Dans le Sud-Ouest, une cohabitation entre les humains et la forêt à réinventer
Les incendies qui ont ravagé les forêts de pins de la Gironde et des Landes fin juillet marquent la fin d’un monde. Pour beaucoup, il est temps de repenser une urbanisation qualifiée d’« anarchique » tout en imaginant une nouvelle forêt. Reste à savoir comment et avec quels moyens.
6 août 2026 à 16h08
BordeauxBordeaux, Le Porge, Le Temple, Biganos (Gironde).– C’est leur cinquième jour ici. Bernadette et Jack dorment (mal) sur des lits picot la nuit et tuent le temps comme ils peuvent le jour. Le couple de septuagénaires s’est installé il y a deux décennies à Lège-Cap-Ferret « pour son calme et la beauté de ses paysages », après une vie de labeur dans la banlieue parisienne.
Bernadette et Jack font partie des quelques centaines de personnes, ayant fui dans l’urgence le feu né à Saumos le 22 juillet, hébergées dans l’un des immenses halls du parc des expositions de Bordeaux. L’un et l’autre n’ont pas de mots assez durs vis-à-vis du gouvernement. Dans le lot de leurs récriminations, le dérèglement climatique est secondaire. Et la forêt qui s’étend à perte de vue, que les militant·es écologistes qualifient de « champs de pins industriels » ? « Elle est très bien la forêt, on veut la garder comme elle est ! », assure Bernadette à Mediapart lundi 27 juillet.
Partout dans le hall éclairé d’une lumière triste, le discours est le même : le problème, ce n’est pas la forêt, c’est le gouvernement (beaucoup) et le dérèglement climatique (un peu). C’est les gens aussi. Ceux qui fument une cigarette ou allument un barbecue au milieu des pins. Ce qu’il faut, c’est faire respecter la loi et acheter des canadairs, dit-on. Partir ? Hors de question !

Mais comment continuer de vivre avec ces allumettes géantes qui se sont enflammées à une vitesse folle pendant plusieurs jours en Gironde, avec 42 000 hectares dévastés, et dans les Landes, 3 600 hectares ? Cette question, tout le monde se la pose au Porge, village ravagé par les flammes et où 183 maisons ont été détruites, ainsi qu’au Temple, le bourg voisin où quelques courageux et courageuses ont évité le pire. Moins de dix habitations ont été incendiées.
Ces deux localités sont cernées par des armées de résineux. Des arbres que l’on se transmet de génération en génération et qui font vivre des dizaines de milliers de familles depuis des décennies. Mais des arbres qui, aujourd’hui, sont synonymes de menace. Même les plus obtus l’admettent.
« Il faut tout repenser, affirme Pierre Harrouard, un ancien conseiller municipal qui s’est installé au Porge il y a dix-sept ans. Il faut couper des pins pour créer d’immenses pare-feux, favoriser l’agriculture, mais aussi redéfinir l’agencement entre la ville et la forêt, car, aujourd’hui, l’interconnexion est trop forte. Sans quoi on ne pourra pas survivre. »
Le maire de la commune, Martial Zaninetti, abonde : « Il est temps de mettre le sujet sur la table, on doit vivre différemment. » Peut-être planter d’autres essences que le pin maritime, moins inflammables. Peut-être revoir les plans d’urbanisation, et ainsi mettre le holà à ce que la géographe du CNRS Christine Bouisset, professeure à l’université de Pau, qui a copiloté un état des lieux des connaissances sur le sujet, qualifie d’« urbanisation anarchique ».
Des lotissements à la pelle
« On sait qu’en France, plus de neuf feux sur dix sont d’origine anthropique, dont les deux tiers sont liés à des activités du quotidien, un accident ou une imprudence, explique-t-elle à Mediapart. En outre, 80 % des incendies se déclenchent à moins de 50 mètres des habitations et des infrastructures. Or, depuis quarante ans, dans cette région, on n’a cessé de construire autour des bourgs et de multiplier les zones de contact entre habitat et forêt. »
Depuis les années 1980, les lotissements ont poussé comme des champignons dans cette zone rendue attractive par sa proximité avec Bordeaux et avec le littoral atlantique. Dans le département de la Gironde, plus de 8 000 hectares ont été artificialisés entre 2011 et 2015, aux deux tiers pour des maisons individuelles, et essentiellement dans les petites localités. Selon l’Insee, les communes les plus prisées aujourd’hui sont les moins densément peuplées – en humains tout du moins, pas en arbres.
« Les gens voulaient des lotissements et les collectivités locales ont répondu à la demande », constate la chercheuse. Le Porge en est un exemple : au fil du temps, les maisons ont été construites au bord de la forêt, le long de la route menant vers Lège-Cap-Ferret. Un tissu urbain « très lâche » qui a rendu le bourg « particulièrement vulnérable » : c’est sur l’avenue du Bassin-d’Arcachon, une enfilade de maisons longeant la route départementale 3 de part et d’autre, que les dégâts ont été les plus importants.
On ne va pas détruire les lotissements, c’est trop tard, par contre on peut changer la forêt.
Un habitant de Saint-Magne lors d’un débat en 2022
Christine Bouisset y voit une double erreur : d’abord, ce « patchwork » de lotissements, et donc d’activités humaines au milieu des pins, multiplie les risques d’incendie ; ensuite, il complique l’action des pompiers, contraints de s’éparpiller pour protéger les maisons.
Cette urbanisation incontrôlée a suscité des tensions localement, entre d’un côté les nouveaux et nouvelles venu·es et, de l’autre, les propriétaires issu·es pour la plupart de familles installées ici de longue date. Au cours des réunions publiques organisées après l’incendie de La Teste-de-Buch en 2022 (20 000 hectares brûlés), les un·es se désolaient de voir les pins plantés trop près des habitations, quand les autres faisaient état de lotissements construits trop près de la forêt. « Pourtant, souligne Jacques Pons, du Collectif forêt vivante Sud-Gironde, ce sont ces mêmes propriétaires qui ont vendu leurs parcelles pour y construire des zones pavillonnaires. »
Lors d’un débat organisé à Belin-Béliet en octobre 2022, rapporté par le géographe Arthur Guérin-Turcq, un habitant de Saint-Magne a lancé : « On ne va pas détruire les lotissements, c’est trop tard, par contre on peut changer la forêt, parce que le problème vient du feu de forêt et pas de l’incendie de la maison. »
« Pas de solution miracle »
Voilà la question que tout le monde se pose : doit-on quitter la forêt ou la remodeler ? Les deux, répond Christine Bouisset, pour qui « il n’y a pas de solution miracle ». Certains parlent de concentrer les habitations, et cela « semble relever du bon sens », souligne-t-elle. Mais il faut aussi revoir la gestion de la forêt, car, ajoute-t-elle, le modèle imaginé après le grand incendie de 1949 (52 000 hectares brûlés et 82 morts), basé sur la complémentarité des forestiers et des pompiers, qui fut un temps efficace, « se trouve aujourd’hui mis en échec par le changement climatique et l’urbanisation ».
Il y a bien eu une prise de conscience en 2022. Le grand feu de La Teste-de-Buch fut un choc sur place. « Des leçons avaient été tirées, mais elles n’ont pas été suivies d’effets, constate la chercheuse. On a reconstruit les campings à l’identique, on a replanté les mêmes essences[de pin]. » En 2022, seules 13 communes du département de la Gironde, sur 534, étaient dotées d’un plan de prévention des risques d’incendie de forêt (Pprif), qui permet notamment d’interdire les constructions nouvelles dans les zones les plus exposées. Quatre ans plus tard, il n’y en a pas une de plus, et on n’en compte toujours aucune dans le département des Landes.
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Plusieurs raisons expliquent cet éternel recommencement. « Les réticences sont nombreuses, admet un élu local qui a requis l’anonymat. Les enjeux économiques sont énormes. » Les champs de pins font vivre des dizaines de milliers de personnes : on compte près de 100 000 propriétaires dans le massif forestier, et si rares sont celles et ceux qui en tirent tous leurs revenus, beaucoup y trouvent un complément salutaire. Le lobby des regroupements forestiers, dont certains appartiennent à de grands groupes financiers, et qui possèdent des milliers d’hectares, est puissant : la filière représente 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 34 000 emplois.
Les élu·es du cru s’en accommodent très bien : outre qu’un certain nombre d’entre eux possèdent et exploitent des pins, et y ont donc un intérêt personnel, les communes en retirent également des recettes non négligeables.
Au Porge, on ne vit pas du tourisme comme les voisins (Cap-Ferret au sud, Lacanau au nord), on vit du pin, une manne de plusieurs centaines de milliers d’euros chaque année « qui a permis de construire une nouvelle école », explique Martial Zaninetti. C’est pourquoi il en appelle à « une sorte de plan Marshall » si l’on veut trouver des alternatives à ce modèle.
Logique productiviste
Au-delà des enjeux financiers, les réticences au changement s’expliquent surtout, outre un attachement sentimental à cette forêt façonnée par plusieurs générations, par une absence d’alternative concrète. Un paysagiste qui a travaillé sur le terrain pendant plusieurs mois après le feu de 2022, et qui n’a pas souhaité être cité, fait le parallèle avec les agriculteurs et agricultrices enfermé·es dans le modèle productiviste : « C’est la même problématique, tout le monde est conscient qu’on ne peut pas continuer ainsi, mais personne ne sait comment faire, les gens ont l’impression qu’on leur demande l’impossible. »
La plupart des forestiers et forestières rencontré·es par Mediapart ne voient d’autre solution que le renforcement de ce qui est mis en œuvre depuis des décennies : plus de prévention, plus de moyens pour les pompiers, plus de pare-feux, mais pas moins de pins.
On ne peut plus vivre à côté de la forêt comme avant.
Bruno Lafon, maire de Biganos et président du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest
Lancés dans une course au profit qui les pousse à replanter plus tôt que nécessaire, à couper les pins au plus vite, à limiter des opérations d’entretien qui coûtent cher ou encore à rogner sur les zones qui devraient être défrichées pour en faire des pare-feux, ils et elles « auront du mal à changer d’eux-mêmes », estime le paysagiste, pour qui « seule une politique publique résolue pourrait les y pousser ».
Or, dans ce massif forestier, l’État et les collectivités sont relativement impuissants. 90 % de cette forêt appartient à des propriétaires privés, et échappe donc à leurs prérogatives. L’organisme qui chapeaute ces parcelles, le Centre national de la propriétaire foncière (CNPF), auprès duquel tout·e propriétaire de plus de 20 hectares doit faire valider un plan de gestion, est un établissement public national à caractère administratif (EPA) d’un genre particulier.
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Placé sous la tutelle du ministère de l’agriculture, il est dans les faits dirigé par les propriétaires forestiers, largement majoritaires au sein de son conseil d’administration. Et il en est de même au niveau de ses instances régionales. « Ni les élus, ni les scientifiques, ni les citoyens n’y ont leur mot à dire », dénonce Jacques Pons, qui parle d’une « incongruité ».
Parmi les trente membres du conseil d’administration, les cinq élus de Nouvelle-Aquitaine sont tous des propriétaires (et tous des hommes). L’un d’eux, Bruno Lafon, cumule les casquettes dans un schéma qui illustre le poids des sylviculteurs dans la région : vice-président de la communauté d’agglomération du bassin d’Arcachon Nord et maire de Biganos (une commune qui abrite l’une des usines de papier kraft les plus importantes d’Europe, La Cellulose du pin, et dont une rue porte le nom de cette entreprise quasi centenaire), il préside la Défense de la forêt contre les incendies (DFCI) et a dirigé le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest à trois reprises depuis 2005. Il possède aussi plusieurs dizaines d’hectares de forêt. Symbole de ce monde qui est parti en fumée ces derniers jours, il admet aujourd’hui qu’« on ne peut plus vivre à côté de la forêt comme avant ».