« On ne peut pas arroser une forêt » : en Suisse, une méthode sylvicole d’avenir préserve de la canicule et des incendies
Alors que de trop nombreuses forêts européennes sont transformées en usines à bois par la monoculture et les coupes rases, la Confédération helvétique expérimente une technique ancestrale qui favorise la fraîcheur et la biodiversité.
Par Nicolas Truong (Bienne, Busswil bei Melchnau et Soleure [Suisse], envoyé spécial)Publié hier à 15h00, modifié hier à 16h36 https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2026/08/25/on-ne-peut-pas-arroser-une-foret-en-suisse-une-methode-sylvicole-d-avenir-preserve-de-la-canicule-et-des-incendies_6756581_3451060.html?srsltid=AfmBOoosfkHX4XN9FG10lA2k9-raPk_rPMfyoBi3GXdjGXCYUXzpdmB8

Ces arbres-là, il ne les connaissait pas. Ingénieur forestier, Ernst Zürcher regarde les sapins douglas de la forêt de Felliwald, dans le canton de Berne, en Suisse, comme de vivants piliers, symboles d’une forêt bigarrée qu’il rêvait d’approcher. Fuselés, hissés par la lumière du soleil, nichés au bord d’un sentier légèrement traversant, « ces arbres sont les plus grands de mon pays », lâche le forestier, soufflé qu’une résidente néerlandaise de Busswil bei Melchnau, croisée par hasard à l’orée du bois, lui en ait simplement indiqué l’emplacement. Cela fait des années qu’il s’égare, cherche à les atteindre et à les observer. Crinière argentée, short à poches fermées et chemisette respirante bleue comme ses yeux, le voici à leur pied. Le plus élevé atteint 61 mètres. « On dirait une échelle pour le ciel », dit-il, émerveillé, entourant le tronc pour en éprouver la circonférence et saluant fièrement le colosse.
Le sapin douglas n’est pas une espèce endémique, mais importée d’Amérique du Nord. Introduit en 1827 par le botaniste écossais David Douglas (1799-1834), qui lui a donné son nom, ce conifère non indigène est sans conteste le plus rentable de la sylviculture industrielle par son envergure et sa robustesse. Sa monoculture a transformé les forêts en usines à bois. Les coupes rases et les fongicides stérilisent leur litière riche en résine, qui s’enflamme comme des allumettes dès qu’il fait sec. « Mais, lorsqu’on laisse pousser ce géant en compagnie d’autres essences, notamment de feuillus, le douglas cohabite parfaitement et apporte à la forêt toutes ses vertus », témoigne Ernst Zürcher.
Soixante et un mètres : c’est exactement la hauteur de The Monument, la colonne consacrée à la mémoire des victimes de l’incendie qui frappa durement Londres en 1666. En ce début de juillet, la canicule s’installe et attise les brasiers. En France, dans le département de la Gironde, la forêt des Landes est rongée par le feu jusqu’à ses racines profondes. Les pins maritimes semés sous l’impulsion de Napoléon III (1808-1873) afin d’assécher les marais et les zones humides – alors comparées à des déserts – disparaissent, carbonisés. Docteur ès sciences naturelles sollicité dans l’Europe entière, notamment depuis la publication de son ouvrage Les Arbres, entre visible et invisible (Actes Sud, 2016), Ernst Zürcher sait que son pays est « pionnier en matière de résilience forestière ».
Lire aussi le reportage | En Gironde, après l’incendie, la bataille qui s’annonce pour faire émerger une « nouvelle forêt »
Originaire de Ropraz, un village du canton de Vaud, en Suisse romande, il arpente les forêts et les lisières depuis l’enfance. Fils d’un laitier-fromager, il devait parcourir à pied plusieurs kilomètres à travers les campagnes boisées du Jorat pour se rendre à l’école secondaire. Ancien professeur aux écoles polytechniques de Zurich et de Lausanne, chercheur en sciences du bois à Berne, il s’est intéressé à la communication entre les arbres, en particulier au niveau des racines. Il a surtout avancé l’idée d’influences cosmiques sur les arbres, en particulier celle des cycles lunaires sur leur germination et sur les propriétés du bois. Une approche fortement critiquée lorsqu’elle fut formulée, au milieu des années 1990, mais adoubée par le célèbre botaniste montpelliérain Francis Hallé (1938-2025), saluant « l’audace d’un chercheur à contre-courant ». Aujourd’hui, cependant, c’est le soleil qui éclipse la lune. Et qui soumet la forêt à un stress hydrique préoccupant.
Pluralité des âges
« A la fin du XIXe siècle, la Suisse a connu une véritable catastrophe écologique, et elle a cherché à y répondre avec des techniques précieuses, utiles aujourd’hui pour contenir les incendies », rappelle-t-il. A l’époque, la déforestation massive a provoqué une série d’éboulements de terrain. Dès 1881, au cœur des futaies du Val-de-Travers, dans le canton de Neuchâtel, l’ingénieur forestier Henry Biolley (1858-1939) a promu une sylviculture douce appelée « forêt jardinée » afin d’y remédier. L’idée consiste à favoriser la diversité des essences et la pluralité des âges, de la jeune plantule à l’arbre mature, afin de favoriser le développement d’une forêt pérenne. Le sapin blanc, l’épicéa, l’érable, le hêtre et le frêne composent le plus souvent ce jardin forestier.
« Cette méthode, imaginée par des naturalistes, exige une grande finesse et des forestiers expérimentés », observe Ernst Zürcher, invitant Le Monde à rejoindre Mélila Saucy, une jeune garde forestière passionnée et aguerrie. Il s’agit de repérer les pousses les plus prometteuses et d’écarter leurs concurrentes encombrantes. La coupe rase est prohibée et le bûcheron doit abattre les spécimens choisis sans abîmer ses voisins. Presque ni vu ni connu. « La forêt en couvert continu, qu’elle soit “jardinée” ou composée d’autres essences de feuillus et de conifères, semble inaltérée aux yeux des promeneurs », explique Mélila Saucy, adjointe du triage de Leberberg, une entreprise de gestion des forêts située près de Soleure. A bord de son 4 × 4, elle sillonne avec une facilité déconcertante les parcelles dont elle est chargée par les 12 bourgeoisies locales, terme désignant un type de propriétaires fonciers répandu en Suisse.
Des rives de l’Aar jusqu’aux sommets du versant nord du premier anticlinal du Jura, Mélila Saucy s’attache, avec son responsable, Thomas Studer, en poste depuis trente ans, à entretenir et à exploiter une forêt pérenne dont « le caractère forestier n’est jamais interrompu ». Ici, les chênes ou les pins d’une parcelle désignés par le martelage, empreinte de peinture ou encoche colorée dans l’écorce, sont coupés tous les huit ans, les arbres morts se décomposent afin de constituer l’humus favorable à la vie forestière, et la canopée maintient l’humidité qui rafraîchit les massifs, les animaux et les habitants. Ni coupe rase ni libre évolution : la forêt pérenne n’est pas un réservoir à bois ni une surface intouchable. « Elle produit de la matière première, protège de l’affaissement des sols, préserve la biodiversité et joue un rôle social déterminant », poursuit Mélila Saucy, capable de déterminer les coupes à effectuer avec une intuition savante.
Lire la tribune | Article réservé à nos abonnés Canicule : « La forêt doit devenir un enjeu politique au sens premier du terme »Lire plus tard
Malgré toutes ces attentions, le réchauffement climatique touche aussi le canton de Soleure. La sécheresse bloque la circulation de la sève des arbres, ferme les stomates des feuilles et favorise la prolifération d’insectes ravageurs, comme le bostryche, qui ronge les conifères affaiblis. De surcroît, elle expose davantage la forêt aux risques d’incendie. « On ne peut pas arroser une forêt, mais tout faire afin d’en retenir l’eau », constate Mélila Saucy, se frayant un passage dans les branchages. Son arbre préféré ? « Le tilleul est sans doute le plus parfait : odorant, droit, fiable et sans histoires », répond-elle, adossée à l’un d’entre eux, en débardeur mauve et pantalon kaki.
Dans une forêt pérenne, les forestiers nouent des relations singulières avec la futaie et son activité de violoncelliste amatrice est peut-être, pour Mélila Saucy, une façon de prolonger son rapport particulier au bois par la résonance et le son. « Pour nos bûcherons, c’est un honneur d’abattre un arbre d’une telle ampleur », dit-elle face à une large souche d’épicéa, où l’on aperçoit les traces d’une entaille de direction, première découpe faite dans le tronc afin de fixer la trajectoire de la chute de l’arbre. C’est aussi un exercice de haute précision. Tronçonner un chêne de 25 mètres de hauteur sans qu’il s’écrase sur les autres est beaucoup plus ardu que de procéder à une coupe claire dans une plantation rectiligne de pins maritimes, fait-elle remarquer, au détour d’un chemin de débardage.
« Renouer avec le sauvage »
Toute la Suisse ne pratique pas la forêt pérenne, tant s’en faut. Néanmoins, la loi fédérale du 4 octobre 1991 régissant les forêts oblige à maintenir la surface forestière totale du pays. « Un pays voisin de la France dispose d’une loi forestière exemplaire promouvant les forêts naturelles mixtes, interdisant la coupe rase et les engrais de synthèse, et garantissant à chacun l’accès libre à tous les boisements privés ou publics », note Ernst Zürcher, conscient de la distance qui sépare cette approche de celle de la France, qui, comme d’autres territoires initialement enforestés, a perdu la totalité de ses paysages forestiers d’origine. « Face au réchauffement climatique, la forêt en couvert continu devrait se généraliser », estime Mélila Saucy, attablée, à 1 070 mètres d’altitude, sur le promontoire d’une auberge de montagne, à Bettlachberg.
Lire aussi |Pourquoi la valeur économique de la forêt française est largement sous-estimée
En face d’elle, la réserve forestière du Bettlachstock s’étend avec ses hêtraies pluriséculaires, classée au Patrimoine mondial de l’Unesco. Celle-ci a été laissée en libre évolution, elle n’est pas exploitée et constitue un habitacle essentiel pour la biodiversité. Dans Les Droits de la nature vs les droits de l’environnement (Frémeaux & Associés, 360 pages, 26 euros), ouvrage collectif dirigé avec le philosophe Dominique Bourg, Ernst Zürcher plaide également en faveur du « réensauvagement » de parcelles substantielles, grâce à la réintroduction des grands prédateurs carnivores – loups, lynx et ours – afin de limiter la surpopulation de leurs proies, des animaux qui surconsomment les végétaux. « La reforestation d’une part suffisante en libre évolution est l’élément déterminant d’une réinsertion harmonieuse des activités humaines au sein des écosystèmes qui les rendent possibles », déclare-t-il.
Par sa manière d’associer nature et culture, le Graal, c’est le canton de Neuchâtel. En effet, c’est au cœur de la forêt de Couvet, dans le Val-de-Travers, qu’a été inventé, il y a plus de cent trente ans, un modèle original de culture forestière dont pourrait s’inspirer l’Europe entière. Loin des plates-bandes fleuries ou des rangées d’un potager ordonné, la « forêt jardinée » est une « manière de renouer pacifiquement avec le sauvage », affirme Ernst Zürcher. C’est dans cette forêt mythique que nous avions cheminé une première fois avec lui, en novembre 2022. Bien avant de trouver les gigantesques pins douglas de la forêt de Felliwald, l’auteur du Pouls de la Terre (Salamandre, 2023) s’était arrêté devant l’« arbre président », un sapin blanc endémique de 58 mètres de hauteur, considéré à l’époque comme le plus grand conifère suisse, sans doute germé vers 1744.
Il n’est pas étonnant que la « forêt jardinée » soit si prisée de l’ingénieur forestier. A Bienne, où il réside avec sa femme, Christiane, ancienne « jardinière d’enfants », comme on dit en Suisse, qui exerça comme puéricultrice et infirmière, Ernst Zürcher a fait de son propre jardin une forêt peuplée d’épicéas, de bouleaux, de chênes et de noisetiers. Un écrin de verdure apaisant pour cet homme des bois, persuadé que vivre intimement au rythme du « pouls de la Terre » est une manière d’échapper à notre époque incendiaire.