Pour se relancer, le leader mondial du petit électroménager vise une réduction des effectifs européens et le développement de la recherche en Chine

SEB acte le déplacement de son centre de gravité en Chine

ENTREPRISE

Pour se relancer, le leader mondial du petit électroménager vise une réduction des effectifs européens et le développement de la recherche en Chine. La suite d’un tournant opéré en 2006.

Darius Albisson,

le 21 juillet 2026 https://www.alternatives-economiques.fr/seb-acte-le-deplacement-de-son-centre-de-gravite-en-chine_21-07-2026?check_logged_in=1

 8 min

Site SEB d’Is-sur-Tille (Côte-d’Or) en 2021. Avec 6 500 salariés, la France pèse 1/5e des effectifs du groupe en 2025, contre un sur deux avant l’acquisition de Supor. 8 % devraient être supprimés.© ARNAUD FINISTRE – HANS LUCAS VIA AFP

SEB a beau sortir régulièrement de nouveaux appareils de cuisine, le groupe cherche aujourd’hui à changer la recette de son modèle. En février dernier, le leader mondial du petit électroménager (PEM), détenteur des marques Tefal, Moulinex ou encore Krups, a annoncé le lancement d’un plan « Rebond » visant à « retrouver une trajectoire de croissance rentable ».

Pour y parvenir, SEB mise à la fois sur des investissements dans l’innovation et le marketing, en utilisant l’intelligence artificielle (IA) à son « plein potentiel », et sur un programme de réduction de coûts de 200 millions d’euros d’ici fin 2027. Le plan prévoit la suppression de 2 100 postes dans le monde, dont 1 400 en Europe et 500 en France (soit près de 8 % des effectifs nationaux).

Contrairement à l’Allemagne, où des sites industriels seront fermés, ce sont les fonctions supports, la recherche et développement (R&D) et l’informatique qui seront touchées en priorité dans l’Hexagone.Parallèlement, le groupe accélère son implantation en Chine, avec l’ouverture d’un nouveau centre de recherche. 

De quoi se demander si les difficultés traversées par SEB justifient réellement ces suppressions de postes, ou si elles servent surtout à accompagner un désengagement progressif de France et d’Europe.

Multinationale chinoise

Le développement des activités de SEB hors d’Europe n’est pas nouveau. Si l’entreprise fondée en 1857 près de Dijon connaît son premier grand succès national avec la cocotte-minute dans les années 1950, le groupe comprend rapidement que sa croissance passera par l’international. 

Une stratégie s’impose : racheter ses concurrents. D’abord en France, avec Tefal en 1968 puis Calor en 1972. Puis à l’étranger, avec le leader brésilien du PEM Arno en 1997, ou WMF en 2016, fabricant allemand des juteuses machines à café Krups.

Le virage le plus structurant intervient en 2006, lorsque le groupe prend le contrôle du chinois Supor à travers une joint-venture, qu’il détient désormais à 84 %. Producteur d’un autocuiseur de riz star, Supor ouvre à SEB les portes d’un immense marché en plein essor. 

Entre 2008 et 2025, la part des ventes réalisées en Asie-Pacifique est ainsi passée de 7 % à 33 %, tandis que celles enregistrées en France ont chuté de 23 % à 13 %.

SEB vend désormais autant en Asie qu’en Europe

Evolutions des ventes de SEB par zone géographique (en milliard d’euros) et de son taux de marge opérationnelle (en %)

Evolutions des ventes de SEB par zone géographique (en milliard d’euros) et de son taux de marge opérationnelle (en %)

Source : SEB

© Alternatives Économiques

Mais SEB n’a pas uniquement misé sur la Chine comme débouché commercial : le groupe y a délocalisé aussi une partie de sa production. Début 2006, l’entreprise annonce la fermeture de trois usines en France, avec une suppression de 890 emplois.

« Dans une économie mondialisée où le coût horaire d’un ouvrier est au moins vingt fois inférieur en Chine qu’en Europe, les délocalisations deviennent un choix logique et naturel », précisait alors le groupe. 

Seuls les biens haut de gamme, comme les fers à repasser, les articles culinaires antiadhésifs ou les aspirateurs, continueront d’être produits dans l’Hexagone.

Aujourd’hui, même si 28 des 47 sites du groupe restent situés en Europe (dont 17 en France), le Vieux Continent représente moins d’un quart de la production de SEB, contre près de la moitié il y a vingt ans, et 80 % en 1996. 

A l’inverse, un tiers des produits commercialisés sont désormais fabriqués en Asie (huit usines en Chine, trois au Vietnam et une en Inde). Mais cette part s’est stabilisée depuis dix ans, contrairement au « sourcing », la sous-traitance de certaines activités de production (dont les zones géographiques ne sont pas renseignées par SEB), qui concerne 40 % des produits en 2025.

Moins d’un quart des produits SEB est fabriqué en Europe

Evolution de la part de chaque zone géographique dans la production de SEB

https://www.alternatives-economiques.fr/sites/default/files/iframes/37448

Source : SEB

© Alternatives Économiques

Les effectifs ont suivi la même trajectoire : avec 6 500 salariés, la France pèse un cinquième du total en 2025, contre un sur deux avant le rachat de Supor. Tandis qu’en Chine le groupe compte désormais près de 11 000 employés. Et ce ne sont pas que des postes d’ouvriers : 1 407 d’entre eux travaillaient dans la R&D en 2024, soit une centaine de plus qu’en Europe (1 295, dont 1 025 en France, selon la CFDT).

Délocalisation de la R&D

Car SEB transfère désormais en Chine non pas uniquement sa production, mais aussi une partie de sa recherche. Le groupe a installé à Shaoxing un grand site d’innovation, opérationnel depuis début 2026. Ce hub au coût de 60 millions d’euros comprend un centre de R&D, un service achats et une unité de production, principalement dédiée au segment des machines à café professionnelles. 

Les deux principaux sites d’innovation et de R&D français, à Mayenne (Mayenne) et à Ecully (Rhône), devraient connaître cette année une réduction d’effectifs.

Pour Caroline Granier, directrice des études à La Fabrique de l’industrie, cette délocalisation d’une partie de la R&D offre deux avantages majeurs. D’abord, renforcer sa présence sur le marché chinois : 

« Développer la recherche sur place permet de mieux comprendre les besoins de la population, et d’appréhender plus efficacement les normes locales », souligne-t-elle.

Mais avant tout, SEB cherche à profiter de la montée en gamme technologique de l’empire du Milieu. 

« Lorsque la Chine est entrée dans l’OMC, elle était surtout considérée comme l’usine du monde. Son principal avantage résidait dans une production à bas coûts, tandis que les activités de R&D restaient dans les pays d’origine des groupes. Aujourd’hui, elle dispose de fortes capacités d’innovation, ce qui explique l’essor des délocalisations de services »,analyse-t-elle.

Car dans ce secteur extrêmement concurrentiel, avec des acteurs historiques comme Delonghi ou émergents comme Shark, l’innovation est centrale. 

« Les gens n’achètent pas des appareils de PEM tous les jours. La concurrence se fait davantage sur les caractéristiques et la qualité des produits que sur les coûts de fabrication », explique Caroline Granier. 

Quelques produits peuvent porter tout le marché : en 2024, avec 271 millions d’euros de ventes, l’airfryer a représenté à lui seul la moitié de la progression du secteur en France.

L’autre facteur clé justifiant cette délocalisation réside dans la rapidité de mise sur le marché, grâce au rapprochement de la conception, du développement et de la production. Dans son plan Rebond, SEB vise une réduction de 30 % du temps entre le début du développement d’un produit et sa commercialisation.

Du point de vue de la direction, le changement de centre de gravité de SEB n’est pas un tabou : 

« La Chine est aujourd’hui le cœur de notre écosystème d’innovation, de production, et de commerce en ligne », a relevé le président du groupe Thierry de La Tour d’Artaise au cours de l’assemblée générale le 12 mai dernier.

Mais pour certains salariés, cette délocalisation nourrit le sentiment d’un déclassement progressif. 

« D’abord, on a vu la production partir petit à petit. Après, on a pensé que les centres de développement à Lyon et à Mayenne faisaient notre force. Donc entendre aujourd’hui que ces activités ont désormais une faible valeur ajoutée et qu’elles seront transférées en Chine, ça nous fait mal », souffle Mickael Feuvre, coordinateur CFDT du groupe.

D’autant qu’en France, l’innovation ne va pas créer de l’emploi, mais pourrait en remplacer. Car l’autre pilier du plan Rebond repose sur l’utilisation accrue de l’IA, SEB affirmant avoir identifié plus de 800 cas d’usage. 

« La direction met en avant ces outils pour justifier une réduction des effectifs, avec l’idée de diminuer les charges de travail, pointe Olivier Deschamps, coordinateur CFE-CGC du groupe. Mais nous ne savons pas à quelle vitesse les équipes pourront réellement s’approprier ces nouveaux outils. »

« 2025 n’était pas une année noire »

Si investir en Chine dans la recherche semble donc avantageux, SEB avait-il réellement besoin de tailler dans ses effectifs européens ? Pour le savoir, jetons un œil à ses comptes. 

Avec une baisse des ventes de près de 100 millions d’euros (– 1 %) et un recul de son résultat opérationnel de 200 millions d’euros (– 25 %), l’année 2025 apparaît certes moins bonne que 2024. 

Mais la comparaison est en partie trompeuse : l’exercice précédent figurait parmi les meilleurs de l’histoire de SEB. Et si l’on prend davantage de recul, les ventes ont tout simplement triplé en vingt ans !

« 600 millions d’euros de résultat opérationnel, ce n’est pas une année noire, pointe Mickaël Feuvre. Mais ce n’est pas la dynamique espérée par la direction. » 

SEB bénéficie par ailleurs de la tendance plutôt favorable du secteur du PEM. En France, ce dernier a progressé de 2,9 % selon le Groupement des marques d’appareils pour la maison. 

« Contrairement aux autres segments des biens techniques qui ont tendance à se replier (gros électroménager, équipement électronique et télécoms), le PEM répond bien aux attentes des ménages, grâce au renouvellement rapide des produits et aux innovations », explique Ali Benjelloun, directeur d’une étude de marché des PEM chez Xerfi.

D’ailleurs, malgré le scandale des PFAS dans lequel SEB reste empêtrée (l’entreprise est notamment poursuivie par trois associations pour « pratiques commerciales trompeuses »), les ménages français semblent loin de boycotter les marques du groupe. Les ventes en France ont atteint un record en 2025 (974 millions d’euros), en hausse de 6,5 % sur un an.

Là où le bât blesse, c’est au niveau de la rentabilité, qui s’érode progressivement depuis vingt ans : en 2025, le taux de marge opérationnelle est tombé à 7,4 %. Mais d’après le groupe, cette chute est majoritairement due à des facteurs conjoncturels plutôt que structurels (impact des droits de douane états-uniens, pertes de change, ou phénomène météorologique La Niña, qui a entraîné la baisse des ventes de ventilateurs en Amérique du Sud).

Ce recul n’échappe toutefois pas aux marchés financiers, sur lesquels l’action SEB a perdu près de la moitié de sa valeur l’an dernier. La valorisation du groupe (environ 2,9 milliards d’euros) est désormais largement inférieure à celle de… Supor, cotée en Chine, et qui pèse autour de 5,8 milliards d’euros. Mais la filiale chinoise, elle, fait 328 millions de résultat opérationnel pour 2,9 milliards de chiffre d’affaires, soit une marge de 11 %.

Pas touche aux dividendes

D’ailleurs, le plan Rebond ne provoquera pas la moindre secousse sur les revenus des actionnaires. L’assemblée générale, où le bloc familial garde une assise solide avec 35 % des actions et 41 % des droits de vote, a adopté le maintien du dividende à 2,80 € par action. Au total, 155 millions d’euros seront versés, soit un taux de distribution des profits d’environ 65 %.

Certains affichent cependant leur malaise, comme Pascal Girardot, président de Fédéractive, un regroupement minoritaire d’actionnaires familiaux (10 % des droits de vote) : 

« Ce choix de la direction et approuvé par le conseil exonère les actionnaires de prendre leur part de l’effort alors que les salariés subissent des réductions de postes. En termes d’image, ce n’est pas bon. » 

La direction, elle, justifie ce choix en soulignant qu’aucune « période difficile » du passé n’a donné lieu à une baisse de la rémunération des actionnaires, qui a donc quadruplé en vingt ans.

Article écrit par

Article écrit par

Darius Albisson

Journaliste

Voir tous ses articles

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire