« La canicule qui s’achève montre sans l’ombre d’un doute que, sans mesures fortes d’atténuation, l’adaptation sera impossible »
Chronique
Stéphane FoucartJournaliste au service Planète
Les mesures de lutte contre le réchauffement ne sont pas de simples ajustements techniques. Or sur les politiques menées pour ralentir ou entraver la poursuite du réchauffement, les critiques de l’action conduite depuis dix ans s’accumulent, observe Stéphane Foucart, journaliste au service « Planète », dans sa chronique.
Publié le 28 juin 2026 à 05h00, modifié le 29 juin 2026 à 11h31 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/06/28/la-canicule-qui-s-acheve-montre-sans-l-ombre-d-un-doute-que-sans-mesures-fortes-d-attenuation-l-adaptation-sera-impossible_6716515_3244.html
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La canicule est un révélateur impitoyable des carences d’une politique. Aucun élément de langage, aucune dénégation, ni aucun discours ne peuvent dissoudre les dix jours d’épreuve traversés par des millions de Français – que ce soit à leur domicile ou dans les transports, à leur travail, dans les lieux d’accueil du public, dans les exploitations agricoles, dans les établissements scolaires, les crèches, les maisons de retraite ou les hôpitaux. Chacun a pu constater que la société dans son ensemble – les individus, les entreprises, les administrations, etc. – n’est pas adaptée à ce genre de choc. Comme le dit en substance la climatologue Valérie Masson-Delmotte, le climat dans lequel nos sociétés se sont construites et développées n’existe plus.
Aux critiques formulées à son endroit, Emmanuel Macron a rétorqué que « le gros du travail » avait été fait sous ses deux mandats pour adapter le pays. Mais le président de la République semble lui-même en douter. « On ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui en Europe et qui n’a jamais eu d’équivalent dans notre histoire », a-t-il aussitôt ajouté, trahissant ainsi une profonde incompréhension sur la nature et la gravité du réchauffement en cours.
Car, c’est le principe même de la dérive climatique, celle-ci est précisément faite de la survenue, puis de la multiplication, d’« événements n’ayant jamais eu d’équivalent dans notre histoire ». C’est la définition. Des canicules semblables à celle qui vient de s’achever se reproduiront, et de plus en plus fréquemment. Et d’autres, plus sévères, surviendront à l’évidence.
L’aveu présidentiel est d’autant plus inquiétant qu’il entre en collision frontale avec le tournant de l’adaptation, qui domine désormais les discours du gouvernement sur la question climatique. Ce mot d’ordre est monté en puissance il y a un peu plus de deux ans, sous l’impulsion du ministre de la transition écologique d’alors, Christophe Béchu. Fin janvier 2024, M. Béchu avait ainsi annoncé réunir « élus, citoyens, acteurs, société civile et experts pour échanger sur la nécessaire adaptation de la France face au + 4 °C prévu d’ici à la fin du siècle ». Un réchauffement de l’Hexagone de 4 °C d’ici à 2100 (soit environ + 3 °C au niveau mondial) était présenté, sans trembler, comme le scénario tendanciel de référence.
On le voit, l’adaptation risque d’être plus compliquée qu’escomptée. Comment s’adapter à une France à + 4 °C, quand dans celle d’aujourd’hui (à environ + 2,3 °C), et alors que l’été commence à peine, les transformateurs électriques s’embrasent spontanément, les oiseaux tombent du ciel, la Loire affiche près de 32 °C, la mortalité dans les élevages hors-sol s’envole, les hôpitaux sont débordés, les rivières s’assèchent, des réacteurs nucléaires sont mis à l’arrêt et les trains ne circulent plus pour cause de caténaires détendues et de rails dilatés ? Sans même évoquer les corps mis au supplice et les nuits de fournaise où le mercure peine à descendre sous les 30 °C.
La canicule qui s’achève montre sans l’ombre d’un doute que sans mesures fortes d’atténuation – c’est-à-dire tout ce qui ralentit ou entrave la poursuite du réchauffement –, l’adaptation sera impossible. Or sur les politiques d’atténuation aussi, les critiques de l’action conduite depuis dix ans s’accumulent. Publiée le 18 juin, une enquête du média d’investigation Disclose montre que l’Etat s’apprête à verser plus de 300 millions d’euros d’argent public au géant de la pétrochimie Ineos, afin de financer la décarbonation de son site de Lavéra – situé à Martigues (Bouches-du-Rhône) –, l’un des sites industriels les plus émetteurs de France, où des hydrocarbures sont transformés en plastique.
Le fonds vert réduit des deux tiers
Selon Disclose, l’Agence de la transition écologique (Ademe) instruisait le dossier, et avait établi que l’usine d’Ineos n’était pas éligible à ce financement (issu du plan France 2030). L’enquête de nos confrères indique que Bercy et Matignon ont tordu le bras à l’Ademe, dans des conditions particulièrement troubles, pour modifier à la dernière minute le cahier des charges du financement, et rendre l’entreprise éligible. Ces 300 millions d’euros doivent financer des travaux visant à faire passer les émissions du site d’environ 1,5 million à 1,2 million de tonnes de dioxyde de carbone par an. La somme est rondelette ; le gain d’émissions attendu est modeste. Contactée, l’Ademe renvoie vers le Secrétariat général pour l’investissement (rattaché à Matignon), qui n’a pas répondu à nos sollicitations – pas plus qu’Ineos.
Ce cas d’espèce n’est pas seulement d’une singulière gravité. Il montre s’il était besoin que les mesures de lutte contre le réchauffement ne sont pas de simples ajustements techniques, mais qu’elles ont toujours une dimension politique. Car ces centaines de millions d’euros ruissellent sur le pétrochimiste au moment où, par exemple, le fonds vert – destiné à soutenir la transition des collectivités – est réduit des deux tiers, et où les organismes de recherche publics voient leurs budgets s’amoindrir de dizaines de millions d’euros. Et puis, s’agit-il vraiment ici d’atténuer les émissions nationales de carbone en aidant une entreprise prometteuse ? Ou, plutôt, de soutenir grâce aux deniers publics la profitabilité d’une firme qui réalise déjà plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires et dont l’activité sera toujours, quoi qu’il arrive, intrinsèquement liée à deux grandes crises environnementales planétaires, à savoir le réchauffement et la prolifération du plastique ?
Depuis une décennie, qu’il s’agisse d’adaptation ou d’atténuation, la politique climatique de la France a été une déclinaison de la politique de l’offre chère à Emmanuel Macron. On saura bien assez tôt avec quel succès.
Stéphane Foucart (Journaliste au service Planète)
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