Port-Cros, un parc national en eaux troubles
Selon les informations de « Mediapart », la direction de la plus ancienne aire marine protégée française a couvert, entre 2022 et 2024, des opérations portant préjudice aux espèces de la zone. De manière répétée, des signalements ont été écartés, dans ce parc où les règles de protection étaient déjà limitées.
10 août 2026 à 08h06 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/100826/port-cros-un-parc-national-en-eaux-troubles
ÎleÎle de Port-Cros (Var).– L’annonce est tombée le 8 juin 2026. Trois nouvelles aires de protection marine vont être créées dans les eaux françaises : dans le Finistère, en Guadeloupe et dans les terres australes et antarctiques.
L’objectif : se rapprocher des 14,8 % de surface marine sous protection forte, sur lesquels le gouvernement français s’était engagé un an plus tôt, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, à l’occasion de la troisième conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc 3).
Le même jour, le baromètre Starfish publiait son dernier indicateur : la dégradation de l’océan se poursuit, voire s’accélère, malgré l’extension des protections. Est-ce à dire que ces statuts n’ont aucune efficacité ?
Dans le plus ancien parc maritime de France, où la préservation de la biodiversité est érigée en modèle, cette question se pose. D’après une enquête de Mediapart, ces dernières années, des pratiques y ont entraîné des atteintes à l’écosystème local.

Voulez-vous plonger dans les secrets de fabrication de nos révélations ?
Rejoignez la « lettre enquête » pour découvrir nos coulisses chaque samedi.
Cela commence par un beau matin de juillet 2022. En plein cœur du parc national de Port-Cros, quatre raies, amputées de leurs ailes, sont découvertes par des plongeurs. Ils se trouvent alors au niveau de la bouée des Dalles, au large de l’île de Port-Cros, une zone où la pêche est strictement interdite.
L’endroit est réservé à la plongée et fait partie des rares périmètres du parc où ni les pêcheurs professionnels ni les amateurs et amatrices n’ont le droit de tendre leurs cannes ou leurs filets.
Avertis, les personnels du parc font un constat sur place, prennent en photo les raies mutilées et identifient rapidement l’auteur du méfait. Il s’agit de Pierre Moreira, alors président du comité de pêche du Var et vice-président « Méditerranée » du Synadepa, Syndicat national pour la défense des pêcheurs artisans.
Faire passer le délit pour une contravention
Une semaine plus tard, en pleine nuit, un des gardes du parc aperçoit depuis la côte, auprès de la même bouée, un bateau de pêche. Il s’y rend au petit matin pour verbaliser l’homme pris en flagrant délit. Il s’agit de la même personne, dormant tranquillement dans son embarcation amarrée à la bouée. Accrochés sous le bateau : des casiers pleins de langoustes vivantes.
Contacté par Mediapart, Pierre Moreira indique qu’il y a toujours eu « une tolérance du parc » pour que les pêcheurs puissent s’amarrer aux bouées et qu’il est retourné à celle des Dalles depuis. À propos des raies, il reconnaît en revanche « une connerie ».
« Je m’étais amarré là pour me mettre à l’abri du mistral. J’ai enlevé les ailes des raies mortes que j’avais pêchées à un autre endroit et j’ai jeté les restes là en me disant que les poissons du parc pourraient les manger. J’aurais dû les mettre à la poubelle, mais j’étais vraiment fatigué », détaille-t-il.
D’après des documents internes au parc, transmis par une source à la Maison des lanceurs d’alerte et que Mediapart a pu consulter, aucune suite judiciaire ne sera donnée à ces actes.
« Cela fait dix-huit ans que je mouille ici », s’est alors défendu le pêcheur dans le procès-verbal, indiquant que la prochaine fois, il irait « jeter l’ancre en face sud », dans la posidonie. C’est-à-dire au milieu de ces herbes propres à la Méditerranée où se reproduisent les poissons – un écosystème profondément menacé aujourd’hui.
À LIRE AUSSIPlus de 7 000 aires naturelles protégées sont livrées en pâture aux compagnies pétrolières
14 janvier 2026
Quelques mois plus tard, faisant fi de ce procès-verbal, la direction du parc demande à son agent de condamner le pêcheur à une amende de 135 euros pour « nourrissage ». Un acte qui n’a rien à voir : généralement attribué à des pratiques touristiques, il consiste à jeter de la nourriture aux poissons.
Autrement dit, il s’agit de faire passer le délit pour une simple contravention, plutôt que d’envoyer le PV au procureur, lequel pourrait décider d’ouvrir une enquête. Malgré les demandes répétées de sa hiérarchie, l’agent se refuse à ce tour de passe-passe qui pourrait relever d’un faux en écriture. Un autre agent du parc finira par le faire à sa place.
Pourquoi ce choix d’un traitement administratif plutôt que pénal ? « Les pêcheurs s’amarraient à cette bouée depuis des années, cela ne nous est pas apparu comme un fait important, explique François Victor, directeur adjoint du parc, à Mediapart. Nous avions par ailleurs un climat de forte tension à gérer sur l’île à ce moment-là : le capitaine du port s’était fait agresser physiquement par un restaurateur, c’était ça notre priorité. »
L’affaire pourrait sembler accidentelle. Sauf qu’elle n’est pas la seule à poser question dans l’histoire récente de ce parc national souvent brandi en exemple.
Un animal classé en danger d’extinction capturé
Une autre situation visant une espèce protégée, pouvant relever du braconnage, s’est produite à l’été 2023. Une affaire qui, d’après les informations de Mediapart, vient d’être classée sans suite par le parquet de Toulon.
Dans celle-ci on retrouve deux autres hommes importants du secteur : un membre du conseil économique, social et culturel du parc qui a lui-même participé à la rédaction de la charte de la zone, le pêcheur Christophe Chevallier, et le patron d’un restaurant de l’île voisine du Levant, Anthony Tonetti.
Le premier – qui n’a pas donné suite à nos questions – est revenu au port avec un animal classé en danger d’extinction, un requin mako, l’a vendu au second moyennant un bon de livraison de 180 euros, et la bête s’est retrouvée découpée en morceaux dans le frigo du restaurant Le Gambaro. Aucune déclaration de prise accidentelle n’a été faite auprès des autorités du parc, comme cela doit se faire en pareil cas.
Le restaurateur s’est même vanté de la prise sur les réseaux sociaux, attirant l’attention du journaliste Hugo Clément, mais aussi de l’organisation environnementale Sea Shepherd, qui a porté plainte pour « atteinte à la conservation d’espèce animale non domestique-espèce protégée ». La capture, mutilation, détention ou mise en vente d’une telle espèce est passible de trois ans de prison et 150 000 euros d’amende.

Contacté par Mediapart, le restaurateur Anthony Tonetti assure aujourd’hui qu’il s’agissait, selon lui, d’un « requin peau bleue » – autrement dit, une espèce dont la pêche était autorisée –, bien qu’il ait fait mention d’un « requin mako » à l’époque sur les réseaux sociaux. Il fait d’ailleurs savoir, en dépit de l’incohérence des dates, que « le requin mako était autorisé à la pêche en Méditerranée jusqu’en 2022 ».
Malgré la vigilance de plusieurs agent·es du parc, que Mediapart a interrogé·es, sur cette prise non autorisée et sur la saisie alors effectuée dans le restaurant, la direction du site, elle, n’est guère allante pour mener l’enquête.
Si les personnes mises en cause sont convoquées pour des auditions à la gendarmerie de Toulon pour « détention », « transport » et « cession » non autorisées d’une « espèce protégée » et « atteinte illicite en bande organisée à la conservation d’une espèce protégée ou de son habitat », les procès-verbaux de ces auditions, eux, se volatilisent mystérieusement.
D’après les documents rassemblés par la Maison des lanceurs d’alerte et comme le racontait Le Canard enchaîné en décembre 2025, un des agents qui avaient mené ces auditions, visé par des menaces en interne, est en outre écarté de son poste du jour au lendemain, sans plus pouvoir accéder au dossier.
La pochette verte à rabat barrée du mot « Mako » qui contenait les PV disparaît de son bureau, et la procédure s’arrête là. « Ce sont les agent·es qui ont procédé aux auditions qui ont égaré ces PV », estime le directeur adjoint du parc, François Victor, qui reconnaît ne pas avoir voulu relancer la procédure.
« En l’absence notamment des procès-verbaux de constatation », précise à Mediapart le parquet, la procédure a été finalement classée sans suite le 16 juillet « en raison de son irrégularité ». Les deux hommes en cause dans cette affaire d’août 2023 n’ont donc jamais été inquiétés.
Un retraité du parc rappelé pour réguler les sangliers
D’autres pratiques problématiques au sein du parc sont par ailleurs constatées dès l’automne 2023. Cette fois, c’est sur la partie terrestre que les choses se passent. Il s’agit de réguler la présence de sangliers qui, devenus extrêmement nombreux depuis leur arrivée sur l’île de Port-Cros en 2008, détruisent les nids des puffins yelkouans, une espèce d’oiseaux protégée, qui trouve là l’un de ses uniques lieux de reproduction en France.
Plutôt que de faire appel à ses agent·es habilité·es ou de procéder à une battue administrative, comme cela se fait lorsqu’il faut réguler un prédateur considéré comme invasif, la direction du parc délègue alors le travail… à un agent retraité, Claude Lefebvre, et ce, avant que la préfecture délivre l’autorisation préalable nécessaire aux tirs sur l’animal.
À LIRE AUSSIÀ Porquerolles, des bouées pour préserver la posidonie
23 juillet 2023
Selon plusieurs témoignages concordants recueillis par Mediapart et les documents que nous avons pu consulter, cet homme utilisera, sur décision de la direction, le fusil à vision thermique du parc – une arme de guerre nécessitant une habilitation spéciale qu’il n’avait pas.
Contacté, Claude Lefebvre précise qu’il n’a « pas tiré avant d’avoir les autorisations nécessaires » : « Au début, je faisais du repérage », dit-il. L’intéressé sera par ailleurs logé sur l’île pendant plus de trois mois… pour, in fine, six bêtes officiellement abattues sur une population estimée alors à près de deux cents individus. Autrement dit, un résultat sans effet au regard de la mission qui lui a été confiée.
Un an plus tard, deux battues administratives et des piégeages réalisés dans les règles avec la brigade de louveterie tueront cent soixante sangliers.
Au bout d’un moment, j’ai compris qu’il ne fallait pas toucher aux pêcheurs professionnels. Il y avait des PV à ne pas faire si l’on ne voulait pas s’attirer des ennuis.
Un ancien agent du parc national de Port-Cros
« Claude Lefebvre est un ancien agent du parc et il n’y avait plus personne en capacité de faire ces tirs, justifie aujourd’hui le directeur adjoint. Il n’y avait rien de problématique à le faire travailler. »
Derrière ces histoires de chasse au sanglier, du requin mako et des ailes de raie, c’est en réalité un ensemble de pratiques propres au parc national de Port-Cros qui suscite des interrogations.

Plusieurs agent·es qui ont voulu mener les procédures dans les règles pendant cette période estiment, auprès de Mediapart, avoir été découragé·es par leur hiérarchie dans leur travail et dénoncent des pressions pouvant relever du harcèlement moral.
« J’avais pour ordre de m’occuper des touristes et pas des pêcheurs, explique ainsi une personne alors en poste au parc national de Port-Cros, qui a requis l’anonymat. Il fallait éviter de dresser des PV contre eux. Nous n’avions par ailleurs pas les moyens matériels ni humains de contrôler la pêche. »
« La direction nous demandait de choisir un camp, pas d’être intègres, dit une autre. Moi qui voulais faire appliquer les règles, je suis devenu pour la direction celui qui faisait mal son travail, qui n’avait pas “l’esprit parc”. » « Au bout d’un moment, j’ai compris qu’il ne fallait pas toucher aux pêcheurs professionnels. Il y avait des PV à ne pas faire si l’on ne voulait pas s’attirer des ennuis », ajoute une troisième.
Mis en cause dans ces témoignages, le directeur adjoint du parc, François Victor, fait savoir qu’« une enquête interne » a été menée. « Elle a montré qu’il n’y avait pas de harcèlement moral, expose-t-il. Pour moi, il s’agit de personnes qui sont déçues de leur passage au parc, qui n’ont peut-être pas obtenu ce qu’elles voulaient. »
Ces personnes dénoncent toute une zone réglementée qui ne remplit pas sa mission : veiller sur des écosystèmes et protéger le vivant. Mais le parc national de Port-Cros est-il vraiment là pour cela ?
« C’était un aquarium »
Premier parc maritime à avoir été créé, sous l’impulsion d’André Malraux en 1963, quelques mois après le tout premier parc national que fut celui de la Vanoise, dans les Alpes, il se révèle, au-delà des délits identifiés plus haut, inefficace à préserver ce qu’il est censé protéger (lire l’encadré).
Il faut dire que les quelque no-take zones (« zones de non-prélèvement ») au pied des falaises de silice ne totalisent qu’une trentaine d’hectares sur l’ensemble, soit 0,05 % de la surface totale du parc. À titre de comparaison, la zone interdite à la chasse du parc national des Écrins, dans les Alpes, englobe plus de 50 % de sa superficie totale.
Une biodiversité peu protégée
Plusieurs travaux scientifiques montrent que les populations animales présentes dans l’enceinte du parc ne se portent pas forcément mieux là qu’ailleurs en Méditerranée.
Selon l’« Inventaire des poissons côtiers en Méditerranée française », publiéen février 2026, il n’y a pas de différence significative en termes de biodiversité entre l’aire marine protégée de Port-Cros et d’autres endroits de la côte méditerranéenne.
Selon une autre étude publiée en 2017, au sein même du parc, différents sites sondés, ouverts à la pêche artisanale, présentent un peuplement de poissons inférieur, voire très largement inférieur à celui des no-take zones.
Enfin, une équipe scientifique a montré en 2018 que la biomasse de poissons était quatre à quinze fois plus faible dans les zones de pêche artisanale que dans celles où celle-ci est strictement interdite.
Au cours de ses soixante-trois années d’existence, le parc national de Port-Cros a ainsi vu chuter, et même disparaître, un certain nombre d’espèces, tandis que bien peu ont repris de la vigueur.
En témoigne Cyrielle Pancani, qui a grandi sur l’île et depuis près de soixante ans se baigne toujours au même endroit, devant sa maison et autour de l’îlot de Bagaud qui lui fait face.
« C’était un aquarium ! Il y avait des hippocampes et des oursins, ils ont complètement disparu depuis une vingtaine d’années. Je voyais aussi énormément d’étoiles de mer, de rougets, de saupes… Ils sont de plus en plus rares et, quand j’en aperçois, ils sont plus petits qu’avant. » Pour cette fine observatrice des lieux, le déclin de la biodiversité, au sein même du parc, ne fait aucun doute.