Les personnes atteintes d’un cancer du sang sont toujours plus nombreuses, malgré les progrès
Une étude publiée mardi 4 août constate que des traitements permettent aux malades de vivre plus longtemps, mais que la mortalité ne faiblit pas toujours, selon les affections. En cause : la hausse de l’incidence. Les pesticides sont parmi les facteurs de risque identifiés.
Les malades de cancer du sang sont de mieux en mieux soignés, mais c’est une victoire en trompe-l’œil, car ils sont de plus en plus nombreux. C’est ce que souligne Pierre Sujobert, professeur d’hématologie à l’université Claude-Bernard et aux Hospices civils de Lyon (Rhône), dans une étude parue mardi 4 août dans la revue médicale HemaSphere, intitulée « Succès thérapeutique et échec épidémiologique en hématologie ».
La médecine spécialisée dans les cancers du sang, l’hématologie, a fait d’indéniables progrès. Entre 1992 et 2017, l’espérance de vie à cinq ans des personnes atteintes de cancers du sang – leucémie, lymphome ou myélome – n’a cessé de progresser. En 1992, seules 31 % des personnes atteintes de leucémie myéloïde étaient vivantes cinq ans après le diagnostic de leur maladie. En 2017, elles étaient 69 % à vivre au moins cinq ans. Les progrès ont également été très importants pour le lymphome non hodgkinien, le myélome multiple, les leucémies aiguës, énumère encore le médecin dans son étude.

Vous voulez comprendre les enjeux de la crise écologique ?
Inscrivez-vous à la « lettre écologie » et recevez notre newsletter un mercredi sur deux.
« Grâce aux traitements, certains cancers du sang sont même devenus des maladies chroniques, avec des rechutes : les malades prennent toute leur vie un médicament par voie orale, leur espérance de vie est comparable à la population générale », détaille pour Mediapart l’hématologue Pierre Sujobert.
Son étude s’intéresse dans un second temps à la mortalité brute, c’est-à-dire au nombre de personnes décédées d’un cancer du sang entre 1975 et 2022. « On pourrait s’attendre à ce qu’elle baisse de manière spectaculaire. Or ce n’est pas toujours le cas », constate l’hématologue. La baisse est très forte pour le lymphome de Hodgkin (− 80 %), les leucémies pédiatriques (− 73 %), la leucémie myéloïde chronique (− 71 %) ou la leucémie aiguë lymphoblastique (− 41 %). Mais la mortalité du myélome multiple n’a diminué que de 3 %, tandis que celle de la leucémie aiguë myéloïde a augmenté de 4 %.
La raison est la hausse de l’incidence de la plupart des cancers du sang. Entre 1975 et 2022, le nombre de nouveaux cas pour 100 000 habitant·es par an a augmenté de 21 % pour la leucémie aiguë myéloïde, de 22 % pour la leucémie pédiatrique, de 26 % pour la leucémie lymphoïde chronique, de 43 % pour le myélome multiple, de 58 % pour la leucémie aiguë myéloïde, et de 69 % pour le lymphome non hodgkinien. « Dans les données américaines, seule l’incidence du lymphome de Hodgkin baisse. Malheureusement, ce n’est pas le cas en France », précise Pierre Sujobert.
« Pour certaines maladies, tous les progrès accomplis par la médecine et l’industrie pharmaceutique sont malheureusement gommés par la hausse de la fréquence des cancers du sang, constate-t-il. Cela a un coût pour tout le monde : un coût humain, car les malades auraient préféré ne pas l’être ; un coût économique, car les traitements sont très chers. »
« Cancer backlash »
La leucémie pédiatrique est emblématique de ce coût humain : « On peut se réjouir que la mortalité globale de cette maladie ait diminué. Mais la réalité est qu’il y a de plus en plus d’enfants malades, souschimiothérapies. » Pour Pierre Sujobert, les médecins devraient se poser une « question fondamentale : comment réduire l’incidence des cancers du sang ? ». Les comportements individuels à risque, comme l’alcool ou le tabac, jouent peu. « Les facteurs de risque les mieux identifiés sont les expositions professionnelles et environnementales, dont les pesticides, les hydrocarbures comme le benzène ou les rayonnements ionisants », énumère l’hématologue.
Des données qui excluent l’âge comme facteur de risque
La hausse de l’incidence des cancers du sang ne s’explique pas seulement par le vieillissement de la population. Dans son étude, Pierre Sujobert a même exclu l’âge comme facteur de risque. Celle-ci s’appuie sur les données des cancers aux États-Unis « en libre accès, exhaustives, et ajustées selon l’âge pour décrire une population théorique dont l’âge ne varierait pas », explique le chercheur.
En France, les données sur les 430 000 cancers ne sont pas aussi précises. Elles sont extrapolées à partir des dix-neuf registres du cancer : ceux du Haut-Rhin, de l’Isère, de la Guadeloupe, de la Manche, de Lille et sa région, etc. Ces registres sont très détaillés, mais ne couvrent que 15 à 20 % de la population.
Dans la cohorte de l’étude française Agrican, qui étudie les cancers dans le milieu agricole, « les agriculteurs ont un surrisque de lymphome non hodgkinien de l’ordre de 10 %, de myélome de l’ordre de 20 %, et de maladie de Waldenström de + 50 % », détaille le médecin. Les pesticides sont parmi les principaux facteurs de risque identifiés. « Tout n’est pas dû aux pesticides, mais clairement, ils font partie des agents cancérigènes, complète le médecin. Il y a par exemple des données vraiment solides qui montrent un lien entre l’exposition au glyphosate et le lymphome non hodgkinien. »
Un recul est possible parce qu’il existe « une offensive idéologique qui réduit les causes du cancer aux seuls comportements individuels ».
« Les médecins doivent intervenir dans le débat public pour que ces données scientifiques soient prises en compte », plaide encore Pierre Sujobert. Il est d’ailleurs l’un des initiateurs de la très large tribune de scientifiques, parmi lesquel·les des médecins, qui ont pris position contre la loi Duplomb en juillet 2025. En juin 2026, il est aussi cosignataire d’une nouvelle tribune contre la loi Duplomb 2. En vain : le texte a été adopté le 20 juillet et prévoit notamment la réintroduction de l’acétamipride et du flupyradifurone, deux insecticides interdits en France.
Un tel recul est possible parce qu’il existe « un cancer backlash », soit « une offensive idéologique qui réduit les causes du cancer aux seuls comportements individuels », argumente Pierre Sujobert aux côtés de Marc Billaud, directeur de recherche en oncologie à Lyon, dans une tribune publiée dans Le Monde en janvier 2026.
À LIRE AUSSIDOSSIER Pesticides et loi Duplomb : le retour en arrière48 articles Pesticides : « Personne n’acceptera de tomber malade pour sauver une filière agricole »
3 février 2026
Pour Pierre Sujobert, les médecins doivent prendre la parole aux côtés des « voix rationnelles, qui s’appuient sur les données de la science », pour contrer « les pseudo-arguments scientifiques distillés dans certains médias, sur les réseaux sociaux, qui ne tiennent pas la route mais qui sont entendus par les dirigeants politiques ». Un registre national des cancers a été créé le 1er janvier. Il est piloté par l’Institut national du cancer. Mais cela prendra quelques années pour qu’il fournisse des données précises sur l’évolution du nombre et du type de cancers sur l’ensemble du territoire français.