Les investissements record de la tech américaine ne font plus rêver les marchés
La capacité des géants américains de convertir ces dépenses en profits n’est pas acquise. Le coût de la dette et le prix des puces mémoires, qui a sextuplé en 2025, rendent l’équation d’autant plus complexe.
Par Lucie Robequain
Publié le 05 août 2026 à 17h19, modifié le 06 août 2026 à 09h13 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/08/05/les-investissements-record-de-la-tech-americaine-ne-font-plus-rever-les-marches_6739441_3234.html?srsltid=AfmBOorYh94I2cvyYlOlzfog70iIz32w0XFV1qyT4E5glWWm4gzBcfLd

La tech américaine semble être entrée en cellule de dégrisement. Après des mois d’ivresse et de surenchère financière, les montagnes d’investissements qu’elle engage pour remporter la bataille de l’intelligence artificielle (IA) inquiètent plus qu’elles n’enthousiasment. Les annonces, ces derniers jours, de nouveaux projets à hauteur de centaines de milliards de dollars ont été systématiquement sanctionnées en Bourse.
Le PDG de SpaceX, Elon Musk, qui clôturait mardi 4 août la séquence des résultats trimestriels des champions de la tech, n’a ainsi tiré aucun bénéfice du quasi-doublement du chiffre d’affaires de son entreprise au deuxième trimestre (à 7,8 milliards de dollars, soit plus de 6,75 milliards d’euros). Le simple fait d’avoir annoncé un doublement de ses investissements en IA d’avril à juin (à 16 milliards de dollars) et des dépenses équivalentes lors des deux prochains trimestres lui faisait perdre 12 % à l’ouverture de Wall Street.
Introduite en Bourse le 12 juin, SpaceX a perdu la moitié de sa valeur depuis son sommet, atteint le 16 juin – l’action culminait alors à 225 dollars. La croissance de la branche IA a beau être spectaculaire, grâce aux contrats noués avec Anthropic et Google, elle ne suffit pas à combler les pertes, qui ont encore dépassé les 500 millions de dollars au cours du deuxième trimestre.
L’inquiétude est loin de se cantonner au seul Elon Musk. Les géants américains (Amazon, Google, Microsoft, Meta…) ont collectivement dépensé 450 milliards de dollars en 2025 pour investir dans les semi-conducteurs, l’IA et l’énergie nécessaire pour alimenter le tout. Ils prévoient de porter leurs efforts à 900 milliards cette année, puis à 1 400 milliards en 2027.
Effondrement des stocks
Le patron de Meta, Mark Zuckerberg, qui présentait les résultats du groupe mercredi 29 juillet, souhaite ainsi doubler la mise sur l’IA cette année, avec des investissements qui pourraient atteindre 145 milliards de dollars. L’action Meta a immédiatement cédé 7 % après ces annonces. Même sanction pour Alphabet, maison mère de Google, qui a vu sa capitalisation fondre de 7 % en vingt-quatre heures après avoir relevé ses perspectives d’investissements de 10 milliards de dollars pour 2026.
« Ces investissements ne sont rentables que si les gens se mettent à utiliser massivement l’IA. Rien n’est acquis de ce point de vue là », explique Gilles Moëc, chef économiste du groupe Axa. Selon une étude publiée le 22 juillet par l’université du Texas à Austin, environ 33 % des salariés utilisent l’IA au travail. Ils étaient 46 % il y a un an. Le prix des puces mémoires, essentielles pour gérer les tâches d’IA, ajoute à l’inquiétude. Il a sextuplé en 2025, selon une étude publiée par la banque Morgan Stanley.
Lire aussi le décryptage | IA : la folle course des géants américains de la tech
En cause, le déséquilibre entre l’offre et la demande, et la difficulté à trouver les matières premières pour produire les puces, notamment l’hélium, qui était largement fourni par le Qatar jusqu’alors. Le blocage du détroit d’Ormuz a provoqué un effondrement des stocks et donc une flambée des prix. « La tech a longtemps contribué à la désinflation. On s’aperçoit maintenant qu’elle est plutôt inflationniste », poursuit Gilles Moëc.
A cela s’ajoute une troisième inquiétude : le coût de la dette, qui rend ces projets difficilement soutenables. « Jusqu’à l’an dernier, les groupes américains finançaient ces investissements massifs grâce à leurs profits. Depuis, ils recourent à la dette », explique Gilles Moëc. Les géants de la tech ont ainsi emprunté collectivement plus de 400 milliards de dollars cette année. Or, les taux d’intérêt de la Réserve fédérale américaine (Fed), qui déterminent le coût auquel empruntent les entreprises, ne baissent pas comme ils l’espéraient : la banque centrale les a laissés inchangés le 29 juillet, au grand désespoir de la Maison Blanche.
Modèles alternatifs en Chine
Le nouveau patron de la Fed, Kevin Warsh, avait pourtant été adoubé par Donald Trump, dans l’espoir qu’il rende le coût de l’argent plus abordable. Il n’en prend pas le chemin pour l’instant, et il est probable que le statu quo perdure lors de la prochaine réunion de la Fed, le 16 septembre. « Le coût de la dette était un non-sujet. Il s’impose de nouveau dans l’équation des entreprises », résume Gilles Moëc.
L’équation se complique d’autant plus que des modèles alternatifs se développent ailleurs, à moindre prix. Les dernières nouvelles venues de Chine laissent penser que les Occidentaux cèdent du terrain dans la course aux semi-conducteurs et à l’IA.
Le 27 juillet, Pékin a fait savoir qu’il serait bientôt en mesure de graver des puces avec la technologie lithographique la plus avancée au monde (la lithographie DUV), grâce à une entreprise étatique baptisée « Aishengna ». Il espère ainsi s’affranchir de sa dépendance aux Occidentaux, au premier rang desquels le néerlandais ASML, qui conçoit les meilleures machines de fabrication de semi-conducteurs. Pékin réduirait aussi le pouvoir de nuisance de Donald Trump, qui impose un embargo sur ces machines depuis plusieurs mois pour freiner le progrès technologique de la Chine.
Lire aussi | Ces IA chinoises qui font trembler la Silicon Valley
Les fabricants chinois CXMT et SMIC accéderaient ainsi aux meilleurs outils pour rattraper leur retard dans le domaine des semi-conducteurs, largement dominé par les Taïwanais, les Japonais, les Sud-Coréens et les Américains. La nouvelle a provoqué un vent d’euphorie à la Bourse de Shanghaï. Le jour même où le gouvernement faisait ces annonces, CXMT réalisait une introduction en Bourse époustouflante : il a presque quintuplé sa valorisation et raflé au passage le titre de première capitalisation chinoise. Une réussite qui lui donne une assise financière confortable et l’espoir de rivaliser à terme avec les meilleurs acteurs occidentaux.
Au-delà des géants américains, le doute saisit aussi les champions asiatiques : l’indice coréen Kospi, dominé par les deux grands fabricants de puces mémoire que sont Samsung et SK Hynix, a cédé un tiers de sa valeur en juillet. L’Europe n’est pas totalement épargnée : le fabricant allemand de puces Infineon et le géant de la lithographie ASML sont également secoués en Bourse.
La tech inquiète d’autant plus qu’elle constitue l’un des moteurs essentiels de l’économie mondiale. En Asie, elle compense partiellement les difficultés provoquées par la guerre en Iran et les soubresauts du marché pétrolier. Aux Etats-Unis, elle permet d’enrichir les particuliers, qui investissent beaucoup en Bourse, et d’occulter les difficultés de pouvoir d’achat des classes moyennes. La tech n’a, de fait, jamais autant pesé dans la Bourse américaine (35 % de l’indice S&P 500, qui représente les 500 plus grandes sociétés cotées). « Un renversement de tendance embarquerait l’ensemble des indices boursiers et, par ricochet, les ménages américains. Il aurait un impact considérable sur la croissance américaine, qui pourrait se répercuter in fine sur les Bourses européennes », explique Gilles Moëc.
L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour accéder à cet espace d’échange et contribuer à la discussion.S’abonner