Thomas Legrand, exclu de la grille de rentrée de France Inter, appelle les directions de rédactions à être « plus courageuses » face aux « campagnes extérieures »
L’éditorialiste de « Libération », dont le retour sur l’antenne de France Inter n’est pas prévu, accuse la présidente de Radio France de l’avoir « publiquement laissé tomber dans la tourmente » après le déclenchement, il y a un an, de « l’affaire Legrand-Cohen ».
Par Aude Dassonville
Publié hier à 16h30, modifié hier à 21h08 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/08/26/thomas-legrand-exclu-de-la-grille-de-rentree-de-france-inter-appelle-les-directions-de-redactions-a-etre-plus-courageuses-face-aux-campagnes-exterieures_6757395_3234.html
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« J’ai d’abord accepté de me taire. On me disait : “Il faut laisser passer l’orage.” Je ne voulais pas ajouter une crise supplémentaire à celles que traversait déjà le service public. » Jusqu’à ces derniers jours encore, Thomas Legrand, éditorialiste à Libération, a espéré faire son retour sur l’antenne de France Inter. Mais, alors que la chaîne a inauguré sa nouvelle grille lundi 24 août, le journaliste prend acte, dans une tribune publiée par Le Monde *, que cela n’arrivera pas.
Contrairement aux projets dont il a espéré la concrétisation jusqu’à la dernière minute, il constate qu’il est persona non grata sur la station. Il y voit la regrettable efficacité de la « campagne extérieure, mensongère et manipulatrice » qui l’a visé et à laquelle la direction de Radio France a, de son point de vue, cédé.
Thomas Legrand n’a plus, depuis la rentrée 2025, d’émission sur France Inter, radio pour laquelle il a travaillé pendant dix-huit ans. Le 5 septembre 2025, l’avant-veille de ce qui aurait dû être le premier numéro de « Face à Thomas Legrand », son nouveau rendez-vous, la mise en ligne par le média d’extrême droite L’Incorrect d’extraits d’une conversation qu’il avait tenue avec deux responsables du Parti socialiste, en compagnie de son confrère Patrick Cohen, enregistrée à l’insu des quatre hommes, avait commencé à être exploitée par les médias du groupe contrôlé par Vincent Bolloré. Le journaliste, qui n’était plus en CDI avec Radio France, avait alors renoncé à revenir à l’antenne, le temps que l’émotion retombe, la direction évoquant une « suspension à titre provisoire ».
Mais CNews, Europe 1 ou encore Le Journal du dimanche n’ont jamais cessé d’alimenter le feu de la polémique, entretenu pendant des mois par la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, entre novembre 2025 et mai, et notamment par son rapporteur, le député (Union des droites pour la République) de l’Hérault Charles Alloncle. Et le provisoire s’est installé dans la durée – quelques rares apparitions en tant qu’invité mises à part.
Lire l’entretien | Thomas Legrand : « Il faut arrêter de se laisser enfermer dans le récit de la bollosphère »
« En réalité, dès le début, j’ai servi de fusible », dénonce Thomas Legrand. Mercredi 26 août au matin, le journaliste a envoyé une lettre à la présidente de Radio France, Sibyle Veil, dans laquelle il lui reproche notamment de lui avoir laissé croire qu’il allait revenir à l’antenne, une fois la poussière de la commission retombée. Pour lui, la dirigeante a capitulé sous la pression de l’extrême droite, et l’a « personnellement laissé tomber dans la tourmente ».
« Un an qu’on me balade »
Au cours de la saison passée, Thomas Legrand a d’abord travaillé sur une nouvelle série de podcasts pour l’été, en accord avec la directrice de France Inter, Céline Pigalle, entrée en fonctions en mars. Mais celle-ci lui a ensuite fait savoir, raconte-t-il, que Sibyle Veil s’opposait à ce projet. Ce que dément Céline Pigalle. A son arrivée à la tête de la station, pourtant, la dirigeante avait publiquement eu un mot de soutien pour le chroniqueur, ce qui avait été entendu par certains comme une perspective de retour. « J’ai effectivement dit que je pensais à lui, mais ça ne valait pas promesse de réintégration », précise Céline Pigalle au Monde.
Puis Thomas Legrand a constaté qu’il n’était pas prévu sur la grille de rentrée. « Nous sommes indignés par la décision de ne pas réintégrer Thomas Legrand à France Inter, se sont d’ailleurs insurgés les syndicats SNJ et SNJ-CGT, ainsi que la société des journalistes de Radio France, dans un communiqué publié le 26 juin, à la fin de la saison 2025-2026. (…) Sa mise à l’écart définitive signifie que nous cédons aux pressions politiques. »
Il y a une dizaine de jours cependant, un cadre de la station l’a de nouveau appelé pour lui proposer d’assurer l’éditorial politique de la matinale du samedi matin. « Je voulais bien étudier l’idée, car revenir sur France Inter, c’était une façon de signifier que Bolloré et ses affidés n’avaient pas gagné », résume Thomas Legrand. Mais il lui fallait plaider lui-même sa cause auprès de la présidente de Radio France. A son SMS, Sibyle Veil a alors répondu que rien n’était prévu pour lui « de façon régulière », l’invitant à prendre contact avec son assistante.
« J’entends que Thomas Legrand soit déçu de ne pas être sur l’antenne de France Inter, juge Céline Pigalle. Il exige, il réclame, mais ce n’est pas comme ça qu’on obtient quelque chose de moi. » In fine, la directrice d’Inter a préféré confier l’éditorial politique du samedi matin à Camille Vigogne Le Coat, journaliste au Nouvel Obs.
« Cela fait un an qu’on me balade, et que j’accepte tout », rétorque Thomas Legrand, convaincu de ne plus pouvoir se taire. « Non parce que mon sort personnel justifierait une mobilisation particulière, explique-t-il dans sa tribune. Mais précisément parce qu’il n’est plus le sujet. Ce qui m’est arrivé pose une question plus importante : celle de la défense de l’audiovisuel public et, plus largement, de l’indépendance de la presse. »
« Un élément de polarisation »
Le journaliste n’est pas seulement privé de l’antenne de France Inter. Il assure que la présidence de Radio France a demandé aux Editions Radio France de mettre un terme à son projet de livre Le Dictionnaire des ismes – une déclinaison des trois saisons d’émissions « En quête de politique », diffusées le samedi en fin d’après-midi entre septembre 2022 et juin 2025 – en coédition avec Tallandier.
Le sceau « suspendu par Radio France » l’a également marqué au fer rouge pour d’autres projets audiovisuels, comme l’ont confirmé au Monde deux professionnels du secteur. « Thomas est effectivement vu comme un élément de polarisation qu’il ne serait pas opportun de raviver », regrette Alexandre Hallier, producteur associé chez La Générale de production avec lequel il avait élaboré les séries « Les Clés de la République » et « Les Clés de la laïcité ». « Je trouve cela très injuste, Thomas s’étant toujours attaché à faire vivre le débat d’idées. »
Lire le décryptage | Commission d’enquête sur l’audiovisuel public : Thomas Legrand dénonce une « barbouzerie », Yaël Braun-Pivet adresse un « rappel à l’ordre »
« La question est : une campagne extérieure, mensongère et manipulatrice, peut-elle décider de qui a encore le droit d’être journaliste sur une antenne publique ? », interroge Thomas Legrand dans sa tribune, estimant que « c’est là que [son] histoire cesse de [lui] appartenir ». « Comme Thomas, nous nous demandons jusqu’à quel point nous serons protégés et soutenus si un cas similaire devait se reproduire », s’inquiète effectivement un membre de la société des journalistes au nom du collectif.
« Une rédaction ne prouve pas son indépendance lorsque personne ne l’attaque, alerte encore le journaliste dans sa tribune. Elle la prouve lorsqu’elle accepte le coût de cette indépendance. (…) La liberté de la presse ne disparaît presque jamais d’un seul coup. Elle s’érode par petites concessions, par prudence, par fatigue, par peur du scandale, par volonté de protéger une institution en évitant l’affrontement. »
Mise à jour le 26 août à 17 h 28 : ajout du démenti de Céline Pigalle au sujet des podcasts.
Pour approfondir (1 article)
Thomas Legrand : « Une rédaction prouve son indépendance lorsqu’elle en accepte le coût »
Tribune
Un an après une polémique née de l’enregistrement d’images et de sons volés largement diffusé par les médias Bolloré, la direction de Radio France a décidé de ne pas réintégrer l’éditorialiste. Au-delà de sa situation personnelle, celui-ci y voit un signal inquiétant pour la liberté de la presse, explique-t-il dans une tribune au « Monde ».
Publié hier à 16h30, modifié hier à 16h37 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/26/thomas-legrand-une-redaction-prouve-son-independance-lorsqu-elle-en-accepte-le-cout_6757394_3232.html
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Au départ, j’ai cru que cette affaire resterait l’affaire Cohen-Legrand [l’enregistrement clandestin d’une conversation entre les journalistes Patrick Cohen et Thomas Legrand et deux responsables socialistes, diffusée en septembre 2025 par le magazine d’extrême droite L’Incorrect]. Mais lorsque des images enregistrées à notre insu ont été transformées en arme politique, elle a changé de nature.
Une conversation confidentielle avec des responsables politiques, des propos tronqués et montés de façon malveillante, une phrase détournée de son sens. Puis une polémique et, in fine, la réponse de la présidence de Radio France, un an après, aura été mon invisibilisation totale et durable de l’antenne.
J’ai d’abord accepté de me taire. On me disait : « Il faut laisser passer l’orage. » Je ne voulais pas ajouter une crise supplémentaire à celles que traversait déjà le service public.
Je crois aujourd’hui qu’il est essentiel que je parle. Non parce que mon sort personnel justifierait une mobilisation particulière. Mais précisément parce qu’il n’est plus le sujet. Ce qui m’est arrivé pose une question plus importante : celle de la défense de l’audiovisuel public et, plus largement, de l’indépendance de la presse.
Je ne cherche pas à nier ce qui a pu légitimement choquer dans les images telles qu’elles ont été diffusées. Mais une démocratie ne peut pas réfléchir à la liberté de la presse en faisant abstraction des méthodes employées pour mettre un journaliste en accusation.
Journalistes à bannir
J’ai été enregistré à mon insu au cours d’une conversation confidentielle avec des responsables politiques, comme les journalistes politiques en ont quotidiennement avec des représentants de tous les partis. Des extraits ont été tronqués et diffusés pour construire une falsification, créer un récit : celui de journalistes du service public conspirant avec un parti politique.
En quelques heures, ce récit a envahi les médias du groupe Bolloré et est devenu un fait politique. Des élus ont exigé des sanctions. Certains ont utilisé cette affaire pour mettre en cause l’impartialité de l’audiovisuel public. Une commission d’enquête parlementaire a été créée. D’autres ont réclamé la privatisation de France Télévisions et de Radio France.
Puis, j’ai bel et bien disparu de l’antenne.
C’est cet enchaînement qui devrait nous inquiéter. Car une méthode vient ainsi de démontrer son efficacité. Il suffit de suivre un journaliste, de l’enregistrer à son insu – je l’ai été deux fois [la seconde en décembre 2025, lors d’uneconversation privée avec Laurence Bloch, ex-directrice de France Inter, enregistrée par un journaliste d’Europe 1] –, d’isoler quelques phrases, de les trafiquer par un savant montage, puis de les diffuser massivement jusqu’à provoquer une indignation assez puissante pour placer son employeur sur la défensive.

La question n’est donc plus seulement : « Thomas Legrand a-t-il prononcé une phrase qui peut prêter à confusion dans un café ? » La question est : une campagne extérieure, mensongère et manipulatrice, peut-elle décider de qui a encore le droit d’être journaliste sur une antenne publique ?
Je suis journaliste depuis suffisamment longtemps pour savoir que notre métier n’accorde aucune immunité. Et c’est tant mieux. Nous devons rendre des comptes, accepter la critique et pouvoir perdre la confiance de ceux qui nous emploient. Nous devons nous remettre en question quand la confiance des auditeurs s’érode.
Mais rendre des comptes n’est pas la même chose que céder à une campagne mensongère.
C’est lorsque la pression devient forte que les institutions de presse et leurs dirigeants doivent distinguer la critique légitime de l’intimidation. Sinon, ils créent un précédent dont ils ne mesurent pas les conséquences.
Ceux qui s’attaquent aujourd’hui au service public de l’audiovisuel ne cachent pas leurs intentions. Son financement, son fonctionnement, son impartialité et jusqu’à son existence font désormais partie du débat. C’est parfaitement légitime. On peut vouloir réformer profondément l’audiovisuel public, critiquer ses choix éditoriaux et même défendre sa privatisation. Mais une autre frontière est franchie lorsque la pression passe par la manipulation des faits et la désignation individuelle de journalistes à bannir.
C’est là que mon histoire cesse de m’appartenir.
Exigence et courage
Je ne défends pas ici France Inter uniquement parce que j’y ai travaillé pendant dix-huit ans. Je défends une idée beaucoup plus simple : une rédaction ne prouve pas son indépendance lorsque personne ne l’attaque. Elle la prouve lorsqu’elle accepte le coût de cette indépendance. Lorsqu’une campagne extérieure aboutit à l’effacement de celui qu’elle visait, quelles que soient les intentions de ceux qui ont pris la décision, elle adresse un message clair à ceux qui l’ont menée : cela fonctionne. Elle en adresse aussi un aux journalistes : lorsque vous serez pris pour cible, mesurez bien jusqu’où votre institution – et surtout ses dirigeants – sera prête à vous défendre.
Nous entrons dans une époque où les journalistes seront de plus en plus filmés, enregistrés, suivis et jugés à partir de fragments de conversations présentés comme des preuves. Les réseaux sociaux permettent déjà de transformer une séquence en scandale national avant même que les faits aient été vérifiés.
Face à cela, les rédactions devront être plus exigeantes avec leurs journalistes. Mais leurs directions devront aussi être plus courageuses.
Lire l’entretien | Thomas Legrand : « Il faut arrêter de se laisser enfermer dans le récit de la bollosphère »
Car si les institutions de presse apprennent à leurs adversaires qu’il suffit de faire assez de bruit pour obtenir la mise à l’écart d’un journaliste, la liberté éditoriale ne sera plus seulement déterminée dans les rédactions. Elle dépendra aussi de la capacité de groupes politiques ou médiatiques à organiser la pression contre elles.
Voilà le véritable enjeu de cette affaire.
Aujourd’hui, il s’agit de moi. Demain, ce pourra être un journaliste dont les enquêtes dérangent un gouvernement ou un industriel puissant, un reporter travaillant sur un groupe de pression, un éditorialiste dont les opinions déplaisent.
La liberté de la presse ne disparaît presque jamais d’un seul coup. Elle s’érode par petites concessions, par prudence, par fatigue, par peur du scandale, par volonté de protéger une institution en évitant l’affrontement. Jusqu’au jour où l’on découvre que toutes ces précautions prises pour la protéger l’ont rendue vulnérable.
Ce qui m’inquiète aujourd’hui n’est donc plus seulement ce qui m’est arrivé. C’est ce que nous ferons lorsque cela arrivera aux suivants. Et il y en aura.
Thomas Legrand est éditorialiste à « Libération » depuis 2022. Il a été journaliste à France Inter de 2008 à septembre 2025.
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