Les politiques adoptées depuis un demi-siècle sur le modèle des entreprises privées conduisent à affaiblir le service public et à faire peser une pression sur ses agents.

« Plutôt que de sacrifier le service public et ses usagers, nous plaidons pour leur redonner des moyens et du sens »

Tribune

Dominique Glaymann Sociologue Nadège Vezinat Sociologue

Les politiques adoptées depuis un demi-siècle sur le modèle des entreprises privées conduisent à affaiblir le service public et à faire peser une pression sur ses agents, déplorent les sociologues Dominique Glaymann et Nadège Vezinat dans une tribune au « Monde »

Publié hier à 14h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/01/plutot-que-de-sacrifier-le-service-public-et-ses-usagers-nous-plaidons-pour-leur-redonner-des-moyens-et-du-sens_6737220_3232.html?lmd_medium=al&lmd_campaign=envoye-par-appli&lmd_creation=ios&lmd_source=mail

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En 1981, l’historien et sociologue Pierre Rosanvallon avait identifié une triple crise, financière, d’efficacité et de légitimité, de l’Etat-providence (La Crise de l’Etat-providence, Seuil). Désormais, l’Etat, de moins en moins providence, et les services publics sont régulièrement décriés pour leurs coûts (en oubliant les recettes abandonnées par de multiples exonérations de cotisations patronales), contestés dans leur raison d’être, soumis à une concurrence accrue du privé, notamment dans l’éducation et la santé, et critiqués par des usagers maltraités. Ces dernières semaines, la justice, l’hôpital, l’école et la sécurité civile ont été au cœur de l’actualité.

En juin, la mort de la jeune Lyhanna a questionné l’action de la justice (et de la gendarmerie). Alors que les médias réagissaient à l’émotion légitimement suscitée, les gouvernants niaient leurs responsabilités, le garde des sceaux, Gérald Darmanin, évoquant de graves dysfonctionnements et la responsabilité individuelle des magistrats. Après l’avoir nié, Emmanuel Macron a reconnu qu’il « manqu[ait] peut-être des moyens, là ou là ».

La plupart des responsables politiques ont admis les manques de moyens et de probables dysfonctionnements. Quelques démagogues ont prôné l’aggravation des peines, sans lien avec la lenteur de l’enquête, des auditions ou des mises en examen. Quelques voix ont relevé que les délais dépendaient moins des capacités des individus que du nombre de magistrats et de greffiers.

Puis la canicule et ses effets sont venus faire la une des médias, les services publics étant à nouveau mis sur la sellette. L’insuffisance et l’inefficacité de la lutte contre le changement climatique ont été soulignées, sans forcément rappeler que le Fonds vert, créé en 2023 pour aider les collectivités locales à investir dans la transition écologique, est passé de 2,4milliards d’euros en 2024 à 837 millions pour 2026.

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L’impréparation de l’école face à des canicules pourtant prévisibles a sauté aux yeux. Les locaux des écoles, collèges et lycées restent gravement inadaptés aux chaleurs extrêmes désormais courantes. En réponse, des établissements ont été fermés, laissant élèves et parents sans solution pendant que les épreuves du brevet des collèges et du baccalauréat avaient lieu dans des salles surchauffées, au risque d’incidents de santé et de difficultés de concentration.

Heureusement, les Ehpad ont mieux résisté que lors de la canicule de 2003, preuve que certains services publics ont tiré les leçons de ces événements. Hélas, leur exemple n’a pas pu être suivi tant les écoles et les hôpitaux publics ne disposaient pas des moyens nécessaires pour adopter des mesures préventives. Conséquemment, on a retrouvé des services hospitaliers incapables de faire face et des reports d’opérations destinés à libérer des places et du personnel. « A l’os », les établissements manquent de médecins, d’infirmières et de lits (encore 2 300 lits fermés en 2024) face à une urgence sanitaire pourtant attendue. Les malaises et décès à domicile ont fortement augmenté sans que les services de secours et d’urgence puissent y répondre. Qu’adviendra-t-il si d’autres canicules ont lieu ?

Poison lent

S’il existe des manques de chance, des dysfonctionnements ponctuels ou des fautes individuelles, ils n’expliquent pas ce qui est un problème systémique. Des services publics sont littéralement empêchés de travailler – situation de salariés ne pouvant bien faire leur travail, selon le psychologue Yves Clot – par une gestion de moins en moins efficace et une organisation du travail de moins en moins pertinente. Ces empêchements résultent de la dynamique qui, depuis un demi-siècle en France (et ailleurs), instille le poison lent mais puissant de la nouvelle gestion publique. Cette idéologie guide une réforme des services publics visant à baisser leurs coûts au moyen d’un management et d’une logique d’action inspirés de ceux des entreprises privées.

Cette orientation conduit à réduire les budgets, donc à dégrader les bâtiments et les matériels, à moins bien rémunérer et former les salariés. Elle conduit à détourner les usagers déçus du service public pour en faire des clients de services privés, au risque assumé d’exclure les plus pauvres.

Ce management aboutit à transformer et dégrader les missions et les conditions d’exercice des agents publics. Leur travail est empêché par un appauvrissement (qualitatif) parallèle à un alourdissement (quantitatif) des activités d’instruction, d’enquête et de jugement dans la magistrature, des tâches de soin et d’accompagnement des patients dans la santé, du travail d’enseignement et de recherche à l’école, au collège, au lycée et à l’université.

Le travail de ces professionnels est surchargé par de multiples tâches administratives, pollué par l’accumulation d’urgences et de priorités successives, et donc inapplicables, des demandes incessantes et chronophages de remontée de données alors que la numérisation était censée économiser du temps, sans parler des réformes successives à appliquer.

Les organisations publiques sont également empêchées de remplir leurs missions : accueillir des élèves, des patients, des justiciables, des administrés, des usagers dans des locaux décents, avec des délais raisonnables et des moyens adaptés. Malgré ces obstacles, le service public ne s’arrête pas – au nom du principe de continuité – mais il est mis à mal et gêné dans son action jusqu’à ne plus pouvoir jouer son rôle et perdre son sens.

Impossible pour la justice, la santé ou l’éducation de fonctionner correctement dans ces conditions. Plutôt que de continuer à sacrifier le service public et ses usagers, et de pressurer plus encore ses agents, nous plaidons pour que soient redonnés des moyens et du sens au service public, instrument essentiel du vivre-ensemble. Cela appelle des choix politiques qui tournent le dos à ceux opérés depuis des décennies. Un bel enjeu pour 2027 !

Dominique Glaymann, professeur des universités émérite en sociologie, est l’auteur du livre « Enseignants-chercheurs. Un grand corps malade » (Le Bord de l’eau, 2025) ; Nadège Vezinat, professeure des universités en sociologie, est l’autrice du « Service public empêché » (PUF, 2024).

Dominique Glaymann (Sociologue) et  Nadège Vezinat (Sociologue)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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