Des « structures sociales parallèles, constituées de clans et de réseaux fondés sur la famille », avec une assise parfois criminelle, qui « sapent « l’État de droit, menacent la démocratie et entravent l’intégration ».

Paolo Campana, professeur de criminologie : « Le crime organisé cherche aussi à se présenter comme une alternative à la puissance publique »

A travers la notion de « gouvernance criminelle », Paolo Campana, professeur de criminologie à l’université de Cambridge, met en garde, dans un entretien au « Monde », contre le risque d’un transfert progressif de légitimité entre l’Etat et les gangs, alors que médias et pouvoirs publics continuent de se focaliser sur les épisodes de violence. 

Propos recueillis par Publié le 23 août 2026 à 12h00

Temps de Lecture 4 min.

Les douaniers du port de Marseille utilisent un camion-scanner afin de détecter d’éventuelles marchandises illicites à l’intérieur des containers, le 8 juillet 2026.
Les douaniers du port de Marseille utilisent un camion-scanner afin de détecter d’éventuelles marchandises illicites à l’intérieur des containers, le 8 juillet 2026.  ARTHUR LARIE POUR « LE MONDE »

En mai 2025, dans une étude publiée avec Federico Varese et Cecilia Meneghini par le European Journal of Criminology, le chercheur Paolo Campana, professeur de criminologie à l’université de Cambridge, mettait en lumière la notion de « gouvernance criminelle ». Alors que se multiplient les assassinats dans des secteurs sous influence grandissante des réseaux de trafiquants, cette approche permet d’éclairer l’un des dangers majeurs liés au crime organisé : un transfert progressif de légitimité entre l’Etat et les gangs. Ce risque est insuffisamment pris en compte, selon le chercheur, alors que médias et pouvoirs publics continuent de se focaliser sur les épisodes de violence, notamment liés au trafic de stupéfiants.

Vous développez la notion de « gouvernance criminelle ». De quoi s’agit-il ?

Si je devais la définir à grands traits, je dirais qu’il s’agit de la capacité, pour certains groupes criminels, à établir et faire appliquer des règles alternatives au sein d’un territoire, à y exercer l’autorité et, dans certains cas, à se substituer aux fonctions de l’Etat. En d’autres termes, il s’agit de décider qui a le droit de faire quoi.

Votre étude montre, à rebours des idées reçues, que les groupes criminels ont besoin d’une certaine forme de stabilité sociale pour parvenir à ce stade de développement. Pourquoi ?

Parce qu’ils doivent évidemment disposer de la ressource financière nécessaire, de la connaissance du territoire, pouvoir bénéficier d’une forme de légitimité et, surtout, être connus et reconnus en tant qu’acteurs de cette gouvernance. Il leur faut donc du temps. Cela devient compliqué en cas de changement continu des acteurs et des populations. C’est en cela qu’un certain degré de stabilité est nécessaire.

Quelle forme peut prendre cette « gouvernance criminelle » ?

Dans le contexte anglais, des gangs sont soupçonnés d’être liés, par exemple, à des salles de sport ou de fournir toutes sortes de services à la population locale, comme aider les habitants à résoudre des problèmes du quotidien, retrouver des objets volés ou encore organiser des feux d’artifice publics.

Et en France ?

La France, aussi, connaît ce genre de phénomène. Le plus frappant a été celui d’Orange, dans le Vaucluse, où un gang avait prévu de distribuer des fournitures scolaires à la population [deux jours avant la rentrée des classes de 2025, un réseau de narcotrafic avait annoncé sur les réseaux sociaux son intention de distribuer des fournitures scolaires dans le quartier de Fourchevieilles. Un arrêté préfectoral avait interdit l’évènement]. Comme nous avons tendance à focaliser notre attention sur la violence ou les guerres de territoires, cette histoire est un peu passée inaperçue. Or, selon moi, ce genre d’épisode mérite autant d’attention que les manifestations les plus visibles de la violence des gangs, parce que le crime organisé cherche aussi à se présenter comme une alternative à la puissance publique et à se construire une forme de respectabilité.

Vous observez aussi que l’exercice d’une gouvernance criminelle, au-delà des marchés illégaux,« requiert des ressources et des compétences plus complexes, dont un nombre restreint de gangs dispose »…

Plus les gangs montent en puissance, plus ils essaient d’étendre leur gouvernance au-delà du marché illégal et se trouvent en mesure de proposer une forme de résolution de conflits ou d’assistance à la population. La sélection darwinienne fait son œuvre : plus on monte en complexité, moins il y a des gangs qui en sont capables.

Des gangs moins nombreux mais avec une capacité de nuisance accrue : l’Etat ne devrait-il pas cibler son action prioritairement sur ce type de groupes ?

C’est absolument primordial, parce que ces groupes-là finissent par concurrencer l’Etat, voire par le miner – non seulement dans son efficacité, mais aussi dans sa légitimité aux yeux des communautés locales. C’est pourquoi il faut se montrer très attentif aux signaux faibles, aux cas émergents de gouvernance criminelle, pour intervenir le plus tôt possible avant leur enracinement, notamment dans les petites et moyennes agglomérations.

La montée en puissance de ces groupes répond-elle à un schéma récurrent ?

Oui. Très souvent, ils commencent par réguler des marchés illégaux pour étendre ensuite leur action aux marchés légaux. Trois dimensions sont, je pense, importantes à surveiller à cet égard : la coercition exercée sur des entreprises légales par l’extorsion ou la menace, l’influence corruptive sur les acteurs publics ou privés et l’ancrage dans la vie sociale locale.

En France, la stratégie semble emprunter une voie quasi exclusivement répressive, avec des résultats relativement médiocres puisque la criminalité, le narcotrafic notamment, prospère. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’action répressive sur certaines cibles très précises est indispensable. Le chef de gang qui commandite des assassinats depuis sa cellule de prison, évidemment, il faut l’en empêcher par des mesures très strictes. Mais il faut aussi accompagner ce volet répressif par un package complet de politiques sociales d’accès aux services publics et éducatifs. Parce que les premières victimes de la criminalité organisée sont les personnes qui habitent dans les quartiers où elle opère. C’est pourquoi il faut aussi se montrer prudent lorsqu’on appose une étiquette à certains acteurs de la petite délinquance, notamment les plus jeunes, en les qualifiant de membre de gangs ou de réseaux criminels.

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Comment évaluez-vous la situation en France ?

J’ai pu lire des analogies très alarmistes avec le Mexique ou certains pays d’Amérique latine. Même si je suis convaincu que l’émergence de la gouvernance criminelle peut apparaître dans n’importe dans quel pays, nous n’en sommes pas du tout au stade de ces pays. Je vois en revanche un rapport entre la situation en France et celle qui prévaut en Suède, par exemple, avec l’émergence de ce que les Suédois appellent les « parallel societies » [un terme utilisé par le gouvernement suédois pour désigner des « structures sociales parallèles, constituées de clans et de réseaux fondés sur la famille », avec une assise parfois criminelle, qui « sapent l’État de droit, menacent la démocratie et entravent l’intégration »]. Le système français, très centralisé, présente l’avantage de pouvoir coordonner sa réponse avec plusieurs leviers, qui doivent être utilisés simultanément. Des leviers répressifs, certes, qui gagneraient à être accompagnés par une palette complète de politiques publiques.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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