Des milliers de places d’hébergement d’urgence menacées à Paris pour des raisons budgétaires
Au cœur de l’été, l’État a prévenu les associations parisiennes gérant l’hébergement d’urgence d’une baisse, allant jusqu’à 10 %, de leurs financements. Elles sont inquiètes pour les publics vulnérables et des mises à la rue à venir.
« Nous« Nous, ce qu’on dit, c’est qu’en 2026 on n’y arrivera pas. » Nathalie Latour, directrice générale de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) qui agrège une quarantaine d’associations, peine à trouver une solution face à l’équation économique impossible posée par l’État. Elle craint la « mort à petit feu » des associations chargées de l’hébergement d’urgence à Paris.
Le 23 juin, la direction régionale et interdépartementale de l’hébergement et du logement (Drihl) de Paris adresse un courrier à toutes les associations parisiennes qui gèrent des hébergements d’urgence. La Drihl 75 les avertit qu’elles allaient devoir se passer d’une partie de leurs financements en raison d’un « effort collectif de maîtrise de la dépense publique ».
En clair, explique encore la Drihl dans un courrier que Mediapart a pu consulter, révélépar La Croix, les « excédents » seront repris et les déficits ne seront plus compensés. Et ce, alors même que les associations avancent régulièrement des fonds en raison des retards de paiements publics de l’État. Pour Nathalie Latour, l’État demande l’impossible : « Tenir un modèle économique quand vous n’avez plus de fonds propres, qu’on vous reprend vos excédents mais qu’on ne vous comble pas vos déficits. »

Des familles sans solution d’hébergement se tiennent sur le parvis du siège du Samusocial à Paris, le 28 juillet 2026. © Photo Valentina Camu / Divergence
Les associations ont par la suite rencontré pour « un échange très franc » le ministre du logement, Vincent Jeanbrun, le 9 juillet, pour la première fois depuis sa nomination.
Une semaine plus tard, le vendredi 17 juillet, à 18 h 30, un nouveau mail de la Drihl avec pour objet « Mesures d’économies » envoyé aux associations, confirme les coupes budgétaires. En pièce jointe, un tableau listant les économies à réaliser pour chaque association. Celles-ci peuvent parfois représenter jusqu’à 10 % de réduction des dépenses. Le courrier se conclut par : « Nous mesurons les efforts que ces ajustements impliquent. » Contacté, le ministère du logement n’a pas donné suite.
Depuis, une vingtaine d’organisations ont adressé un courrier au ministre du logement pour réclamer une fois de plus l’abandon de ces coupes, alors que le secteur subit depuis plusieurs années des baisses de subventions.
Au moins 10 000 places d’hébergement en péril
Nathalie Latour ne décolère pas du fond et de la méthode. « Comment vous pouvez annoncer le 17 juillet par un mail ? Quelle déloyauté de l’État vis-à-vis des associations d’intérêt général ! » Ces coupes budgétaires vont se traduire par la perte selon elle d’au moins 10 000 places d’hébergement sur l’année, forçant à remettre des personnes vulnérables à la rue et à bafouer le principe d’inconditionnalité de l’accueil, dénonce-t-elle encore. « Ce choix politique, il faut l’assumer. Il faut assumer aujourd’hui de remettre potentiellement 10 000 personnes à la rue alors qu’on a de 6 000 à 7 000 personnes qui sont en demande non pourvue parce qu’il n’y a plus de place au 115. »
Aussi, selon le décompte réalisé lors de la Nuit de la solidarité par les services de la mairie de Paris en janvier 2026, 3 857 personnes étaient sans abri ce soir-là, notamment 700 enfants. La saturation du dispositif de l’hébergement d’urgence est désormais bien ancrée et systémique, et la situation ne risque pas de s’arranger.
C’est horrible de demander à des professionnels de remettre à la rue des populations. C’est comme si on demandait à un médecin d’arrêter de soigner les gens.
Nathalie Latour, directrice générale de la Fédération des acteurs de la solidarité
L’incertitude plane concernant le maintien des 203 000 places d’hébergement. Un chiffre qui n’a pas bougé par ailleurs depuis plusieurs années. En parallèle, quelque 1 200 places d’hébergement sont déjà en cours de fermeture par la préfecture d’Île-de-France. C’est pour cette raison, entre autres, que le Samusocial est en grève depuis la fin juin.
Jordan Bernard, de la CGT Samusocial, rapporte qu’il y a déjà eu des alertes de plusieurs structures craignant de devoir mettre la clé sous la porte. Il dénonce une politique « criminelle »de l’État. Pour lui, cette baisse de crédits va mener à une réduction de l’accès aux soins, à l’aide alimentaire et l’accompagnement social tout court. « Les personnes démunies risquent de ne plus trouver de solutions pour manger ou de devoir parcourir plusieurs kilomètres pour trouver un lieu de restauration. »
Il s’inquiète aussi du sort des écoutant·es du 115, très mobilisé·es selon lui dans la grève. Il va devenir très difficile pour elles et eux ainsi que pour les travailleuses et travailleurs sociaux d’orienter les personnes. « Dire non toute la journée au téléphone à des personnes en détresse pour les demandes d’hébergement, c’est très difficile. »
Les associations à bout
Dans ce contexte, la directrice générale ne voit pas bien comment les associations vont pouvoir continuer leurs missions. Les travailleurs sociaux vont devoir procéder à des remises à la rue sèches ou ne proposer que des hébergements de très courte durée (trois jours). De quoi faire le lit de la maltraitance institutionnelle, reprend Nathalie Latour. « C’est horrible de demander à des professionnels de remettre à la rue des populations. C’est comme si on demandait à un médecin d’arrêter de soigner les gens. »
Les associations sont à bout, dit-elle. « Nous ne pouvons plus continuer à accepter d’intervenir dans des conditions qui mettent en danger les personnes », poursuit Nathalie Latour. Elle se félicite de la décision du service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO-13) de Marseille, qui gère au niveau départemental les demandes d’hébergement faites au 115. Alors que le préfet demandait la mise à la rue de familles, soit une vingtaine de personnes hébergées à l’hôtel, le directeur a refusé de s’y plier.
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16 juillet 2026
En soutien à cette démarche, les associations, comme la FAS Paca-Corse, l’Unafo ou l’Uriopss Paca et Corse, ont adressé fin juillet un courrier au préfet. Elles invoquent les articles L345-2-2 et L345-2-3 du Code de l’action sociale et des familles, qui garantissent le droit à l’hébergement d’urgence pour toute personne en situation de détresse. Elles rappellent aussi que « ces décisions auront des conséquences néfastes et coûteuses sur le système de santé, l’accès à l’alimentation, l’accès à l’éducation des enfants, les possibilités d’insertion et la cohésion sociale ».
Ces décisions bureaucratiques ne sont pas sans conséquences. « Parce que nous, on est extrêmement inquiets en fait du nombre de personnes qui vont se retrouver à la rue, sans solution, dans l’espace public avec des gens qui vont extrêmement mal, avec bien évidemment des décès possibles », conclut Nathalie Latour.