En France, une patiente sur deux choisit le privé pour une reconstruction de la poitrine.

« Je te paie un sein. Même deux, si tu veux » : les petits et les grands calculs pour se faire opérer de la poitrine dans le secteur privé

Par Florence Aubenas

Publié hier à 06h00, modifié hier à 13h01

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Reportage

« Mes seins et moi » (5/5).

En France, une patiente sur deux choisit le privé pour une reconstruction de la poitrine. Certaines sont prêtes à renoncer aux vacances, contracter un crédit ou faire appel à leurs parents. « Le Monde » a passé plusieurs semaines dans le huis clos d’un cabinet privé de chirurgie du sein à Paris.

Il est 19 heures, c’est une des dernières patientes de la journée, la vingtième sur l’agenda de Krishna B. Clough. Pour « son » docteur, elle a apporté de la charcuterie qu’elle extrait d’un grand cabas au milieu de ses examens médicaux et de ses affaires de toilette. Habitante d’un village de l’Est, elle passera la nuit dans un petit hôtel à côté de la gare, loin des Champs-Elysées, le quartier où se trouve l’Institut du sein Paris Restitute – cancer, reconstruction et esthétique. Elle, c’est le cancer, son deuxième.

D’entrée, elle lance une plaisanterie au chirurgien : « Après ma première opération, j’ai essayé de vous revoir pendant quinze ans. Vous ne m’avez jamais répondu. Il faut que je me tape une nouvelle tumeur pour y arriver ! » Elle s’esclaffe, un peu trop fort. Tout le reste, en fait, exprime sa peur : le balancement du buste, le cabas qui se renverse, le souffle qui rivalise avec le ventilateur.

« Je vais m’occuper de vos seins », lance le chirurgien qui l’accueille en vieille amie.

Mouvement de recul : « Laissez-moi d’abord vous raconter ma vie. Vous savez que je fais des livres de cuisine ? »

A son tour, le chirurgien lance une boutade, tout en enfilant des gants en latex.

Plus un bruit.

Elle n’y tient plus : « Vous allez me dire que je vais mourir dans trois ans, c’est ça ? »

A aucun moment elle n’a quitté ses lunettes de soleil.

Quand il était jeune chirurgien, Krishna B. Clough demandait à ses patientes de les enlever. Il a arrêté. « L’émotion déclenchée par un cancer du sein est unique, une équation terrible. Cette maladie frappe à tous les étages, l’image de soi, la maternité, la sexualité, la mort », dit-il.

Guérir sans mutiler

Parler d’argent à des gens atteints de maladie a été son expérience la plus dure quand il s’est lancé dans le privé. A l’institut, une chirurgie du cancer coûte entre 1 500 et 3 500 euros, le prix des dépassements d’honoraires (médecins, anesthésistes, clinique). Une reconstruction se chiffre entre 3 500 et 10 000 euros, selon le nombre d’opérations.

Les soins, eux, sont pris en charge directement par la Sécurité sociale. Pour les patientes qui n’y ont pas accès (souvent venues de l’étranger), le traitement se paie aux frais réels : autour de 100 000 euros, opération, chimio, radiothérapie, reconstruction, selon les calculs d’une Egyptienne, arrivée à Paris pour des soins. « J’ai 47 ans, j’ai encore droit à une poitrine, quand même ! », s’était-elle insurgée en apprenant sa tumeur au sein droit. Dans leur maison au Caire, son mari, un homme d’affaires, était tombé à ses genoux : « Je te paie un sein. Même deux, si tu veux. » Ils avaient hésité entre la France et les Etats-Unis. Là-bas, il en coûtait le double.

Comme tous les chirurgiens de l’institut, Krishna B. Clough vient du secteur public. Au début de ses études, il voulait s’occuper de femmes, pas d’hommes. La gynécologie, donc. Les salles d’accouchement l’ennuient vite. Pendant un stage à l’Institut Curie, dans les années 1980, il a une révélation : les seins, un organe qui n’intéresse personne à l’époque, chez les médecins en tout cas. Les opérer est à peine considéré comme de la chirurgie, on le laisse aux jeunes internes. Sauf à Curie justement, centre d’excellence pour le cancer. « J’avais trouvé mon église », se souvient le docteur Clough. Formation aux Etats-Unis, publications internationales, carrière prestigieuse à l’Institut Curie, où il devient chef du premier service en France à essayer de guérir sans mutiler, en tout cas le moins possible.

Curie a toujours allumé les passions, mais une phrase de trop peut briser une histoire d’amour, y compris professionnelle. Pour le chirurgien, elle est tombée le jour où son patron lui a demandé de réduire le nombre de ses opérations de 15 %, question de budget. Il s’emporte : « Dites-moi quelles femmes on va laisser à la porte ? Et qui va les sélectionner ? » Ravivés par la dispute, les griefs quotidiens ressortent, la lourdeur de l’institution, les pénuries incessantes, les réformes impossibles. Ça finit mal, évidemment, par des portes qui claquent.

On est en 2005 alors, Krishna B. Clough a 45 ans. Avec Isabelle Sarfati, chirurgienne plasticienne, ils montent l’institut, une structure privée comme il n’en existe pas en France, englobant la maladie et l’esthétique, la recherche et la formation. C’est aussi l’époque où le cancer du sein commence à s’imposer comme enjeu majeur de santé publique. Les chiffres, il faut dire, n’en finissent pas de flamber : environ 22 000 nouveaux cas annuels en 1985, 45 000 en 2005, 62 000 en 2025 à travers le pays, selon les estimations des autorités sanitaires. Mobilisation internationale avec Octobre rose, stars qui s’affichent, recherche à la pointe. « Aujourd’hui, le cancer du sein est devenu le champion de toutes les maladies répertoriées à l’Organisation mondiale de la santé, le plus “bankable”. Aucune autre ne lui arrive à la cheville », explique Claude Nos, un des huit collègues de Clough. En vingt ans, une soixantaine de centres privés, plus ou moins inspirés de l’institut, se sont multipliés sur le territoire.

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Aujourd’hui, un cancer du sein sur deux se traite en France dans le privé : un paradoxe, quand certains établissements publics dominent les palmarès mondiaux derrière les Etats-Unis, avec une prise en charge à 100 %. A leur façon et selon les expériences personnelles, les conversations de patientes à l’institut tracent un certain portrait de la santé. « Dans l’hôpital de ma région, il y avait 50 personnes au moins dans la salle d’attente quand je suis arrivée, une vraie usine à cancer. Je me suis enfuie », raconte une mère de famille. Elle ne critique pas le public, au contraire, elle salue le dévouement et la compétence. Dans les deux circuits, les soins sont aussi performants. « Mais c’est tout le reste qui m’a fait peur. Le public, pour moi, c’est à la fois notre gloire et notre honte », dit-elle.

Le choix du privé

Une autre patiente se souvient qu’on lui a annoncé son cancer en sept minutes de consultation après une matinée d’attente. « Je voyais les soignants à bout. En repartant, c’est moi qui les ai encouragés. J’avais pitié. » Une troisième explique avoir peu à peu « perdu la foi » : « Je n’étais jamais reçue par les mêmes médecins, impossible d’avoir quelqu’un au téléphone. » On lui a expliqué que dans le public les patients relèvent d’une équipe, pas d’un praticien attitré. « Je voulais un suivi plus personnel, je me noyais. » En passant dans le privé, elle a eu l’impression de trahir. A l’institut, les 3 000 euros du devis l’ont prise de court : ses enfants ont créé une cagnotte en ligne.

Certaines patientes racontent avoir craqué dans « l’après-cancer », la reconstruction mammaire. Tous les établissements publics n’en proposent pas, manque de temps, de blocs, de chirurgiens. Il faut une heure environ pour enlever une tumeur, une reconstruction mobilise une salle pendant deux heures minimum, et nécessite souvent plusieurs interventions. « Vous êtes sauvée. Pour le reste, vous comprendrez qu’on fait d’abord passer les urgences et les cas graves », s’est entendu répondre une employée d’EDF, 60 ans, dans un centre public de lutte contre le cancer. Le praticien a ajouté : « De toute façon, à votre âge, c’est plus la peine. » Pour se montrer devant son époux, elle a entamé une reconstruction. « Est-ce qu’il voudra encore de moi ? »

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Pour sa retraite, une enseignante avait prévu de s’« offrir des nouveaux seins », son cadeau à elle. Sa tumeur va finalement manger le budget. Elle scrute le docteur Clough, guettant un signe où elle déchiffrerait l’évolution de sa maladie. A force, elle a fini par mieux connaître le visage de son chirurgien que celui de son mari. Mais d’où vient son nom, tellement étrange, « Krishna B. Clough » ? Est-il hindouiste ? Bien sûr, elle n’ose pas demander. Sans doute a-t-elle raison. Le chirurgien ne cultive pas l’intimité avec ses patientes.

Le prénom, c’était l’idée de son père, pas hindouiste mais hors du monde, un peintre irlandais marié à une Française, un couple sans le sou, méprisant l’argent et les honneurs. En revanche, le père aimait les belles voitures. Le B., c’était pour Bentley, une autre de ses folies. Seule option du fils : un travail acharné pour s’en sortir. Sa réussite s’est d’abord matérialisée sous forme de chaussures. Tout jeune, il commence à les aligner chez lui, luxueuses, brillantes, exposées sur des embauchoirs comme des bijoux dans leur écrin. La fierté le submerge quand il dévoile sa collection à sa mère, des dizaines de paires. Elle lâche : « C’est obscène. »

ISABEL ESPANOL

Dans son bureau, Marie Monfort, assistante médicale et responsable administrative, voit des situations qui n’existaient pas il y a dix ans. Pour payer, une patiente contracte un crédit. Une autre renonce aux vacances, « je culpabilise par rapport aux gamins », dit-elle. L’autre raconte sa gêne de faire appel à ses parents. Longtemps, le rôle des mutuelles contribuait plus ou moins à limiter l’écart entre public et privé. Une réforme portée en 2016 par Marisol Touraine, alors ministre de la santé, a plafonné de facto les remboursements de certaines complémentaires de santé, creusant davantage le fossé. Comme une écolière, une patiente fait ses calculs à côté de l’assistante. Sa mutuelle ? Les cotisations lui reviennent finalement plus cher que ce qui est pris en charge. « Vous croyez que j’ai le droit de l’arrêter ? », demande-t-elle.

Vers une judiciarisation

Une très vieille femme entre dans le cabinet d’Isabelle Sarfati, paupières roses, presque translucides, et un cancer que rien ne terrasse. « Je veux des beaux seins, comme au cinéma, pour qu’on m’enterre avec. » Une styliste, 50 ans, lui succède. Elle hésite, faire une reconstruction mammaire ou pas. « Ce serait la classe, non, de ne plus rien avoir du tout ? » En revanche, elle voudrait gonfler ses lèvres. « On voit que vous avez déjà fait des injections. Ça va faire trop », avertit la docteure Sarfati. La styliste : « Justement : si j’ai moins de seins, je veux plus de bouche ! Il faut avoir quelque chose à afficher, tout de même. »

La conversation glisse sur la chirurgie esthétique. Elle pense à un lifting, « mais les chirurgiens cotés ne discutent pas en dessous de 50 000 euros ». Tant pis, trop tentant, elle ira.

« Et le baby botox, vous me le conseillez, docteure ? »

La chirurgienne : « C’est la même quantité au même prix. Le nom vise à rendre la chose plus légère, pas à baisser le tarif. »

Dans le miroir, c’est à présent une petite femme blonde qui se regarde. Jusqu’à présent, jamais elle ne s’était montrée tout à fait nue devant quelqu’un. D’un doigt accusateur, elle désigne un détail qu’elle est la seule à voir : ce sein-là, le gauche, il a tendance à regarder vers l’extérieur. Sans cette « difformité » – c’est son terme –, sa vie serait différente, entièrement. Elle en est persuadée. Le début de chaque relation est un enfer pour elle. Faut-il signaler ce sein gauche à son partenaire ? Elle ne supporterait pas qu’il le touche. « De toute façon, je ne retire pas mon soutien-gorge pendant les rapports. » Elle le garde aussi sous la douche, si elle craint d’être surprise.

Comme elle fait pour chaque patiente, Isabelle Sarfati la prend en photo. Il y a vingt-cinq ans, la pratique des clichés avant/après était mal vue, déconseillée par l’ordre des médecins qui l’assimilait à de la publicité médicale, interdite en France. Aujourd’hui, cette pratique constitue une garantie en cas de litige, selon le cabinet d’assurances Branchet, 7 000 clients parmi les praticiens libéraux, dont l’institut. Un jour, peut-être, les opérations au bloc aussi finiront par être filmées, un pas de plus vers une judiciarisation du secteur.

Isabelle Sarfati propose à la petite blonde de regarder ses photos avec elle. Ton très doux, ne pas la brusquer. Ne pas sous-estimer ce que la chirurgienne appelle « la force pourrissante d’un complexe ». La patiente est secouée de longs sanglots secs. « Mon rêve, docteure, ce serait de me lever du lit sans avoir à cacher mes seins à mon mec. » Le prix ne l’intéresse pas, prête à tous les sacrifices. Parmi les femmes qui avaient rendez-vous ce jour-là avec Isabelle Sarfati – dont certaines atteintes d’un cancer ou d’une malformation –, la petite blonde est l’une de celles à afficher la détresse la plus profonde.

La nuit tombe, il ne reste que Krishna B. Clough dans l’institut désert. Souvent, les spécialistes du cancer ont besoin de se retirer, seuls, une heure ou deux, avant de rejoindre leurs proches. Ils appellent ça le « sas ». Le grand vide. Le chirurgien finit par rentrer. A 22 h 45, son téléphone bipe : une photo de sein, envoyée par une patiente.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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