Des pistes d’amélioration pour adapter l’hôpital aux évolutions climatique et démographique.

Urgences : « la ressource est rare, nous sommes toujours à flux tendu »

Jean-Bernard Gervais

14 août 2026 https://francais.medscape.com/viewarticle/urgences-ressource-rare-nous-sommes-toujours-2026a1000rne?ecd=a2a

photo du Portrait de la Dre Valérie Debierre
Dre Valérie Debierre

Alors que la France vit à nouveau une vague caniculaire, quid des services des Urgences ? Le point sur ce qui fonctionne – l’amont – et ce qui demande à être amélioré – l’aval – avec la Dre Valérie Debierre, vice-présidente du syndicat Samu Urgences de France (SUdF). La cheffe du service des urgences, du SAMU et du SMUR du Centre hospitalier départemental (CHD) de la Vendée à La Roche-sur-Yon (85) donne des pistes d’amélioration pour adapter l’hôpital aux évolutions climatique et démographique.

Medscape édition française :Tout ne va pas bien aux Urgences, comme l’a montré le témoignage d’une patiente de 85 ans, Nino-Anne Dupieux, qui est restée 6 jours sur un brancard sans qu’on ne lui prodigue le moindre soin, mais le système s’est quand même montré résilient pendant les dernières canicules. Qu’en est-il exactement ?

Dre Valérie Debierre : Sur l’amont, un certain nombre de choses ont déjà été mises en place, notamment avec la généralisation des services d’accès aux soins (SAS) et la collaboration avec la médecine de ville et cela fonctionne plutôt bien. On l’a vu lors des épisodes de canicule du mois de juin : les SAMU ont enregistré une hausse de 30 à 40 % des appels, mais cela ne s’est traduit que par une augmentation d’environ 10 % de la fréquentation des urgences. Cela signifie que la régulation permet de trouver d’autres solutions que le passage aux urgences pour une partie des patients. Cette structuration de l’amont est donc déjà opérationnelle, même si elle peut encore être améliorée, notamment dans certaines filières comme la psychiatrie ou la gériatrie. Le problème n’est pas seulement le nombre de lits aigus disponibles, mais aussi le type de lits. Les besoins portent aujourd’hui davantage sur la gériatrie et la médecine polyvalente que sur des lits d’hyper-spécialité. Il peut donc y avoir des lits disponibles dans un hôpital, mais qui ne correspondent pas au profil des patients présents aux urgences. Aujourd’hui, on dispose parfois de lits très spécialisés, alors qu’il manque des lits polyvalents ou orientés vers la gériatrie.

Si l’on comprend bien, l’amont s’est amélioré, mais l’aval reste très insuffisant. Faut-il nécessairement créer de nouvelles structures médico-sociales pour résoudre ce problème ?

Il faut déjà que les structures existantes puissent fonctionner. Aujourd’hui, il y a aussi de fortes tensions sur les ressources humaines, médicales comme paramédicales, qui font qu’un certain nombre de lits de soins de suite existants sont fermés faute de personnel.

Avant même d’ouvrir des lits supplémentaires, il faut donc s’assurer que les lits existants puissent être réellement ouverts et fonctionner. Il y a aussi un enjeu d’organisation des suites d’hospitalisation pour les personnes âgées, avec les structures médico-sociales, les soins de suite, mais aussi l’offre de soins de ville. L’hospitalisation à domicile, par exemple, ou d’autres dispositifs de ce type, mériteraient probablement d’être davantage développés qu’ils ne le sont aujourd’hui.

Le problème des climatiseurs, c’est le délai entre la décision, la commande, les éventuelles ruptures de stock et la livraison.

Venons-en à l’aspect conjoncturel, avec les vagues de chaleur successives. Les hôpitaux ne semblent pas adaptés à ces épisodes de chaleur, mais on n’a pas connu la même hécatombe qu’en 2003 en matière de morbidité et de mortalité. Comment l’expliquez-vous ? 

Je pense d’abord que des enseignements ont été tirés de la canicule de 2003. Il existe aujourd’hui une réactivité plus importante, notamment vis-à-vis des personnes âgées, avec des consignes de réhydratation, les plans blancs et une sensibilisation plus large. La communication et la prévention ont probablement permis d’accroître la vigilance. Je l’interprète ainsi, même si je n’ai pas d’explication scientifique précise. Les réflexes sont davantage installés, notamment pour prévenir l’hyperthermie.

L’entourage, les professionnels en EHPAD et les équipes hospitalières sont plus sensibilisés. À l’hôpital, certains dispositifs se mettent en place, comme le recours à des bénévoles pour aider à hydrater les patients et libérer du temps soignant. Tout cela découle, je pense, des enseignements de 2003.

Pour toutes les nouvelles structures hospitalières, il est clair qu’il faut intégrer l’évolution climatique et prévoir des locaux adaptés.

La ministre a annoncé l’envoi de 33 000 climatiseurs dans les services, ainsi qu’une enveloppe de 100 millions d’euros pour adapter le bâti. Que pensez-vous de ces mesures ? Les climatiseurs d’appoint sont-ils nécessaires et suffisants ?

Le problème des climatiseurs, c’est le délai entre la décision, la commande, les éventuelles ruptures de stock et la livraison. Même lorsque l’autorisation de commander est donnée, toute une chaîne administrative et logistique se met en place, ce qui crée une vraie latence. Le risque, c’est que les climatiseurs arrivent une fois l’épisode de chaleur passé. Il y a là une difficulté liée à la machine administrative, mais aussi aux tensions d’approvisionnement. Ce n’est donc pas si simple. Concernant le bâti, il est indispensable de mener une réflexion. On peut considérer que cette année est particulière, mais plus les années avancent, plus il faudra s’habituer à ces épisodes de canicule. Il faut donc travailler sérieusement à l’amélioration des bâtiments hospitaliers.

Cette réflexion ne doit d’ailleurs pas concerner uniquement les hôpitaux. Beaucoup de bâtiments sont vieillissants, et certains ne pourront sans doute être que partiellement améliorés. En revanche, pour toutes les nouvelles structures hospitalières, il est clair qu’il faut intégrer l’évolution climatique et prévoir des locaux adaptés.

Quand l’hôpital public est en tension, l’articulation avec les cliniques privées mériterait d’être renforcée.

Un point semble moins abordé par les syndicats comme par la ministre : les ressources humaines. En août, les établissements sont-ils suffisamment dotés pour faire face aux canicules et au travail quotidien dans les services d’urgence ?

L’hôpital est en tension permanente depuis quatre ou cinq ans. La période estivale, en particulier le mois d’août, accentue évidemment les difficultés, car les personnels prennent leurs congés. On fait appel à des remplaçants, mais la ressource est rare. Nous sommes toujours en flux tendu. Dès qu’un arrêt de travail survient, il devient difficile de le remplacer. Pendant les épisodes caniculaires, il faut préserver le temps soignant. Tout ce qui concerne l’hydratation, le passage dans les chambres pour vérifier que les patients hospitalisés n’ont pas besoin d’être rafraîchis ou réhydratés nécessite des ressources complémentaires. On essaie donc de faire appel à des bénévoles ou à du personnel administratif pour épargner la ressource soignante, qui est déjà en tension permanente.

La charge de travail aux urgences est-elle bien répartie entre le public et le privé, notamment les cliniques ? 

C’est très inégal selon les territoires et selon les structures. Les typologies de patients ne sont pas les mêmes. Les cliniques privées prennent davantage en charge des patients en ambulatoire ou pour des prises en charge courtes.

Les patients polypathologiques, ceux qui présentent des pathologies graves, ainsi que les personnes âgées, sont davantage pris en charge dans les services d’urgence des hôpitaux publics que dans les cliniques privées. Les besoins d’hospitalisation ne sont donc pas les mêmes.

Des liens existent, mais ils restent inégaux. Il y a probablement des choses à développer dans la collaboration entre public et privé, notamment pour les filières d’hospitalisation. Quand l’hôpital public est en tension, l’articulation avec les cliniques privées mériterait d’être renforcée.

Medscape édition française : Les confédérations syndicales, notamment la CFDT et la CGT, organisent des journées d’action à la rentrée pour protester contre les conditions de travail imposées au personnel hospitalier cet été, en lien avec la canicule, le manque de moyens et le manque de personnel. Elles réclament de nouveaux moyens et un plan de refondation de l’hôpital public. Allez-vous vous y joindre ? Comprenez-vous leurs revendications ?

Ce n’est pas prévu pour le moment. Nous n’en avons pas discuté en interne, et à ce stade rien n’est envisagé dans ce sens.

Jusqu’à six jours d’attente sur un brancard : les urgences débordées cet été

Quentin Haroche

07 août 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/jusqu-six-jours-dattente-brancard-urgences-2026a1000r2j?ecd=wnl_all_260815_jim_top-jim_

Comme chaque année, les départs en congés mettent les services d’urgences en grande difficulté partout en France.

C’est une histoire quelque peu ubuesque qui illustre bien les grandes difficultés qu’ont les services d’urgences à accueillir tous les patients, alors que de nombreux soignants sont en congés. Le mois dernier, Nino-Anne Dupieux, une orléanaise de 85 ans traitée par dialyse depuis six ans, a été admise aux urgences du CHU d’Orléans pour une hémorragie. Elle passera finalement six jours et cinq nuits sur un brancard dans un couloir des urgences, sans jamais être réellement hospitalisée.

« Voici un hôpital immense, sans chambre pour moi, sans lit » raconte l’ancienne élue locale dans le récit qu’elle fait de son passage aux urgences chez nos confrères d’ICI Centre-Val-de-Loire. Elle y décrit des scènes d’ « enfer » et le « scandale absolu » de sa prise en charge. « On m’a trouvé une place le long d’un couloir bordé de bout en bout d’autres brancards occupés par des corps en souffrance » raconte la patiente. « Il n’y avait jamais de chambre disponible pour moi, même si on en m’en promettait une, jour après jour ». Si elle ne rejette nullement la faute sur les soignants (« des anges en enfer, tellement humains, tellement bienveillants » dit-elle), elle ne comprend pas que le CHU d’Orléans, « qui se targue sur le plan médical et chirurgical d’être équipé des derniers progrès de la médecine », n’ait pas pu trouver une place pour elle. Elle a fini par quitter l’hôpital après cinq nuits, contre avis médical.

Des services d’urgences fermés pendant plusieurs jours

Dans un communiqué publié en réponse au récit de Nino-Anne Dupieux, le CHU d’Orléans a répondu qu’ « il est exceptionnel qu’un patient reste plus de 48 heures sur un brancard au sein de son service des urgences » mais que « certains patients peuvent connaître des délais d’attente supérieurs aux standards habituels de l’établissement ». La direction explique également que plusieurs lits d’hospitalisation d’aval étaient fermés à cause de départs en congés de soignants.

Le cas de l’hôpital d’Orléans n’est malheureusement pas isolé. Les difficultés des services d’urgences à accueillir les patients et à fonctionner correctement l’été lors des départs en congés des soignants sont malheureusement devenues un tube de l’été lancinant. Dans le meilleur des cas, les services d’urgences se contentent de mettre en place un système de régulation obligatoire par le 15 (mais les soignants libéraux étant également en congés, il est souvent complexe pour les patients de trouver des alternatives aux urgences). 

Mais parfois, les services d’urgences sont, face au manque de personnel, contraints de fermer leurs portes la nuit voire complètement pendant plusieurs jours. La presse locale en donne de nombreux exemples, notamment dans les zones rurales : à Mayenne, Crest, Angers, Mamers, Dinan ou encore à Ancenis, les services d’urgences sont fermés pendant plusieurs jours cet été.

Une nouvelle canicule qui pourrait aggraver la situation

Des fermetures temporaires qui entrainent évidemment de lourdes conséquences pour les unités des villes voisines, vers lesquelles les patients se reportent. Ainsi, en Gironde, les urgences de la petite ville de Sainte-Foy-la-Grande seront fermées jusqu’à fin septembre. En conséquence, les urgences des villes voisines de Bergerac et Libourne, également en manque de personnel, sont débordées : à Libourne, le temps d’attente moyen aux urgences est de dix heures.

Aussi grave que soit actuellement la situation, elle pourrait encore s’aggraver dans les jours à venir. En effet, les services météorologiques prévoient une nouvelle canicule d’une forte intensité la semaine prochaine, la cinquième depuis le début de l’été, qui devrait donc engendrer un afflux de patients.

« La problématique des ressources humaines médicales est toujours aussi aiguë à l’échelle nationale » commentait déjà il y a un an le Dr Marc Noizet, président du syndicat SAMU Urgences de France. « Sur le terrain, on a l’impression de se répéter, on est en surchauffe. C’est devenu tout le temps très dur, parfois, c’est juste un peu moins dur ». Depuis cette alerte, peu de mesures concrètes ont été prises. En juin dernier, le ministère de la Santé a cependant présenter un nouveau plan de désengorgement des urgences, reposant essentiellement sur le renforcement du service d’accès aux soins (SAS) et une meilleure gestion des lits d’aval.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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