Parmi les facteurs de risque identifiés : le tabac, l’alcool, l’absence d’activité physique, le travail de nuit ou l’exposition répétée à des rayons ionisants.
Mais comment savoir, par exemple, pour une infirmière de nuit exposée aux rayons ionisants toute sa carrière dans un service de radiologie, qui fume et ne fait pas de sport, lequel de ces facteurs de risque est celui qui a pris le pas sur les autres ? « C’est scientifiquement impossible à déterminer. Donc ce caractère “essentiel” est absurde », résume le même médecin du travail.
Et ce caractère entrave, massivement, la reconnaissance des cancers professionnels. Le dernier rapport de la commission chargée d’évaluer la sous-déclaration des accidents du travail et des maladies professionnelles estime que, en 2022, le nombre de cancers liés à l’activité professionnelle sous-déclarés se situait « entre 66 900 et 99 400 ». Quand la même année, le nombre de cancers professionnels reconnus était de… 1 530. Dont seulement 250 cas non issus d’un tableau.
Un cancer qui tue près de 13 000 femmes par an
Cette année, Sophie Lainault fera partie de cette catégorie. Après une longue procédure judiciaire, cette ancienne hôtesse de l’air a vu reconnaître son cancer du sein comme étant d’origine professionnelle. Une première dans le secteur aérien.
Le travail de nuit, l’exposition à des rayons cosmiques lors du passage des avions près des pôles et le tabagisme passif lorsque les vols étaient encore fumeurs ont été les trois facteurs de risque à caractère professionnel reconnus par le tribunal de Bayonne, qui lui a donné raison.
Comme elle le raconte dans nos colonnes, si Sophie Lainault a obtenu gain de cause, c’est qu’elle présentait le « dossier parfait ». « Aucun facteur de risque extraprofessionnel, un cancer qui n’était pas d’ordre génétique. Donc, forcément, les risques professionnels étaient en cause », explique-t-elle.
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Mais de très nombreuses autres femmes ne présentent pas ce dossier « parfait ». Aujourd’hui, seule une poignée de personnes – notamment des infirmières – ont réussi à voir reconnaître leur cancer du sein comme maladie professionnelle. « Sans tableaux, c’est très compliqué, voire impossible », glisse Anne Marchand.
En octobre, la sociologue publiera un ouvrage collectif aux éditions de l’Atelier sur le rôle du travail dans l’épidémie de cancers du sein, qui tue près de 13 000 femmes par an en France. Car si on entend beaucoup parler des facteurs comportementaux responsables des cancers du sein – notamment à l’occasion d’Octobre rose – ceux professionnels sont, eux, largement invisibilisés.
De plus en plus de connaissances scientifiques
Et pourtant, les rayonnements ionisants sont classés comme « cancérogènes certains » par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) pour les cancers du sein. Plus de 350 000 travailleurs et travailleuses sont exposé·es à ces rayonnements dans leur profession chaque année. L’exposition à l’oxyde d’éthylène, comme dans l’usine Tetra Médical à Annonay, est aussi classée « cancérogène probable » par le Circ.
Comme le travail de nuit. De plus en plus d’études épidémiologiques mettent en avant l’augmentation du risque de développer un cancer du sein pour les femmes qui travaillent de nuit. L’une d’entre elles, conduite par une équipe de l’Inserm et parue en 2018, conclut qu’une femme qui a régulièrement travaillé trois heures entre minuit et 5 heures du matin a 30 % de risques supplémentaires de contracter un cancer du sein qu’une autre qui n’a jamais travaillé de nuit.
Une probabilité qui augmente encore si le travail de nuit persiste dans le temps. À titre de comparaison, plusieurs études estiment que fumer majore le risque de cancer du sein d’environ 20 %.
Des données qui alertent, dans un contexte où plus de 2 millions de femmes ont travaillé de nuit en 2025, dont plus de 820 000 de manière habituelle. « La non-reconnaissance des maladies professionnelles […] agit collectivement comme un déni de l’existence de risques professionnels », s’inquiètent les auteurs et autrices du livre sur le sujet qui paraîtra en octobre.
Un intérêt financier pour les employeurs
Ce « déni », Jean-Claude Rué l’observe au quotidien. Syndicaliste à la CFDT dans le Grand-Est, il accompagne, avec un groupe de travail, des travailleuses dans leur procédure pour faire reconnaître leur cancer du sein comme maladie professionnelle. « L’immense majorité nous expliquent que personne ne les avait prévenues que leur travail présentait des risques à ce niveau », souligne le cédétiste.
Avec la CFDT, il mène depuis 2018 une longue bataille pour mieux faire connaître et reconnaître ces risques. Et cela passerait notamment par la création ou la modification des fameux tableaux. Or, la rédaction de ceux-ci se négocie dans une commission spécialisée au sein du Conseil d’orientation des conditions de travail (COCT). Y siègent notamment des représentants syndicaux – dont Jean-Claude Rué –, patronaux et de l’État.
« Ce qui sort de cette commission est donc, de facto, l’aboutissement d’un rapport de force », souffle Anne Marchand. « Cela n’a plus rien à voir, ou presque, avec l’état des connaissances scientifiques. Chaque colonne est l’objet de vifs débats. C’est une négociation sociale », abondent Marc Benoit et Jean-Louis Zylberberg, qui siègent pour la CGT dans cette commission.
Le patronat voit ce que ça pourrait coûter à la branche AT-MP. C’est le premier cancer chez la femme. Donc ça ne leur plaît pas du tout.
Un négociateur au sein de la commission spécialisée sur les maladies professionnelles
Car les organisations patronales ont un intérêt financier évident à ne pas faciliter la reconnaissance du cancer du sein en maladie professionnelle. En effet, le ou la malade qui obtient cette confirmation reçoit une rente versée par la branche AT-MP (accident du travail-maladie professionnelle) de la Sécurité sociale. Et cette dernière est financée quasi exclusivement par les employeurs.
Pour l’heure, ce n’est donc pas la branche AT-MP, mais la branche maladie de la Sécurité sociale, financée par tout un·e chacun·e, qui prend en charge le coût. En 2024, la sous-déclaration des cancers d’origine professionnelle aurait coûté au moins entre 600 et 900 millions d’euros à la branche maladie.
Selon plusieurs sources présentes dans cette commission spécialisée, les négociations sur la création d’un tableau pour le cancer du sein s’annoncent « très très tendues ». « Forcément, le patronat voit ce que ça pourrait coûter à la branche AT-MP. C’est le premier cancer chez la femme. Donc ça ne leur plaît pas du tout », raconte un négociateur.
Aucune mention du cancer du sein dans le plan santé au travail
Mais ce n’est pas le seul frein. L’État peut aussi ralentir grandement les avancées. Jean-Louis Zylberberg raconte ainsi que patronat et syndicats avaient trouvé un compromis pour créer un tableau sur le trichloréthylène, un solvant reconnu comme facteur de risque pour le cancer du rein. « Mais le projet de décret a pris la poussière cinq ans sur le bureau du ministre du travail avant d’être publié », raconte le cégétiste.
Après la multiplication de reconnaissances d’origine professionnelle obtenues par la CFDT devant les tribunaux, notamment pour du travail de nuit, la direction générale du travail a commandé un rapport d’expertise à l’Anses. Celui-ci devrait être rendu en fin d’année ou début 2027. Il doit poser les constats scientifiques sur les expositions professionnelles qui accroissent le risque de contracter un cancer du sein.
Ce rapport servira de base de discussions à la commission spécialisée. Des négociations qui s’annoncent particulièrement difficiles. À la fois du fait du nombre important de personnes qui pourraient être concernées, ce qui coûterait cher aux employeurs.
Mais aussi du fait que l’État pourrait ne pas être particulièrement moteur sur le sujet. « Il ne faut pas oublier que l’État aussi est employeur », rappellent les représentants de la CGT et de la CFDT. Or, le secteur de la santé est particulièrement sujet aux risques du travail de nuit et de l’exposition aux rayons ionisants (en radiologie notamment).
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Et puis, reconnaître le travail de nuit comme un facteur de risque pour le cancer du sein, « c’est mettre les pouvoirs publics devant leur responsabilité. Et notamment celle d’avoir laissé et même assoupli la réglementation concernant le travail de nuit. Et donc d’avoir augmenté les risques », note Marc Benoit.
« Créer un tableau sur le travail de nuit serait une mesure de prévention évidente, poursuit Anne Marchand, qui souligne à quel point cela pourrait être compliqué. Le travail de nuit n’est pas qu’un sujet sur le travail, mais c’est un sujet social plus large, sur l’organisation globale de la société. »
Pour s’attaquer à cela, il faudrait « un alignement des planètes avec un patronat qui ne s’opposerait pas et un État qui serait moteur sur le sujet, ce qui est honnêtement très peu probable », confient les deux cégétistes. Dernier exemple en date :
Pour lever « l’inertie » décrite par les syndicalistes qui siégent au sein de la commission spécialisée, l’information et la mobilisation collective peuvent être des leviers de rapport de force importants. Et la reconnaissance du cancer du sein de Sophie Lainault y participe. Mais le chemin reste long. Très long.