« Plusieurs milliards d’euros » sans modifier son modèle agro-industriel, en demandant encore de l’argent public pour les victimes agricoles du climat.

Changement climatique : « L’agriculture dite “conventionnelle” est le seul secteur qui fait la sourde oreille aux recommandations scientifiques »

Tribune

Gilles LuneauJournaliste et réalisateur

Il existe des scénarios pour sauver la filière, mais il faudrait que la FNSEA, premier syndicat agricole de France, les accepte et ne reste pas arc-boutée sur un modèle économique menacé de péremption, estime le journaliste et réalisateur Gilles Luneau, dans une tribune au « Monde ».

Publié hier à 16h30 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/14/changement-climatique-l-agriculture-dite-conventionnelle-est-le-seul-secteur-qui-fait-la-sourde-oreille-aux-recommandations-scientifiques_6746265_3232.html

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Canicules, incendies, sécheresses, vagues de chaleur… L’agriculture européenne est confrontée aux assauts du dérèglement climatique, et, avec elle, l’ensemble de la chaîne alimentaire. Arnaud Rousseau, le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), a eu raison de sonner l’alarme sur Franceinfo, samedi 8 août, mais tort de réclamer « plusieurs milliards d’euros » sans autre formalité que de demander de l’argent public pour les victimes agricoles du climat.

Les agriculteurs se trouvent assurément dans une situation de détresse, et la solidarité nationale doit s’exprimer pour leur venir en aide. Sans agriculture, pas de nourriture. Il est bon de rappeler que la filière porte la société. Baisse du rendement des grandes cultures, fruits et légumes grillés par la chaleur et en manque d’eau, prairies desséchées sans espoir de regain, élevages touchés par un manque de fourrage et victimes d’énormes taux de mortalité, avec une maltraitance animale vertigineuse, recul de la production laitière : autant d’impacts qui dégradent la trésorerie des fermes, altèrent la santé des agriculteurs et menacent la sécurité alimentaire du pays.

Historiquement, la situation est inédite, mais le fait qu’elle soit appelée à se répéter n’est, lui, ni surprenant ni exceptionnel. Les scientifiques l’annoncent depuis des décennies. Le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) date de 1990, et les cinq autres qui ont suivi ont confirmé et précisé les trajectoires de réchauffement global de la Terre. Les scientifiques ont pensé, expérimenté et chiffré l’indispensable approche systémique climat-biodiversité, la seule capable d’atténuer les émissions de gaz à effet de serre et d’enclencher la mutation de nos modes de vie, en adéquation avec les limites planétaires.

Impasse

Les transports, le bâtiment et les travaux publics, l’énergie et l’industrie ont amorcé leur grand virage vers la durabilité, et la société leur a embrayé le pas. L’agriculture dite « conventionnelle », dont M. Rousseau dirige le syndicat le plus important, est le seul secteur qui fait la sourde oreille aux recommandations scientifiques. Il parle aujourd’hui de « catastrophe » et sollicite « des milliards d’euros » pour l’agriculture.

Cependant, l’argent n’est qu’une rustine de trésorerie qui n’apporte aucun remède à la cause principale : l’impasse climatique, écologique, sanitaire et économique du modèle agro-industriel français. En matière de climat, les années à venir seront tout aussi difficiles pour l’agriculture, et les chèques de 2026 n’auront rien résolu.

La géopolitique pèsera toujours sur les engrais de synthèse, le climat continuera sa course vers une hausse des températures de 4 °C en moyenne, avec les conséquences délétères que cela implique pour l’agriculture. A l’échelle mondiale, même la coalition de grandes entreprises agroalimentaires One Planet Business for Biodiversity chiffre à 12 000 milliards de dollars (10 400 milliards d’euros) par an les coûts cachés (santé, environnement, social) du maintien de l’agriculture dite « conventionnelle ». Sans transition agroécologique, elle prévoit entre 11 % et 27 % de pertes de production agricole d’ici à 2100.

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Alors, pourquoi un tel aveuglement ? Pourquoi défendre un modèle agronomique que plus aucun scientifique avisé ne défend ? Pourquoi conduire l’agriculture française à sa perte, en l’encourageant à poursuivre la même trajectoire, elle qui représente 19 % des émissions totales de gaz à effet de serre ? Pourquoi réclamer de l’argent pour continuer à acheter des engrais de synthèse dont le prix dépend de celui du gaz et de l’ouverture du détroit d’Ormuz ? Pourquoi ne pas accepter de convertir l’agriculture aux pratiques qui renforcent la vie du sol, restaurent le cycle de l’eau et s’appuient sur les écosystèmes pour prospérer ?

Des dizaines de milliers de fermes (61 853 en bio, auxquelles s’ajoutent celles en biodynamie, en agroforesterie, en agriculture de conservation des sols, en agriculture régénératrice et en permaculture) démontrent, sur 3 millions d’hectares, que l’on peut produire autrement qu’en fragilisant la santé des sols, l’accès à l’eau et les écosystèmes… Or, les solutions existent chez les paysans voisins des adhérents de la FNSEA, voire chez ses membres les plus éclairés cultivant en bio ou ralliés à des pratiques préservant la vie biologique des sols (7 % des administrateurs de la fédération font des productions labellisées bio).

Alliances à nouer

On peut parler de décalage entre le discours de la direction du premier syndicat agricole de l’Hexagone et la pratique agronomique d’une partie de ses affiliés. De grands groupes agroalimentaires (Nestlé, Mondelez, Bel, Danone…) et des coopératives (Terrena, Vivescia…) rétribuent aujourd’hui les pratiques agricoles rompant avec le modèle conventionnel. Par exemple, le programme « Harmony » de Mondelez verse une prime à la tonne pour le blé cultivé selon les principes de l’agriculture régénératrice. Des cabinets de conseil en stratégie, tel le Boston Consulting Group, plaident pour la restauration de la biodiversité.

La crise géopolitique des engrais de synthèse, le climat, les pollutions agricoles de l’eau et de l’environnement sonnent l’heure de l’agriculture durable. Pourtant, la direction de la FNSEA semble arc-boutée sur un modèle rendu obsolète par le changement climatique. Elle réagit comme si les agriculteurs devaient supporter seuls le poids de la métamorphose de la société, alors qu’ils en sont certes un maillon essentiel, mais qui peut compter sur l’ensemble de la chaîne de valeur alimentaire. Il faudrait simplement que la FNSEA le veuille.

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Alors, oui, le pays se fera un devoir de cofinancer la transition avec des alliances à nouer territoire par territoire. Parce que le territoire est le lieu et le chemin de l’accord à retrouver avec la nature, mais aussi l’espace de réconciliation de la FNSEA avec la société. Une enquête menée en 2024 par le groupe de réflexion The Shift Project révèle que plus de 80 % des agriculteurs souhaitent adopter des pratiques agronomiques plus durables, et que seulement 7 % s’y refusent. Alors, plusieurs milliards d’euros pour l’agriculture ? Oui, à condition que leurs bénéficiaires s’engagent dans l’agroécologie, avec des résultats suivis et vérifiés.

Gilles Luneau est journaliste et réalisateur, auteur de « La Forteresse agricole. Une histoire de la FNSEA » (Fayard, 2004), et de « L’Atlas du climat » (Autrement, 2021, 4e édition en 2026), avec François-Marie Bréon.

Gilles Luneau (Journaliste et réalisateur)

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2026/08/10/quatrieme-arret-de-la-centrale-nucleaire-dedf-a-golfech/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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