Pollutions de l’eau : les inspections générales mandatées par le gouvernement s’accordent sur la gravité de la situation, mais divergent sur les réponses à apporter
Deux rapports distincts sur le financement de la décontamination de l’eau potable et la protection de la ressource ont été remis au gouvernement, en mai, avant le vote du projet de loi d’urgence agricole.
Par Stéphane Foucart
Publié le 06 août 2026 à 18h30, modifié le 07 août 2026 à 14h54 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/08/06/pollutions-de-l-eau-les-inspections-generales-mandatees-par-le-gouvernement-s-accordent-sur-la-gravite-de-la-situation-mais-divergent-sur-les-reponses-a-apporter_6739977_3244.html?srsltid=AfmBOoom69UJpONLfvHeh7rHkZmtz4UJcB9S_eoihtSwVjjfRitlSgBQ

Pesticides, « polluants éternels » (ou PFAS, pour substances per- et polyfluoroalkylées), nitrates… Devant les pollutions émergentes et l’élargissement de la surveillance, comment financer la décontamination de l’eau potable et prévenir l’aggravation de la situation ? Mandatée à l’automne 2025 par le gouvernement, une mission composée de quatre inspections générales a planché pendant près de neuf mois sur la question.
D’abord mené en commun, le travail conduit par l’inspection générale des affaires sociales (IGAS), le conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (Cgaaer), l’inspection générale de l’environnement et du développement durable (Igedd) et l’inspection générale des finances (IGF), a été marqué par des divergences. Ce sont donc deux rapports distincts sur le même sujet – le premier endossé par l’IGF, le second par les trois autres inspections – qui ont été remis au gouvernement, en mai, avant le vote du projet de loi d’urgence agricole, qui a fortement limité le nombre de captages d’eau potable à protéger des pollutions agricoles. Ils n’ont été publiés que le 30 juillet, quelques jours après l’adoption du texte.
Ces travaux auraient pourtant pu nourrir la réflexion des parlementaires. Les deux rapports convergent sur le constat d’échec des politiques publiques menées pour protéger la qualité de la ressource. Une situation jugée « préoccupante pour la santé des populations » du fait de l’« exposition chronique et des effets cocktail ». Ils observent que le modèle actuel de traitement de l’eau « tend à évoluer vers une logique de pollué-payeur, dans laquelle les consommateurs (…) paient non seulement le service mais aussi les conséquences de pollutions qu’ils ne génèrent pas directement ».
Faire contribuer les pollueurs
En 2024, rappellent, en substance, les deux rapports, 29 % de la population française a reçu au robinet une eau non conforme aux critères de qualité européens au regard des limites de concentration de pesticides et de leurs produits de dégradation (métabolites), et/ou des PFAS.
Les deux textes s’accordent pour prévoir une aggravation prévisible de la situation. Ceux-ci estiment que le surcoût des traitements s’échelonnerait de 1,3 milliard d’euros à 5,7 milliards d’euros par an, selon l’ambition des mesures de dépollution – sans compter le rattrapage des retards d’investissement. L’IGF, qui n’a pas répondu aux sollicitations du Monde, propose pour sa part une approche plus axée sur la prévention et estime ce surcoût à environ 1,9 milliard d’euros par an.
Les méthodes curatives, coûteuses, ne devraient pas être mises en œuvre sans mesures préventives préalables. Les deux avis s’accordent pour projeter une augmentation moyenne autour de 30 % du coût de l’eau potable, nécessaire aux traitements des métabolites de pesticides et des PFAS déjà présents au-delà des seuils de qualité. Mais une telle hausse de la facture ne suffira pas. Les deux évaluations convergent sur la nécessité de renforcer les redevances destinées à faire contribuer les pollueurs (agricoles et industriels) à la réparation des contaminations qu’ils induisent.
Les deux rapports divergent, en revanche, sur le maintien des normes de précaution en vigueur, en particulier s’agissant des métabolites de pesticides. La doctrine actuelle de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) est de classer a priori comme « pertinents » (c’est-à-dire potentiellement dangereux) les produits de dégradation pour lesquels il n’existe pas de données. « Cela peut amener à des classements de métabolites comme pertinents, suivis de déclassements », explique-t-on à l’IGAS, qui craint que cette instabilité ne plonge les collectivités dans l’incertitude et le doute. L’IGAS, le Cgaaer et l’Igedd proposent que la « pertinence » d’un métabolite ne soit formellement déclarée qu’après la production de données probantes attestant d’un potentiel danger, comme c’est le cas ailleurs en Europe.
Les trois inspections suggèrent aussi un relèvement des seuils de qualité pour certains métabolites non pertinents, ce que, de son côté, l’IGF ne préconise pas, pas plus qu’elle ne recommande de changer la méthodologie de classification des métabolites et les seuils réglementaires de polluants.
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Les deux rapports s’accordent toutefois pour dire que la classification comme « pertinent » d’un unique métabolite dont la présence est quasi généralisée, l’acide trifluoroacétique (TFA), constituerait « un point de bascule majeur ». Une telle classification formelle rendrait non conforme plus de la moitié des unités de distribution d’eau potable en France, entraînant des surcoûts de traitement considérables.
La question du TFA – qui provient aussi de la dégradation d’autres PFAS – est épineuse : le 10 juin, quelques jours après la finalisation des deux rapports, l’Agence européenne des produits chimiques a annoncé qu’elle considérait cette substance comme « reprotoxique suspecté ». Les autorités sont ainsi, sur cette question, devant un dilemme majeur.
Autre divergence : l’IGF relève que 73 % des réseaux distribuant une eau non conforme aux critères de qualité continuent à distribuer de l’eau en l’absence de dérogations formelles, en contravention du droit européen. Celui-ci prévoit que les collectivités disposent de six ans à partir de la prise d’une dérogation pour rétablir la qualité réglementaire de l’eau distribuée. En l’absence de dérogations, la distribution d’eau non conforme peut se poursuivre sans limite de temps. Potentiellement très incommodant pour les pouvoirs publics, ce constat n’est mentionné qu’en annexe du rapport des trois autres inspections.
Autre élément troublant souligné par l’IGF : l’étendue de la méconnaissance des sources d’émissions de PFAS. L’IGF souligne que 2 500 tonnes de pesticides PFAS sont épandues chaque année en France et que, selon les autorités européennes, les autres usages industriels de PFAS représentent 11 600 tonnes de PFAS supplémentaires émises tous les ans dans l’Hexagone. Or, relèvent les inspecteurs des finances, « les mesures réalisées jusqu’ici n’ont permis d’en identifier que 20 tonnes dans les rejets aqueux [l’eau] des installations classées pour la protection de l’environnement ». Ce hiatus n’est pas mentionné pour la France dans le rapport des trois autres inspections, ces dernières ayant estimé peu fiables les extrapolations nationales à partir des chiffres européens. Une chose est sûre : seule une petite part du problème est aujourd’hui identifiée.
Cet article a été amendé le 7 août 2026 à 14 h 54, pour intégrer deux précisions sur le rapport inter-inspections.