Les « patients brancards » dans les couloirs des services des urgences en surchauffe, un phénomène devenu « chronique »
Le témoignage, début août, d’une patiente restée six jours sur un brancard aux urgences d’Orléans a mis en lumière une situation de saturation qui se banalise, selon les soignants. Même si ce cas est exceptionnel, la durée de passage aux urgences s’est allongée en dix ans. Et c’est plus durement ressenti durant l’été et les périodes de canicule.
Par Mattea Battaglia
Aujourd’hui à 06h00, modifié à 10h25 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/08/21/dans-des-services-d-urgence-en-surchauffe-les-patients-brancards-dans-les-couloirs-un-phenomene-devenu-chronique_6751570_3224.html
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Nino-Anne Dupieux, 85 ans, l’assure : elle ne s’attendait pas à ce que son témoignage, livré début août, rencontre un tel écho médiatique. Passer six jours et cinq nuits sur un brancard dans un service des urgences – celui du centre hospitalier universitaire (CHU) d’Orléans –, comme elle, relève sans doute d’un record. Conduite à l’hôpital pour une hémorragie intestinale, le 18 juillet, cette ancienne conseillère municipale de la ville en est ressortie, le 23, en signant une décharge : « Un papier actant ma sortie contre avis médical, explique-t-elle. Durant tout ce temps, je suis restée sur le même brancard qui m’a servi de lit, de chambre, de salle de soins, de toilette et d’examen. Une sixième nuit m’a semblé humainement impossible à supporter. »
L’expression de « patient brancard » est entrée dans le langage courant depuis plusieurs années, comme un symbole des difficultés à trouver des lits d’hospitalisation en aval des urgences. Plus largement, c’est un symbole des tensions qui pèsent sur le système de soins de manière particulièrement aiguë durant l’été, du fait des congés des soignants.
Dans les tableaux d’activité hospitalière, ce sont des « lits brancard estimés », ou « LBE », qui sont référencés chaque matin, explique Catherine Legall, cheffe des urgences à l’hôpital d’Argenteuil (Val-d’Oise). « Comprenez, des patients qui étaient déjà là la veille, avant 22 heures, et qui le sont toujours à 8 heures en attente d’une place dans un autre service. »Un indicateur, parmi d’autres, du niveau de saturation.
« Maladie nosocomiale »
Des statistiques sur l’évolution de la durée de passage aux urgences ont été rendues publiques par la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, le 1er juin. Elles actent que cette durée s’est allongée, en dix ans, et ce, pour tous les types de parcours de soins.
En 2023, lors d’un jour d’activité moyenne, la moitié des patients ont passé plus de 3 h 10 aux urgences, contre 2 h 15 en 2013. Voilà pour la médiane générale. Pour les parcours les plus courts (consultation simple), la moitié des patients y ont passé moins d’1 h 35, soit 20 minutes de plus qu’en 2013. Mais concernant des parcours plus longs, comme ceux de patients admis en unité d’hospitalisation de courte durée pour de la surveillance, des examens complémentaires, ou en attendant qu’un lit se libère dans un autre service, la moitié ont attendu plus de 17 h 30 aux urgences. Soit 2 h 40 de plus qu’il y a dix ans. Autre constat : obtenir un lit d’hospitalisation est plus long pour les personnes âgées.
« L’attente peut souvent durer entre vingt-quatre et quarante-huit heures, voire soixante-douze heures », reprend Catherine Legall. Parfois plus, même si les six jours constatés à Orléans relèvent d’une situation exceptionnelle, de l’avis des médecins interrogés. « Aberrante », selon la cheffe de service.
Derrière le sigle « LBE », on retrouve une diversité de situations. Des patients en état d’ébriété qui restent une nuit à l’hôpital. D’autres sans solution d’hébergement. D’autres, encore, qui présentent des troubles anxieux (des « patients psy ») et qui sont de plus en plus nombreux. Mais aussi, et c’est sur eux que les projecteurs ont été braqués cet été du fait de leur vulnérabilité particulière aux vagues de chaleur, des patients âgés, dits « polypathologiques » (avec des pathologies rénales ou cardio-respiratoires, par exemple), pour lesquels les urgences sont parfois le seul recours.
S’il n’existe pas de décompte global, les chiffres avancés, sur le terrain, peuvent passer du simple au double, d’une poignée à plusieurs dizaines, d’un établissement à l’autre, parfois d’un jour sur l’autre. « Le phénomène est devenu chronique, les séjours de plus de vingt-quatre heures dans les couloirs sont légion un peu partout », confirme Valérie Debierre Nicolle, cheffe des urgences au centre hospitalier départemental de La Roche-sur-Yon. Le syndicat dont cette médecin est la vice-présidente, SAMU-Urgences de France, avait lancé, en 2018, un appel à déclarer quotidiennement ces patients brancards. Une campagne de signalements baptisée « No Bed Challenge ».
« Nos gouvernants n’ont pas tiré les leçons »
De la situation sanitaire actuelle, Valérie Debierre Nicolle brosse un tableau nuancé, évoquant un impact « très varié » des vagues de chaleur sur des services « plutôt résilients ». Avec, certes, un « bond » des appels au SAMU, mais une augmentation des passages aux urgences « maîtrisée ». « Ce qui a augmenté de manière plus notable, ces dernières semaines, c’est le taux d’hospitalisation à partir des urgences, signale la médecin. Il a atteint jusqu’à 30 %, voire 35 % dans certains hôpitaux, contre 25 % habituellement. Cela a contribué à accroître fortement les besoins en lits. »
Du côté de l’Association des médecins urgentistes de France, autre syndicat représentatif, le ton est alarmiste. « On l’a vu, quand les températures grimpent, on tombe vite dans une spirale, rapporte Patrick Pelloux, son président, avec des patients âgés qui font des allers-retours entre leur logement en surchauffe et des urgences en surchauffe. » Ce médecin compte parmi les soignants qui avaient donné l’alerte lors de la canicule de 2003. « En vingt ans, nos gouvernants n’ont pas tiré les leçons, ils ont fermé 100 000 lits de plus. Et pour les équipes, été après été, le sentiment d’usure et d’impuissance s’installe. »
Un sentiment nourri par un ratio qui revient dans les témoignages : une nuit sur un brancard aux urgences augmente de près de 40 % le risque de mortalité hospitalière des patients de plus de 75 ans, selon une étude publiée, en 2023, par des équipes de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale et de Sorbonne Université. Pour la frange de patients déjà dépendants, peu ou pas autonomes, une nuit à attendre multiplie pratiquement par deux le risque de mourir.
« On peut avoir tous les outils pour fluidifier les parcours à disposition [une régulation par le biais des appels au 15, des services d’accès aux soins…], quand les besoins d’hospitalisation bondissent, cela se voit dans les couloirs, il y a embouteillage », note Louis Soulat, chef de service à Rennes, lui aussi vice-président de SAMU-Urgences de France. Dans son service, il a observé cet été une moyenne de 10 à 15 patients brancards, le matin, montant à 30 « très ponctuellement ».
La baisse des températures ne signifie pas que le problème est « derrière », insiste-t-il. « Les patients âgés décompensent de leurs maladies chroniques sur un temps plus long, souvent quelques jours après [l’épisode de chaleur], voire quelques semaines après, rappelle ce médecin. On les retrouve aussi quand vient l’hiver, lors des épidémies. Ils sont devenus omniprésents dans les services. »
« Inadéquation » du système
Car au-delà de la question des lits fermés se pose celle des « lits adéquats », relèvent tous les urgentistes. « Les hôpitaux ont fait le choix de l’hyperspécialisation, et on manque aujourd’hui cruellement de lits polyvalents, de gériatrie, de soins de suite, d’hospitalisation à domicile…, alerte Catherine Legall. Il n’y a pas les bons élèves d’un côté, qui sauraient soigner vite, et les mauvais de l’autre, qui perdraient du temps. On est tous confrontés à une équation complexe qui doit prendre en compte le changement climatique, la donne sanitaire et le virage démographique. » Autrement dit, ce vieillissement de la population, qui a pour corollaire la hausse des malades chroniques.
Le vieillissement de la population se poursuit et l’adaptation des politiques publiques tarde
Un rapport intitulé « Alternatives et aval des urgences », remis à la ministre de la santé, Stéphanie Rist, en juillet, insiste sur la nécessité de « faire des parcours des personnes âgées une priorité absolue », actant l’« inadéquation » du système au vieillissement de la population. Parmi les préconisations avancées par les auteurs, l’ouverture de places en Ehpad, la valorisation de la filière gériatrique, ou encore la création d’une spécialité correspondante pour les infirmières en pratique avancée.
A quelques semaines de la présentation du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027, Stéphanie Rist assure travailler à des « arbitrages positifs » pour les hôpitaux, « pour qu’ils puissent continuer à embaucher », défend-elle : « Il est aussi important de travailler sur l’amont, en misant sur la prévention, en faisant évoluer les pratiques, et je porterai dans ce texte des mesures en ce sens. » La ministre évoque la possibilité donnée aux infirmières d’Ehpad de s’adosser à des téléconsultations, pour que leurs patients n’aient pas à être transportés aux urgences.
Rhumatologue de profession, Stéphanie Rist exerçait, il y a encore un an, au CHU d’Orléans, à raison d’une journée de consultation par semaine. L’établissement où Nino-Anne Dupieux a connu son parcours chaotique. « Une enquête est en cours, au sein de cet hôpital que je connais bien, pour comprendre ce qui a pu occasionner de tels délais, rapporte la ministre. On doit une réponse à la patiente autant qu’aux professionnels des urgences. »
Pour approfondir
(1 article)

Mattea Battaglia
*Nino-Anne Dupieux, « patiente brancard » aux urgences d’Orléans pendant six jours : « C’est grâce aux soignants que j’ai tenu »
Du 18 au 23 juillet, cette femme âgée de 85 ans est restée six jours et cinq nuits sur un brancard, faute d’un lit disponible dans le service correspondant à sa pathologie. Des « investigations sont en cours », assure le centre hospitalier.
Par Mattea Battaglia
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Cela fait presque un mois que Nino-Anne Dupieux a quitté les urgences du centre hospitalier universitaire (CHU) d’Orléans, et elle se sent encore fatiguée. Dos douloureux, essoufflement… « Ce n’est pas la gloire, et les canicules à répétition n’ont rien arrangé », rapporte l’ancienne élue municipale, âgée de 85 ans.
L’hémorragie pour laquelle elle avait été conduite à l’hôpital, le 18 juillet, a été stoppée, et elle a pu bénéficier de deux transfusions avant de signer une décharge pour rentrer chez elle, le 23 juillet. Mais elle ignore toujours la cause exacte des saignements intestinaux dont elle a souffert – « peut-être une intolérance à un médicament », lui a expliqué le néphrologue qui la suit pour son insuffisance rénale.
Durant les six jours et cinq nuits qu’elle a passés sur un brancard, aux urgences, les examens n’ont pas pu aller aussi loin que nécessaire, rapporte-t-elle. « Il aurait fallu que je subisse fibroscopie, coloscopie et rectoscopie mais sans anesthésie. A vif… Il n’y avait pas de lit d’hospitalisation, mais pas non plus d’anesthésiste. Dans ces conditions, j’ai refusé. » Un médecin – « rassurant, bienveillant, humain, et désolé de ma situation, comme tous les internes, infirmiers, aides-soignants ou brancardiers que j’ai pu croiser », insiste-t-elle – a réussi à la persuader d’accepter une rectoscopie en prenant un « léger décontractant ».
« Des anges en enfer » : c’est l’expression que l’ancienne professeure d’allemand emploie pour rendre hommage aux soignants, et le titre qu’elle a donné au texte écrit à sa sortie des urgences. Un récit qui a fait le tour des médias. « Je ne veux pas qu’on puisse penser que les soignants sont le problème. Au contraire, c’est grâce à eux que j’ai tenu, et surmonté ma peur, ma gêne… Ils subissent, comme les patients, la situation. Le problème les dépasse, car il est ailleurs, dans les économies faites sur le dos de la santé et la financiarisation du secteur », fait valoir celle qui fut adjointe du maire socialiste d’Orléans (1989-2001) Jean-Pierre Sueur, dans les années 1990.
« C’était insupportable »
A ses côtés, durant ces journées d’attente, d’autres « patients brancards » : « On m’a trouvé une place dans un couloir bordé d’autres brancards occupés de corps en souffrance, puis j’ai eu le droit à un box, mon lieu de vie et de soins, car il n’y a jamais eu de chambre disponible pour moi. Mais j’ai continué à entendre les autres patients, et leurs plaintes rejoignaient les miennes. C’était insupportable. »
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Elle tient à le souligner : les précédentes expériences qu’elle a eues dans cet hôpital, en ambulatoire, pour des consultations de cardiologie ou de gastro-entérologie, s’étaient « bien passées ».
En réaction, l’agence régionale de santé Centre-Val de Loire a demandé au CHU d’Orléans de « conduire un retour d’expérience approfondi » pour comprendre les circonstances et les difficultés de prise en charge. Sollicité, le centre hospitalier n’a pas apporté plus de précisions, faisant valoir que des « investigations sont en cours ». Dans un communiqué du 7 août, il assurait qu’il est « exceptionnel qu’un patient reste plus de quarante-huit heures sur un brancard » dans son service des urgences.
« S’agissant de la situation évoquée, aucun lit n’a été disponible, pendant les cinq jours de présence de la patiente, dans le service correspondant à sa pathologie. Le CHU d’Orléans ne peut que le regretter », actait-il par écrit. Un programme de réouverture de 42 lits de médecine a été présenté aux instances de l’établissement, en juin.
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L’ARS attend un retour approfondi après les 6 jours de l’élue passés sur un brancard aux urgences d’Orléans.