Dans la plaine de la Durance, des chèvres contre les flammes
Dans la région Paca, des pâturages préventifs jouent un rôle clé dans la prévention des incendies. Alors que les feux couvent encore aux quatre coins de l’Hexagone, bergers et bergères appellent l’État à davantage soutenir ce mode d’élevage.
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PeyrollesPeyrolles-en-Provence (Bouches-du-Rhône).– Sous une chaleur écrasante, mercredi 29 juillet, les chèvres d’Émilie Loison broutent ce qu’il reste d’herbe verte en cet été caniculaire. En aval, la plaine de la Durance s’étale, sèche et jaune. Les mêmes tons dominent en amont, sur les collines du Concors et de la Sainte-Victoire, qui ont autrefois captivé le peintre Cézanne.
Un bouc noir se dresse sur ses pattes arrière et tente d’atteindre les feuilles d’un chêne, sous le regard attentif d’Émilie Loison. « Lorsqu’ils se mettent debout, les boucs peuvent atteindre jusqu’à 2 mètres de haut. C’est une race très rustique, qui s’adapte bien aux fortes chaleurs. »
Sous la supervision de cette bergère de 47 ans au teint hâlé, la petite centaine de chèvres réalise une « mission de service public » : toute l’année, à raison de six heures par jour, les caprins débroussaillent des zones identifiées comme stratégiques en cas de départ de feu.

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À l’orée de la forêt, un panneau fixé à un arbre annonce le début d’une « piste DFCI » (Défense des forêts contre les incendies) : des voies de circulation aménagées au cœur des massifs pour faciliter le passage des sapeurs-pompiers et des services de secours en cas de feu de forêt. Sur 50 mètres de part et d’autre du chemin, l’absence de végétation basse atteste du travail des chèvres : « Quand je suis arrivée, le bas-côté était rempli de ronces et de feuillages plus grands que moi ! », lance fièrement la chevrière.
Après avoir élevé ses trois fils et beaucoup voyagé, Émilie Loison s’est installée il y a une quinzaine d’années dans la plaine de la Durance. Elle est l’une des quelque 160 éleveuses et éleveurs de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) qui font paître leurs troupeaux dans des zones forestières identifiées comme à risque, en échange d’une contrepartie financière. Il s’agit généralement d’une subvention financée par l’Union européenne.
La bergère dépend principalement de cette subvention, dite mesure agroenvironnementale et climatique (Maec). Si elle fabrique et commercialise aussi du fromage depuis un peu plus d’un an, elle n’aurait jamais choisi ce métier, assure-t-elle, seulement pour tirer profit du lait ou de la viande de ses animaux. « Ce qui m’intéresse dans le pâturage, c’est me sentir utile au territoire. Être paysan, c’est ça : participer au paysage. »
L’exode rural qui a vidé les campagnes françaises de ses paysan·nes tout au long du XXe siècle n’a pas épargné ce massif. Durant l’été 1989, un feu a ravagé la montagne Sainte-Victoire, provoquant une prise de conscience des pouvoirs locaux. Convaincus que la déprise agricole avait renforcé la virulence des incendies, ces derniers ont œuvré pour le retour du pastoralisme dans le massif.
Ce mode d’élevage extensif existe depuis des millénaires partout sur la planète, des steppes d’Asie centrale aux savanes d’Afrique en passant par l’Europe et les pampas d’Amérique du Sud. Le principe est simple : au rythme des saisons, les animaux broutent dans des zones où la végétation pousse spontanément. Selon l’écosystème, leurs troupeaux se composent de petits ruminants, comme des ovins et des caprins, ou de grands ruminants, comme des vaches ou des buffles, ou de camélidés, comme des chameaux, des lamas et des alpagas.
Trouver les endroits à risque et y fixer des troupeaux
Selon les Nations unies, deux milliards de personnes en dépendent pour leur subsistance. L’organisme a déclaré l’année 2026 « année internationale des parcours et des éleveurs pastoraux ».
Dans le contexte du dérèglement climatique, les éleveurs, éleveuses et leurs troupeaux apportent en effet « un élément de réponse », selon l’ONU. Ils favorisent la biodiversité et participent aussi à la prévention des feux, de plus en plus virulents à mesure que la planète se réchauffe. « Le pastoralisme forge des paysages en mosaïque qui freinent naturellement l’avancée des flammes. Il diminue la biomasse combustible même en sous-bois et limite les risques de départ de feu », explique Olivier Bonnet, coordinateur au Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée (Cerpam).

Depuis une quarantaine d’années, en collaboration avec des organismes de recherche scientifique et les acteurs et actrices de la défense contre les incendies, l’organisme soutient le développement du pastoralisme dans la région Paca. L’une de ses principales missions ? « Trouver les endroits à risque pouvant accueillir du pâturage et y fixer des troupeaux »,résume Olivier Bonnet. L’association a ainsi contribué à faire de la région une précurseuse dans l’intégration des troupeaux dans les plans de prévention des incendies. Et pour cause, le pourtour méditerranéen a historiquement été sujet aux feux, en raison de la sécheresse de ses sols, du climat chaud et du mistral, qui souffle fort en été.
« Rien que dans les Bouches-du-Rhône, nous avons plus de 1 500 kilomètres de pistes DFCI. Nous avons aussi le plus grand nombre de vigies, le plus de patrouilles … », énumère avec fierté Guillaume Bérenger, chef adjoint départemental des forestiers sapeurs – surnommés les « for sap » par les habitant·es des collines. Contacté au téléphone, l’homme consacre plusieurs heures par jour à scruter le massif depuis une vigie en hauteur, à la recherche de la moindre fumée suspecte.
« Tous les cinq ou six ans, à l’échelle de chaque massif, on s’assoit tous ensemble autour d’une carte et on réfléchit à comment protéger le territoire », explique l’homme. Un processus de négociation parfois ardu, qui inclut les éleveurs et éleveuses, les mairies, les préfectures, mais aussi les propriétaires terrien·nes et l’Office national des forêts, qui gère les forêts publiques de l’État et des collectivités.
« On s’appuie aussi sur le savoir des anciens pour comprendre quel chemin a emprunté le feu par le passé, poursuit Guillaume Bérenger, mais avec le changement climatique, le feu a un comportement beaucoup plus violent et il est de moins en moins possible pour nous d’aller au contact direct du feu dans les massifs. » D’où le rôle crucial, selon lui, joué par l’élevage extensif : « Ça nous fait économiser beaucoup de moyens et d’énergie sur les opérations de débroussaillage. On est très friands de ces choses-là », insiste-t-il.
Subventions rognées
Tout le monde ne partage pas son enthousiasme. Entre les chasseurs qui réalisent des battues trois jours par semaine en hiver, les motards qui dévalent les pistes, et les propriétaires méfiants qui refusent que ses chèvres paissent sur leurs terrains, « il aura fallu du temps pour se faire une place ici », soupire Émilie Loison. Sans compter une montagne de paperasse remplie d’acronymes et d’injonctions contradictoires, qui ont plus d’une fois failli avoir raison de sa vocation. « C’est simple, tout est fait pour que nous, les paysans, on se sente indésirables », dénonce la bergère, qui est également cosecrétaire de la Confédération paysanne des Bouches-du-Rhône.
Elle évoque « des subventions rognées chaque année », y compris celles qu’elle touche pour les services de débroussaillage rendus par son troupeau, ainsi que les coupes dans les aides régionales à l’agriculture paysanne annoncées par la région Paca. « Un empêchement politique au soutien de nos pratiques », selon elle.

Autre sigle qui fait frémir la bergère : l’ONF. L’Office national des forêts applique souvent à la lettre le Code forestier, dans lequel les chèvres ne font pas partie des espèces pouvant être autorisées à pâturer. À moins d’obtenir une dérogation du préfet et prouver que les caprins peuvent limiter les risques d’incendie. C’est ce qu’a obtenu le Grand Site Sainte-Victoire, une association regroupant une petite quinzaine de communes, parmi lesquelles Peyrolles-en-Provence, et qui a décidé après l’incendie de 1989 de soutenir le pastoralisme, permettant ainsi à Émilie Loison et aux autres bergers et bergères du massif à faire paître leurs animaux sur quelques parcelles forestières bien délimitées.
Le Code forestier dispose également qu’en cas d’incendie, quand il s’agit de forêts privées, le pâturage y est strictement interdit pendant dix ans. « Cette interdiction est trop systématique », déplore Boris Emeriau, un berger de la confédération paysanne des Hautes-Alpes dont le village a été touché par un violent incendie en 2023. Depuis, avec d’autres éleveurs, il tente d’obtenir une dérogation de la préfecture afin de pouvoir faire paître son troupeau sur une partie des terres brûlées, et ce, justement pour prévenir de futurs départs de feu : « On veut un vrai maillage du territoire, pas une continuité à l’infini comme c’est le cas aujourd’hui, avec des forêts qui avancent jusqu’aux abords des villages et qui vont redevenir des brasiers potentiels. »
Au delà de l’ONF, le principal obstacle est pour lui « le morcellement du foncier », qui l’oblige à négocier individuellement avec une quantité insensée de propriétaires pour pouvoir faire paître son troupeau. Le berger aimerait que l’État oblige davantage les habitant·es des zones à haut risque à laisser les éleveurs et éleveuses pâturer sur leurs terres. Plus largement, le berger appelle l’État et les collectivités à « structurer le pastoralisme à l’échelle nationale comme une réponse aux incendies ».
Alors que des feux hors de contrôle ont dévoré le pays avec une virulence inédite, les bergers et bergères interrogé·es par Mediapart espèrent que le chaos climatique ambiant changera le regard de la société sur leurs pratiques. Émilie Loison y croit : « On sent que les mentalités changent. Cet été, certains propriétaires qui étaient plutôt réfractaires m’ont demandé de venir pâturer chez eux », se réjouit-elle.